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Michel ZINK : allocution d’accueil

Monsieur le Chancelier de l’Institut

Madame le Secrétaire perpétuel de l’Académie française

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs

Mesdames et Messieurs les directeurs de grands établissements

Madame, Votre Altesse Royale

Monseigneur, Votre Altesse Sérénissime

Mes chers confrères

Mesdames, Messieurs

La séance d’aujourd’hui vient trop tard. Je ne le dis pas parce que le thème proposé et les trois brefs discours qui vont l’illustrer sont ceux de la séance de 2020, que la situation sanitaire nous a contraints à annuler. Nous les avons conservés pour notre séance solennelle de 2021 parce que le thème nous semblait pertinent et que les discours, déjà préparés par les consœurs et le confrère qui ont bien voulu en accepter la charge, étaient, comme vous le constaterez, excellents. Ce n’est donc pas parce que nous les entendons tard que nous les entendons trop tard. Mais en novembre 2020 déjà, il aurait déjà été trop tard pour que Jean-Louis Ferrary fût parmi nous. Pourquoi le mentionner, lui, parmi tous les confrères que nous avons eu la tristesse de perdre en 2020 ? Parce que nous lui devons la formulation du thème de cette Coupole : « L’érudition, la pensée et le plaisir. »

J’avais suggéré ce thème à mes confrères, mais sans trouver la juste expression qui le résumerait. L’idée était de proposer une sorte de défense et illustration du trait le plus marquant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Ce trait est l’érudition, historique et philologique. Or l’érudition n’est pas toujours prise en bonne part. On soupçonne volontiers l’érudit de consacrer tellement de temps et d’énergie à l’accumulation du savoir qu’il ne lui en reste guère pour penser. On se le figure aisément sous les traits d’un vieillard austère qui a consumé sa vie en travaux ennuyeux et qui menace à tout instant son prochain de les lui exposer de façon plus ennuyeuse encore. Mais ces images convenues sont trompeuses.

Je ne suis pas le seul ni le premier à le dire. Dans le recueil intitulé Rose et vert-pomme de ses Œuvres anthumes (il avait jugé bon d’anticiper la publication de ses œuvres posthumes) Alphonse Allais a placé une chronique intitulée L’apôtre saint Pierre et sa concierge. Elle s’ouvre sur ces mots :

« Les personnes qui se figureraient l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à l’image d’une morose enceinte se tromperaient grandement.

Succursale du joyeux Moulin-Rouge ? Oh ! que non pas. Mais enfin, on y coule de bonnes minutes.

C’est ainsi qu’au cours de la dernière séance, M. Clermont-Ganeau, un archéologue éminent doublé d’un parfait gentleman, a entretenu ses collègues de la concierge de saint Pierre, le regretté apôtre.

Car, non seulement saint Pierre avait une concierge, mais encore elle s’appelait Ballia, ou plus probablement Ba’aya, participe présent féminin araméen, qui signifie celle qui demande, non certainement bien porté par cette vieille pipelette de Palestine. »

En voilà assez. Je ne recommande à personne la lecture de L’apôtre saint Pierre et sa concierge. On a connu Alphons Allais mieux inspiré que dans ce bavardage lourd et convenu, qu’un laborieux effort pour être drôle empêche irrémédiablement de l’être.

Il nous montre au moins que vers 1900, l’Académie des inscriptions et belles-lettres était assez illustre pour qu’un humoriste la jugeât presque aussi digne d’être brocardée que sa grande sœur l’Académie française. C’était la période où cela se faisait beaucoup : L’immortel d’Alphonse Daudet est de 1888, Le fauteuil hanté de Gaston Leroux de 1909, L’habit vert de Flers et Caillavet de 1912. L’Académie des inscriptions subissait même de pires outrages que sa sœur aînée, puisque le 15 août 1900 (je dois ma science à notre savant confrère M. l’abbé Jean-Robert Armogathe) un journaliste du journal dont le titre était Le Journal commençait un article en ces termes :

« L’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui est à l’Académie française ce que l’accordéon est à la musique… »

À cette époque, on reconnaissait au moins à notre Académie l’utilité de fournir de la copie quand, au cœur de l’été, les journaux manquaient de matière. L’entrefilet venimeux dont je viens de citer les premiers mots a paru un 15 août. La communication à laquelle Alphonse Allais fait allusion a été donnée un 18 août. L’Académie ne connaissait pas alors de vacances. Car cette communication existe bel et bien.

Le 18 août 1893, Charles Clermont-Ganeau a effectivement prononcé devant l’Académie une brève communication sur un point précis d’érudition, ce que nous appelons aujourd’hui une note d’information, dont le titre était « Le reniement de saint Pierre et la portière Ballia ». Je me permets de vous en lire le bref résumé publié dans les Comptes rendus de l’Académie des inscriptions et belles-lettres de cette année-là. Il donne une idée assez juste de nos divertissements hebdomadaires :

« M. CLERMONT-GANNEAU lit une note sur Le reniement de saint Pierre et la portière Ballia ; une tradition conservée par un auteur du VIIe siècle, Barbarus, et puisée par lui à de vieilles sources grecques et orientales aujourd’hui perdues, nous donne des détails curieux sur la Passion, entre autres le nom de la portière, qui, par son indiscrète question, provoqua le reniement de saint Pierre. Elle s’appelait Ballia, dit-il, et ce nom signifie celle qui demande.

M. Clermont-Ganneau montre que ce nom énigmatique et vraisemblablement légendaire a pour origine une leçon grecque, mal reproduite par un copiste ou mal lue par Barbarus, et que Baaia est l’exacte transcription d’un mot syriaque signifiant précisément celle qui demande. Il en résulte un indice important pour l’origine des sources auxquelles Barbarus a puisé directement ou indirectement ses informations. M. Clermont-Ganneau explique de la même façon divers autres détails du récit de la Passion par Barbarus, détails qui s’écartent, de la façon la plus singulière, du récit canonique1. »

Alphonse Allais, il faut lui rendre cette justice, a retenu l’essentiel du propos de Clermont-Ganeau. D’où vient que son résumé, conclu sur un pauvre anachronisme qui se veut plaisant, nous ennuie, alors que celui des Comptes rendus de l’Académie des inscriptions pique notre curiosité ? C’est qu’il ramène tout à son époque et à son petit univers. Il ne songe qu’à faire de sa Ballia une concierge parisienne de la Belle époque, qui enguirlande les locataires et que les poissons frais pêchés que lui offre saint Pierre n’arrivent pas à apaiser. Est-ce que cela nous fait tant rire que cela ? Il nous ennuie avec son participe présent féminin, alors que le résumé de l’Académie montre combien il est important que le mot soit syriaque : cela montre que ce Barbarus a eu accès à une source locale, inconnue d’autre part. Une source de quoi ? Du récit de la Passion du Christ, qui n’est pas n’importe quelle bonne histoire, mais qui a exercé une certaine influence sur le destin du monde. Un récit sur lequel nous ne serions pas fâchés d’avoir des renseignements complémentaires ou de découvrir des ajouts inconnus de nous qui lui auraient été ajoutés à un certain moment. Au reste, cette Ballia, on l’a compris, n’est pas la concierge de saint Pierre, mais celle du grand prêtre. Nous voudrions tant savoir quels sont les autres détails singuliers que ce Barbarus est seul à donner dans son récit de la Passion ! Est-ce que ce n’est pas plus amusant que les histoires de locataires qui ne s’essuient pas les pieds, dont Alphonse Allais fait ses choux gras ? Ne trouvons-nous pas, je ne dis même pas plus de profit, cela va de soi, mais plus de plaisir à réfléchir sur la transmission de l’histoire et sur son sens à partir de traces de ce genre, ingénieusement repérées, minutieusement analysées, savamment rapprochées d’autres sources, intelligemment commentées ?

L’immense savant orientaliste qu’était Charles Clermont-Ganeau (1846-1923) était laborieux, mais non pas ennuyeux. Il ne cherchait pas à faire rire, mais ses études lui procuraient, comme nos études nous procurent, à nous tous, un plaisir qu’il partageait, comme nous tous, avec ses confrères lors des séances de l’Académie.

Oui, nous coulons de bonnes minutes à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, mais non pour la raison que croit Alphonse Allais, et qui n’en est pas une, puisqu’il ne parvient pas à nous amuser. Chacun de nous pourrait dire, comme Bède le Vénérable en conclusion de son grand œuvre, l’Historia ecclesiastica gentis anglorum (Histoire ecclésiastique du peuple anglais) : Semper aut discere aut docere aut scribere dulce habui, « J’ai toujours eu plaisir à apprendre, à enseigner, à écrire », ou plus exactement « cela m’a toujours été doux ».

Quand nous avons commencé à réfléchir à notre Coupole de 2020, sans prévoir les vicissitudes qu’elle connaîtrait et que nous connaîtrions tous, voilà ce dont nous souhaitions persuader sa brillante assistance, qui, au demeurant, en est certainement déjà convaincue. Mais comment formuler cela en un titre court et frappant ? Jean-Louis Ferrary était, de nous tous, l’esprit le plus incisif et le plus précis. Il nous fit une suggestion à la manière de La Bruyère (« Vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid ; que ne disiez-vous : « Il fait froid ? ») : vous voulez dire en peu de mots que l’érudition n’est pas ennemie de la pensée, mais au contraire qu’elle la nourrit, qu’elle n’est pas ennuyeuse, mais au contraire source de plaisir ? Dites : « L’érudition, la pensée et le plaisir. » Parmi toutes les raisons que nous avons de penser souvent à Jean-Louis Ferrary, nous avons aujourd’hui celle-là.

L’érudition n’est pas de tout savoir, mais de savoir vérifier ce qu’on sait. C’est dire que n’est érudit que celui qui se donne les moyens de dominer son érudition. Il n’y a pas d’érudition sans pensée de l’érudition. Il n’y a pas de pensée de l’érudition sans pensée de l’objet de l’érudition. Le résumé dans les Comptes rendus de l’Académie des inscriptions de la note d’information présentée devant elle par Charles Clermont-Ganneau il y a 128 ans en est la preuve limpide.

Et le plaisir ? Il est dans cette démarche même. Plaisir de mettre au jour, de comprendre, d’interpréter ce qui est loin de nous : une époque, une civilisation, son écriture, sa langue, ses vestiges, ses arts, sa poésie, ses croyances, ses usages, ses lois, son histoire, l’idée qu’elle se fait d’elle-même, des autres et du monde. C’est une joie d’être capable d’entrer dans les raisons de ce qui paraît d’abord incompréhensible, déconcertant, voire repoussant. Là est la véritable promotion de la diversité, bien différente de l’esprit de notre temps, qui condamne avant enquête, sans rien vouloir en connaître, tout ce qui lui paraît s’écarter de ses opinions et de ses sensibilités immédiates. Notre époque aime ne rien comprendre, parce qu’elle aime haïr. Rien d’étonnant à ce que nous paraissions vieux jeu, nous qui prenons plaisir à comprendre, parce que nous aimons aimer.

Les trois brefs et beaux discours que vous allez maintenant entendre vont, s’il en était besoin, vous en convaincre.

1. CRAI, 37ème année, n° 4, 1893, p. 228-229.



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