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Alain THOTE : « Littérateurs et érudits dans la Chine antique à l’épreuve de l’archéologie »

Le Maître a dit : « Je transmets, je n’innove pas. J’ai foi dans l’antiquité et je la chéris. S’il m’était permis de hasarder une comparaison, je me définirais comme un vieux scribe. » Ces paroles de Confucius rapportées par ses disciples, et dont j’emprunte la traduction à Jean Levi, ne laissent pas de surprendre quand on connaît l’immense influence qu’exerça son enseignement sur la Chine. Elles nous révèlent la très large place accordée à la tradition dans ce pays. De fait, quelques-uns des trésors de sa littérature remontent au premier millénaire avant notre ère. Les Chinois les ont très tôt considérés et vénérés comme des textes canoniques. Ce sont les Cinq Classiques retenus par la postérité, au nombre desquels figurent un recueil de plus de trois cents poèmes compilé vers le VIe siècle avant notre ère, le Livre des odes, et, plus ancien encore, le Livre des mutations connu de tous sous le nom de Yijing [Yiking].

Ces livres sont toujours lus et commentés en Chine, et ils en ont franchi les frontières grâce à d’innombrables traductions dans toutes les langues. Contrairement à la plupart de nos contemporains, incapables de lire en grec ou en latin les textes de l’antiquité qui ont façonné la civilisation occidentale, tout Chinois cultivé lira sans trop de difficultés les Classiques que lui ont légués ses lointains ancêtres, et il en comprendra les obscurités grâce aux très nombreux commentaires produits ou rédigés au fil des siècles. Cette relation si puissante qu’entretiennent les Chinois avec leur passé tient à la spécificité de l’écriture dont les principes sont restés inchangés durant plus de trois mille ans.

Différente de notre alphabet, cette écriture comprend plus de quarante mille signes, certes avec beaucoup de variantes et de graphies obsolètes que personne ne comprend plus, mais dont chacune revêt un ou plusieurs sens. La place de la littérature dans la civilisation de la Chine tient précisément à cette continuité de l’écrit et à sa diffusion sur l’ensemble de son territoire à toutes les époques.

Elle tient encore à la prédominance dans son histoire d’une catégorie sociale particulière, celle des lettrés. Or la mise en forme et la transmission jusqu’à nous des Classiques et de nombreuses autres œuvres littéraires sont dues pour l’essentiel à l’activité intense de ces érudits qui les copièrent et les commentèrent sans relâche.

Dans notre imaginaire occidental, un érudit travaille entouré de livres, dans la solitude de son cabinet. Mais en Chine au début de l’empire, qui commence en 221 avant notre ère, les lettrés étaient en général soit des fonctionnaires appartenant à différents échelons de l’administration, soit des princes et des aristocrates. L’érudition, ou plutôt les écoles de commentaires des textes, se sont développées dans des familles se transmettant un enseignement de père en fils et par les disciples qui recevaient et diffusaient cet enseignement.

Aujourd’hui, notre séance se place sous le thème du plaisir que procurent l’érudition et la pensée à ceux qui en vivent comme à ceux qui par la lecture y trouvent des joies intellectuelles. Mais, sans vouloir ternir l’idée que l’on se fait de ce plaisir, on ne saurait dissimuler le fait que, placés sous l’autorité impériale, les lettrés exerçaient une activité fort dangereuse. Le Premier Empereur ne fit-il pas périr nombre d’entre eux et n’ordonna-t-il pas un autodafé des livres, pour mettre fin à la propagation d’idées jugées malsaines ? Le Grand Historien Sima Qian qui vivait autour de l’an 100 avant notre ère ne fut-il pas condamné à la castration ? Depuis l’antiquité, la liberté de pensée ne s’est jamais bien accordée en Chine avec le pouvoir absolu.

Confucius, qui vivait vers 500 avant notre ère, auquel on a rendu un culte jusqu’au début du XXe siècle et que l’on a remis à l’honneur depuis quelques années, apparaît comme la figure tutélaire des lettrés, et donc des érudits. On lui prête d’avoir compilé à lui seul les Classiques, ce qui est évidemment faux.

Au début de l’empire, les lettrés confucéens ont pris conscience qu’une grande partie des textes hérités de l’antiquité risquaient de disparaître, et qu’il fallait entreprendre un travail de collation et de classification pour les conserver. De ce moment datent les débuts de l’érudition en Chine. Dans cette tâche immense, ils furent enclins à conserver les œuvres qu’ils agréaient selon leur point de vue et à écarter tout texte jugé mineur ou ne convenant pas à leurs idéaux. Jusque récemment, les spécialistes de la littérature chinoise ancienne devaient se contenter de ce que les lettrés avaient transmis à la postérité.

Mais dans la seconde moitié du siècle dernier, et avec une accélération depuis une vingtaine d’années, les archéologues chinois ont mis au jour une très grande quantité de manuscrits, et parfois de véritables bibliothèques funéraires. Le déchiffrement et l’étude de ces textes procurent un éclairage entièrement neuf sur la littérature de l’antiquité et le contexte dans lequel elle s’est développée. Ils nous révèlent aussi quelque chose sur les acteurs eux-mêmes, sur les personnes qui collectionnaient les livres et participaient sans doute, à leur niveau, à la vie intellectuelle de leur temps.

Ces manuscrits ont une forme particulière. Les plus communs sont rédigés à l’encre sur des fiches de bambou, ou plus rarement sur des tablettes de bois. Les fiches sont assemblées par des fils de soie ou de chanvre, qui forment ainsi des rouleaux pouvant atteindre plusieurs mètres de long et peser près de trois kilos. Il n’était donc pas si commode de les manipuler pour les lire. Les manuscrits les plus précieux étaient sur soie, donc très légers au contraire des premiers. On pouvait soit les plier, soit les rouler autour d’une baguette. Le nombre de tombes qui ont livré des manuscrits se monte aujourd’hui à environ 200, ce qui représente un chiffre faible en regard des dizaines de milliers de tombes fouillées et pour la période de cinq siècles que couvre le phénomène. Les conditions requises pour la préservation dans le sol de supports aussi fragiles que la soie et le bambou expliquent cette rareté, mais en partie seulement. Il semble que le dépôt de manuscrits dans des tombes soit resté un phénomène marginal, probablement en raison de leur coût. Pour quelques tombes renfermant de véritables bibliothèques, la plupart ne comprenaient que deux ou trois manuscrits. N’allons pas non plus imaginer que les volumes s’alignaient en bon ordre sur des rayonnages !

Découverte à Mawangdui en Chine méridionale, l’une des plus précieuses bibliothèques tenait dans un petit coffret en laque. Elle appartenait à un prince mort en 168 avant notre ère, et comprenait quarante textes sur soie et près de deux cents fiches de bambou. A l’intérieur du coffret les archéologues ont trouvé Le Livre des mutations, le Yiking, des écrits inédits émanant de différentes écoles de pensée, mais aussi des chroniques, des textes relatifs à l’astrologie, à la divination, et enfin des traités de médecine et d’hygiène de vie. Certains livres, car il s’agit bien de livres, étaient illustrés. L’un d’eux consiste en une planche de mouvements de gymnastique. Dans le coffret, il y avait encore deux cartes représentant une grande partie de la Chine méridionale jusqu’à la mer. Un autre document portait sur l’art de la chambre à coucher. La liste des ouvrages de la tombe de Mawangdui nous donne ainsi une idée du caractère hétéroclite des livres qui entouraient le défunt et de sa curiosité.

Deux autres cas arrêteront quelques instants notre attention. Après le prince, voici un magistrat, qui mourut vers 217 avant notre ère sous le règne du Premier Empereur. Composée de dix livres ou documents rédigés sur plus de onze cents fiches de bambou, sa bibliothèque était placée contre son corps à l’intérieur même de son cercueil selon une certaine mise en scène. Sous sa main droite se trouvait un décret émis par l’administrateur en chef de la Commanderie du Sud chargeant les fonctionnaires locaux, dont il était, de faire appliquer de nouvelles lois. Un manuel de fonctionnaire, des recueils de lois et de règlements complétaient sa documentation. Une chronique de l’histoire récente du royaume portait en regard quelques événements survenus dans la vie du défunt. C’est ainsi que la date probable de sa mort a pu être déterminée, quand disparaît toute mention de ce dernier. Deux autres traités, intitulés Livres des jours, servaient à discerner au cours de l’année les jours fastes des jours néfastes avant d’entreprendre telle ou telle activité. Ils livraient ainsi des recettes pour chasser le malheur ou se concilier la bonne fortune. La famille du défunt avait pris soin d’ajouter dans son cercueil une boîte de toilette et deux pinceaux.

Le troisième cas a une dimension historique. Il s’agit de la bibliothèque d’un prince, le marquis de Haihun qui avait été désigné pour être l’héritier du trône impérial. Cependant, il ne devait régner que vingt-sept jours. Accusé par ses rivaux de se livrer à la débauche et, crime suprême, de ne pas respecter les rites ancestraux qu’exigeait sa position, il fut destitué et exilé à plus de mille kilomètres de la capitale.

Or sa tombe fut retrouvée en 2011, une tombe au contenu si riche qu’il a fallu plus de cinq ans pour la fouiller et qu’une partie seulement des résultats obtenus est publiée à ce jour. Cependant, une première analyse semble contredire le jugement de l’historien car elle révèle que cet homme de si mauvaise réputation avait réuni une bibliothèque formée de très nombreux livres dont les classiques confucéens et qu’il possédait même un miroir au dos duquel étaient peints les portraits de Confucius et de cinq de ses disciples.

Les trois bibliothèques qui viennent d’être mentionnées ont suscité, à elles seules, un immense intérêt parmi les chercheurs. Grandes ou petites, elles reflètent certainement dans leur disparité le goût ou les activités sur terre de leurs propriétaires. Elles nous révèlent aussi la variété des livres qui circulaient dans l’antiquité, des plus communs aux plus sophistiqués. En dépit de leur état fragmentaire, on peut comparer certains manuscrits avec les versions transmises et mieux mesurer maintenant comment se diffusaient les textes durant la période d’effervescence intellectuelle qui précéda l’avènement de l’empire. A côté des ouvrages légués par la tradition lettrée refont surface quantité de textes disparus depuis des siècles. Grâce aux fouilles, la production littéraire de l’antiquité apparaît désormais beaucoup plus étendue qu’on se bornait à le croire. La diversité des sujets au sein de chaque bibliothèque est également parfois déroutante. Des recueils de recettes thérapeutiques, des traités de divination et même des archives de la bureaucratie impériale jouxtent des écrits de haute tenue philosophique. Cependant leurs propriétaires ne voyaient sans doute aucune dissonance dans ces assemblages.

Comme on le voit, toutes ces découvertes ont révolutionné la perception que l’on avait de l’antiquité chinoise tandis que le déchiffrement des manuscrits et leur étude ont donné naissance à une discipline nouvelle particulièrement dynamique, dans laquelle de très nombreux jeunes chercheurs trouvent place. Depuis plusieurs années maintenant, les grandes universités et les musées de la Chine rapatrient à grand prix depuis Hong Kong des manuscrits provenant de pillages, considérant qu’elles font une opération de sauvetage, mais voulant surtout acquérir par ces achats prestige et notoriété.

Après chaque découverte, le travail ne manque pas. On recherche d’abord l’ordre initial des textes, car les fils reliant les fiches de bambou se sont en général rompus. Puis il convient d’identifier les graphies, car plusieurs n’existent plus ou s’écrivent différemment aujourd’hui. Les paléographes tentent aussi de repérer dans leur tracé les différentes mains des scripteurs. Puis vient l’interprétation des textes, qui requiert une haute qualification. Comment en effet comprendre leur sens si l’on ne possède pas soi-même une intime connaissance de la littérature contemporaine de ces manuscrits ? Comment aborder des textes d’arithmétique sans avoir soi-même de bonnes notions de mathématiques ? Or ces textes relèvent de domaines très divers, comme on l’a vu.

En raison de sa complexité, la science des manuscrits reste compartimentée entre les paléographes d’une part, les philologues qui établissent les textes d’autre part et enfin les experts de tel ou tel domaine qui les interprètent.

Ce sont les aspects matériels des manuscrits et le contexte archéologique de leur découverte qui ont plutôt retenu mon attention, des aspects trop souvent négligés des spécialistes qui ne jurent que par les textes. Pourtant, l’analyse de l’évolution des tombes et l’étude de la matérialité des manuscrits nous aident à comprendre pourquoi certains hommes furent enterrés en compagnie d’un ou de plusieurs manuscrits. Le phénomène apparaît jusqu’à présent comme purement masculin. D’autre part, bien que les écrits sur fiches de bambou remontent au début du Premier millénaire au moins, la présence de manuscrits dans des tombes n’est attestée qu’à partir de la fin du 5e s. av. notre ère. L’évolution des coutumes funéraires explique partiellement ce décalage.

A partir précisément de l’époque de Confucius, les Chinois ont commencé d’envisager une vie après la mort qui serait à l’image de celle qu’ils avaient ici-bas. En conséquence, le mobilier des tombes a changé de nature par l’ajout d’objets appartenant à la vie quotidienne des défunts. Mais d’autres facteurs encore ont accompagné cette évolution. Le déclin de la société noble et les bouleversements sociaux qui s’ensuivirent ont conduit au IVe siècle avant notre ère à la création de l’Etat centralisé, comme l’a brillamment montré Jacques Gernet, et à l’avènement d’une classe de fonctionnaires. Devenus essentiels dans l’administration, ces derniers ont parfois accédé à de très hautes positions. La présence de manuscrits dans leurs tombes apparaît donc comme le témoignage de leur réussite. Et parallèlement, les dépôts de manuscrits ont résulté de choix personnels ou familiaux.

L’étude statistique des textes rend compte de l’importance qu’avait prise en l’espace de deux-trois siècles la culture écrite dans une société où jusque-là l’enseignement oral, les joutes poétiques, les serments échangés comptaient tout autant, sinon plus. Avec les progrès de l’encre et du pinceau, les scribes et les copistes étaient devenus capables au début de l’empire d’écrire des textes sur une surface trois fois moins grande que deux siècles auparavant. Cette recherche d’efficacité dans l’usage du support apparaît comme la conséquence d’une prolifération de l’écrit dans une Chine devenue unifiée. La forme même des manuscrits a tendu à s’uniformiser en même temps que leur usage se répandait dans tout l’empire, et que l’apprentissage de l’écriture gagnait des couches toujours plus larges de la société.

Il serait vain de dresser un parallèle entre l’érudition chinoise dans l’antiquité et celle d’aujourd’hui. La seconde s’appuie sur les ressources numériques, et les chercheurs font de l’érudition un métier, quand au début de l’empire les érudits s’en remettaient à la copie manuscrite et œuvraient le plus souvent dans des cercles d’amateurs. Mais je pense que les uns comme les autres ont tous dans leur vie goûté ce plaisir sans partage de la découverte, et ceux d’aujourd’hui ressentent une proximité saisissante avec leurs prédécesseurs.



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