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Yves-Marie BERCÉ - « L’École des chartes, une originalité française »


Au début du XIXe siècle, dans presque tous les pays de l’Europe, de nouvelles générations de lettrés et d’artistes partageaient les sensibilités et les enthousiasmes du Romantisme. Elles ressentaient comme un enjeu urgent la sauvegarde et l’interprétation des textes et des monuments hérités du passé. Certains savants en attendaient l’explication des origines et de la diversité des langues, tous leur demandaient la compréhension des temps anciens, dont les manuscrits, les archives, les édifices, énigmatiques et méconnus, révéleraient, croyaient-ils, les lois qui doivent gouverner l’histoire. Lire et comprendre les vieux textes, reconstituer des parlers d’autrefois cachés encore dans des campagnes reculées ou sur des terres lointaines, tels étaient les buts des chercheurs et des poètes, en quête de clefs de l’histoire de l’humanité et, plus particulièrement, des caractères culturels propres à chaque peuple ou nation.

En Grande Bretagne, l’intérêt pour les premières traces du génie des peuples avait reçu un élan extraordinaire en 1761, lors de la supposée découverte par James Macpherson des antiques poèmes du barde Ossian ; elle avait entrainé des enquêtes et controverses sur la survie et l’authenticité des textes gaéliques ou celtiques. La querelle autour du cas d’Ossian est en soi assez anecdotique, c’est son long et vaste retentissement dans toute l’Europe qui la rend significative.

L’attrait pour les plus anciennes formes d’expression populaire était pareillement très vif et précoce dans les royaumes scandinaves, notamment en Suède où l’écriture runique avait pu survivre encore dans quelques campagnes écartées. Que la promotion des cultures nationales fut spécialement affirmée chez les peuples du Nord résultait sans doute un peu de l’habituel antiromanisme protestant qui s’alliait plus récemment au rejet de l’hégémonie culturelle du monde greco-latin. En France, cette motivation polémique était présente à l’origine de l’Académie celtique en 1804 , l’année même de la parution à Paris des Poésies galliques d’Ossian. On raconte que Napoléon lui-même faisait d’Ossian une de ses lectures favorites dans la traduction italienne de l’abbé Melchiore Cesarotti, professeur à l’université de Padoue. A la vérité, l’orgueilleuse revendication des identités nordiques allait, en France, dans un paradoxe apparent se conjuguer avec la redécouverte d’un Moyen Age catholique et latinisant, référence incontestable dans l’horizon historique français. De fait, l’Académie celtique décida bientôt d’étendre ses travaux aux temps médiévaux et de prendre en 1814 le titre moins restrictif de Société des Antiquaires de France.

En Allemagne, la démarche de Johann Gotfried von Herder avait été comparable. Considéré comme l’inspirateur du Sturm und Drang ( Tempête et passion), il était disparu en 1803  ; son essai sur les chants des peuples ne fut traduit à Paris qu’en 1807  ; il y affirmait l’intérêt des plus anciennes poésies, il proposait des hypothèses sur la formation des langues. Un de ses premiers lecteurs français et des plus attentifs avait été Joseph-Marie de Gerando, l’instigateur en 1821 du projet d’une école dite des chartes, c’est à dire des actes publics supposés plus vrais que les chroniques et les mémoires. Figure éminente de sa génération – il était né en 1772 - , curieux de littérature et d’histoire, Gerando appartenait à cette communauté implicite et multilingue qu’on appelait la République des lettres. Il avait été dès ses premiers écrits, en 1799, intrigué, tout comme Herder, par les langages insolites tels que la communication des sourds muets, les aboiements des enfants sauvages ou les parlers des peuples primitifs que recueillaient alors les explorateurs  :

«  le voyageur philosophe qui navigue vers les extrémités de la terre, traverse la suite des âges, il voyage dans le passé. Chaque pas qu’il fait est un siècle qu’il franchit. Ces îles inconnues auxquelles il atteint sont pour lui le berceau de la société humaine. Ces peuples que méprise notre ignorante vanité se découvrent à lui comme d’antiques et majestueux monuments de l’origine des temps  ».

Ainsi, les premières décennies du XIXe siècle voyaient apparaitre un public distingué se passionnant pour l’écriture de l’histoire. A l’intention de ce lectorat, des éditeurs commerciaux avisés lançaient des collections de mémoires des Temps modernes. Les siècles médiévaux, plus étranges et moins accessibles, exigeaient les compétences plus rares d’érudits et aussi, bien sûr, des soutiens financiers ; leur étude supposait le mécénat de grands personnages ou plutôt l’entraide de sociétés d’amateurs. Rechercher et éditer les tout premiers écrits de langues dites nationales devenait bientôt une mode intellectuelle. Ainsi, en Allemagne, ce fut le baron vom Stein, célèbre homme d’État prussien et grand seigneur, qui protégea en 1819 le projet d’une collection de textes appelée Monumenta Germaniae historica. En 1823, il en confia la direction à Georg Heinrich Pertz, né à Hanovre en 1795, auteur à l’Université de Göttingen d’une thèse sur les maires du palais des temps mérovingiens. Le baron vom Stein aidait Pertz à gérer l’entreprise des Monumenta dont le premier des quelques trois centaines de volumes à venir parut en 1826. Cette avancée de l’érudition allemande était remarquée par l’opinion lettrée. Ainsi en 1831, Chateaubriand, s’inquiétant de la timidité des débuts de l’École des chartes, venait à s’exclamer   :

«  la patrie de Mabillon subira-t-elle la honte d’aller chercher en Allemagne des interprètes de nos diplômes  ? Faudra-t-il qu’un Champollion germanique vienne lire sur nos monuments la langue de nos pères perdue pour nous  ?  ».

En Piémont-Sardaigne, le roi Charles-Albert et son ministre de l’Instruction publique Cesare Alfieri, tous deux influencés dans leur jeunesse par les courants culturels parisiens, créaient à Turin en 1833 la Regia Deputazione sopra gli studii di Storia Patria vouée à la publication des plus anciennes sources d’histoire de la Savoie et du Piémont.

En fait, c’était dans les îles britanniques qu’étaient apparus les premiers cercles d’amateurs du passé. Chaque royaume, chaque comté et chaque grande ville souhaitait avoir sa société d’antiquaires, selon le terme générique désignant les connaisseurs d’archéologie, qu’elle fut nationale, locale ou exotique. Parmi les gentlemen’s club – forme typique de la sociabilité aristocratique londonienne – le premier club qui ait choisi de réserver son accueil à des amateurs de curiosités historiques avait été dès 1709 la Society of Antiquaries of London.

À Edimbourg en 1780 fut fondée une Society of Antiquaries of Scotland  ; sa création coïncidait avec la notoriété de Macpherson qui cette même année était élu à la Chambre des Communes. Le jeune Walter Scott lui aussi avait consacré ses premiers travaux à la collecte de ballades et de chansons écossaises traditionnelles qu’il recueillait dans des dépôts de manuscrits et à l’écoute de vieilles gens . Devenu un romancier célèbre, il fondait en 1823 une association d’érudits vouée à l’édition de textes originaux d’histoire de l’Ecosse, le Bannatyne Club, qui allait effectivement assurer par la suite la publication d’une centaine de volumes.

Le modèle des associations savantes essaimées dans chaque province se développait exactement au cours de ces mêmes années en France et, tout d’abord, à Caen où en 1824 un jeune juriste Arcisse de Caumont créait une Société des antiquaires de Normandie. L’influence anglaise était ici indéniable, car deux des fondateurs Charles de Gerville et l’abbé de La Rue avaient trouvé refuge en Angleterre entre 1792 et 1797. Ces traits sociaux  : l’adhésion des notables et des autorités, l’attachement au passé des lieux, la recherche des plus anciennes sources textuelles et l’entreprise de leurs publications se retrouvaient dans des dizaines et dizaines de sociétés savantes qui allaient se multiplier dans les départements français au cours des décennies suivantes.

C’est au cœur de cette effervescence historisante répandue dans toute l’Europe que se situe la création de l’École des chartes. L’ordonnance de création en 1821, composée selon les suggestions de Gerando, fut signée par le ministre de l’Intérieur, le comte Siméon. Ce personnage n’était pas un simple tuteur administratif. C’était un juriste provençal, persécuté comme Gerando pendant la Terreur, il avait été ensuite l’un des rédacteurs du Code civil. De nouveau en novembre 1829, cette fois en tant que directeur des Belles lettres, Siméon fut le signataire de l’ordonnance qui relançait définitivement l’activité de l’École. Dix années passèrent. Les porteurs du titre d’archiviste paléographe devenaient bientôt assez nombreux et assez impatients pour en mars 1839 se réunir dans une «  confraternité studieuse  » qui prenait le nom de Société de l’École des chartes. En novembre 1839, ils entreprirent de définir eux-mêmes, à peine sortis de l’École, le rôle que leur établissement devrait jouer dans le pays et ils le proclamèrent dans une revue intitulée Bibliothèque de l’École des chartes. Dans l’Avertissement, en tête du premier fascicule de la revue, de très jeunes diplômés Jules Quicherat, Antoine Leroux de Lincy et autres, annonçaient leur refus de se limiter à des tâches auxiliaires de l’Académie. Ils affichaient dans un manifeste de rupture leur résolution d’entreprendre «  à (leurs) risques et périls la publication dont l’État (les) avait chargés par l’ordonnance du 11 novembre 1829 ». Leur champ d’étude était, disaient-ils, «  le vaste héritage du Moyen Age », remontant jusqu’«  aux débris de l’antiquité classique  ». Leur ton était celui d’un défi polémique rejetant les styles historiques moralisants en vogue ; ils s’affirmaient «  critiques d’histoire et de littérature  » et attentifs «  aux faits peu connus ou altérés  » et aux «  assertions inexactes des historiens  », voués à la recherche de «  personnages oubliés  » et à la restitution «  des textes corrompus  ». A vrai dire, leur fière audace était fort heureusement appuyée par Guizot, ministre de l’Instruction publique, tandis que les premiers souscripteurs de leur revue étaient rien moins que le roi Louis-Philippe lui-même et les membres de la famille royale.

Les années et les promotions se succédèrent. L’affichage d’un principe d’érudition plaçait l’École dans un empyrée scientifique qui lui permettait de traverser les bouleversements politiques d’un siècle très agité. En même temps, sa réputation s’étendait à toute l’Europe savante. Son modèle était assez novateur pour pouvoir être imité dans d’autres pays. La promotion de 1852 comprenait notamment Léopold Delisle, vingt-six ans, et un étudiant saxon du même âge Theodor von Sickel. Fort de son expérience chartiste, ce dernier convainquit le ministre de l’Education de l’Empire d’Autriche le comte Léopold von Thun, aristocrate tchèque, de créer à Vienne, en 1854, un Institut für Österreichische Geschichstforschung, qui transposait dans le contexte autrichien les disciplines et les recherches spécifiques de l’École des chartes  ; il en fut le directeur de 1869 à 1891. L’Institut viennois, aujourd’hui intégré dans l’Université, est toujours très actif et il maintient sa spécialisation dans les sciences auxiliaires de l’histoire médiévale et moderne.

Au cours de ces mêmes décennies, chaque pays avait à cœur de se donner des signes de légitimité historique. Aussi essentiels qu’un drapeau et une constitution, une ville capitale devait avoir un palais d’archives nationales, des galeries et des bibliothèques centrales, des collections de textes fondateurs et des éditions des écrits les plus anciens de ce peuple. Si l’École des chartes avait été l’institution la plus précoce de formation d’explorateurs et gardiens de la mémoire collective, en fait la conjoncture politique et intellectuelle commune à toute l’Europe pouvait susciter des entreprises comparables, sans qu’elles fissent nécessairement référence à la France, nation rivale et souvent ennemie. Ainsi à Madrid, en 1856, était fondée une Escuela superior de Diplomática. Elle allait former des responsables d’archives publiques dans tout le royaume d’Espagne. Intégrée à l’Université Complutense, elle a célébré en 2006 son 150e anniversaire.

À Rome, l’accès du public aux Archives vaticanes, décidée par Léon XIII en 1894, suscitait l’ouverture d’une Scuola speciale di paleografia e di storia comparata, qui, à vrai dire, continuait une tradition d’enseignement de la paléographie présente déjà au XVIIIe siècle à Rome, Florence ou Milan.

En Allemagne, l’Université de Marburg, fondée jadis en 1527, établit en 1894 une Hochschule für Archivwissenschaft, qui bien que liée à la Hesse et à son prestige savant particulier rayonnait bientôt dans tout l’Empire. Réorganisée en 1949, elle fournit depuis 1990 des conservateurs à toute la République fédérale.

À Liverpool en 1909 fut établie une School of Local History and Records, professant le régionalisme et la médiévistique. L’initiateur J.A.Twemlow, connaisseur des archives pontificales, avait effectivement été élève des Chartes et voulait suivre ses méthodes.

À la vérité, l’influence internationale de l’École des chartes s’exerça avant tout par les étudiants étrangers qui, soit en élèves agréés, soit en auditeurs libres, étaient venus à Paris suivre ses leçons. Ce type d’expansion ne fut matériellement possible qu’après 1895, lorsque l’installation dans le quadrilatère de la Sorbonne permit enfin d’accueillir ensemble, en plus grand nombre, élèves et auditeurs. Leurs effectifs pouvaient dépasser la centaine, tant hommes que femmes, tant français qu’étrangers ; certes, ils se répartissaient sur les trois années, mais ils étaient bien plus nombreux que les élèves titulaires. Les origines des étrangers étaient très diverses ; assez logiquement, elles reflétaient les nuances et les variations du prestige de la France en Europe et dans les Amériques. Cette attraction eut son âge d’or de la fin du XIXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Retenons un seul exemple symbolique  : Alexsander Gieysztor, né en 1916, étudiant d’histoire à l’université de Varsovie, admis élève étranger en 1938, dut partir à la guerre en septembre 1939. Plus tard, devenu historien médiéviste célèbre, il eut à jouer un rôle majeur lors du retour de la liberté politique de la Pologne en 1987. Il était revenu donner une conférence à l’École en 1976  ; il fut élu associé étranger de l’Académie des inscriptions en juin 1981.

Avec la distance de deux siècles, il faut constater que le cas viennois de filiation directe avec l’École parisienne est demeuré isolé  ; aucun établissement universitaire n’a dans un autre pays adopté la solution chartiste de réunir dans son programme toutes les disciplines servant à l’étude des textes. Pourquoi les nombreuses écoles d’archives ou de bibliothèques créées un peu partout dans le monde n’ont-elles pas eu de pareilles ambitions, n’ont-elles pas choisi la même extension à l’ensemble des sciences des écrits  ?

L’explication la plus simple de l’originalité du modèle chartiste tient aux particularités de l’histoire de France. Dans ce pays, dès la fin du XVIIe siècle, à l’âge de Mabillon et des Bénédictins de Saint-Maur, des intuitions et des réflexions érudites avaient édicté des exigences critiques de la recherche historique  ; elles avaient lancé des entreprises de publications patientes et cumulatives qui s’étaient trouvées interrompues après 1790. Trente ans plus tard, l’historiographie française se trouvait à même de renouer avec les orientations de recherche dont elle avait jadis eu l’initiative.

Un autre héritage spécifique était la pulsion française de centralisation et de construction étatique. La propension à la logique et à l’uniformité avait été plus encore accentuée au cours des deux décennies révolutionnaire et impériale. Le quadrillage en quelques quatre-vingts départements identiques, soumis aux mêmes lois et aux mêmes types d’institutions locales avait dessiné une structure unitaire du territoire. La fondation d’un établissement unique chargé d’explorer le patrimoine documentaire de tout l’espace français s’inscrivait dans ce système. Sa vocation nationale lui faisait embrasser et dépasser toutes les versions provinciales de l’histoire. En claire conséquence, c’est à bon droit que l’École put être appelée successivement royale, impériale ou nationale. La référence nationale de l’institution se reconnaissait encore dans le choix et la complémentarité des disciplines enseignées puisque le titre d’archiviste paléographe traduisait à la fois leur capacité à traiter les masses d’archives de l’ensemble du pays et à savoir en lire toutes les sortes d’écriture qui y avaient été usitées.

Par ailleurs, en ce début de XIXe siècle, dans toute l’Europe, la croissance des fonctions administratives et les progrès de l’éducation, augmentaient constamment la masse des papiers publics et le volume des livres imprimés. En France plus qu’ailleurs, le cours des évènements avait aggravé l’inflation documentaire. En 1790, la gigantesque confiscation des biens d’église avait condamné à la déshérence d’immenses fonds d’archives. De même, de façon plus spectaculaire, quantité de monuments étaient menacés de ruine, voire transformés en carrières. L’ampleur et la nécessité d’entreprises de conservation et la formation d’experts de ces tâches s’imposaient donc dans l’opinion des lettrés comme Gerando ou Michelet, et des politiques, comme le comte Siméon, Guizot ou Victor Duruy.

Pour toutes ces raisons, la France se trouvait précocement encline à inventer une École qui fournisse des spécialistes de la conservation. Le principe majeur était d’envisager ensemble tous les savoirs propres à la sauvegarde et à l’étude des textes. Grâce à cette formation, sans équivalent dans d’autres pays, les diplômés des Chartes ont pu au cours du XIXe siècle être appelés à assumer d’abord la responsabilité des dépôts d’archives publiques, plus tard celle de bibliothèques conservant des collections de manuscrits anciens et enfin également accéder à des emplois de conservation de musées.

Incités à conduire des recherches dans une perspective de connaissance scientifique, les diplômés de l’École doivent aussi remplir les tâches techniques et administratives de la conservation. Ce double enjeu a pu susciter une querelle de principe, entre des universitaires parfois portés à sous-estimer le rôle administratif et social du conservateur, et, inversement, des politiques qui accusent l’École de trop de savoirs inutiles, éloignés des besoins contemporains. Comme tous les ponts aux ânes, ces lieux communs inusables me semblent oiseux et malavisés, car ils reviennent à transformer en erreur professionnelle une alliance qui est, en fait, exigeante, logique, légitime et fructueuse.

En deux siècles, des générations de chartistes, grâce à tant d’inventaires d’archives et de catalogues de manuscrits, ont rendu accessibles les sources écrites du passé de leur pays. L’historiographie française leur doit, sans doute, beaucoup de sa précocité, de son style et de la diversité de ses genres. L’œuvre collective des chartistes n’a pas seulement contribué au développement des écoles historiques françaises, elle a fait de l’étude de l’histoire de France un chantier privilégié dont les sources se trouvent plus qu’ailleurs facilement abordables, classées, détaillées  ; c’est l’aveu significatif que confient des collègues étrangers et notamment américains, lorsqu’ils évoquent leur choix d’une thèse d’histoire de France au tout début de leur carrière.

De nos jours, l’École, fidèle à l’ampleur des curiosités des anciens Bénédictins, s’est trouvée du fait de ses expertises originelles, tout à fait prête à profiter des chances inouïes que l’informatique et la numérisation sont venues offrir au développement des connaissances et tout particulièrement à l’avancée des sciences sociales. Le recours à l’informatique s’est révélé évidemment précieux pour l’étude de sujets d’époques révolues dont l’École avait de longtemps la maitrise, mais son intérêt dépasse la perspective historienne, il prouve son efficacité à l’application à toutes sortes de textes, quelles que soient leurs espèces, leurs dates et leurs civilisations. Les spécialisations traditionnelles de l’École se trouvent ainsi projetées vers le futur où elles prouvent leur validité dans des domaines renouvelés ou totalement neufs, comme l’interprétation de données historiques sérielles, la lexicologie des langues anciennes, la reconnaissance automatisée de formes graphiques et visuelles, l’archivage de documents sur support dématérialisé et, plus encore, de documents numériques natifs dont la croissance est désormais exponentielle et irréversible.

Grâce au centre Jean Mabillon, département des recherches de l’École, et grâce au «  master  » de «  Technologies numériques appliquées à l’histoire  », des partenariats internationaux sont établis avec des institutions académiques qui ont des spécialisations analogues. Des échanges de chercheurs et d’étudiants, la création de diplômes doubles suscitent des coopérations fructueuses, déjà coutumières ou plus récentes, ainsi avec la Newberry Library à Chicago, l’Université d’État pour les humanités de Moscou, l’École normale supérieure de Pise, l’École polytechnique fédérale de Lausanne, la School of Information Management de l’Université Wuhan en Chine et l’École des sciences de l’information de Rabat.

D’autre part, les liens hérités du passé maritime et colonial de la France et ceux que suggère de nos jours la diffusion de la francophonie ont accordé à l’École une connaissance singulière du continent africain. C’est ainsi qu’une coopération efficace s’était développée de longtemps avec le Sénégal ou avec Madagascar. Elle se poursuit notamment avec l’École des bibliothécaires, archivistes et documentalistes (Ebad.) intégrée dans l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Elle s’est encore étendue récemment à l’Université internationale de langue française au service du développement africain, créée en 1990 à Alexandrie d’Egypte. Exemple illustre, l’École a pu en 2016 envoyer en Ethiopie des élèves qui ont classé et inventorié des fonds d’archives cachés dans une aile du Vieux palais Ménélik d’Addis Abeba, celles du Négus Haïlé Sélassié commençant dès 1890 et celles de l’administration italienne de 1935 à 1941. Dans une telle politique de coopération avec les entreprises culturelles de divers Etats africains, il revient à l’École, comme aux autres intervenants extérieurs, d’identifier d’abord les priorités de chaque pays et puis de contribuer à l’harmonisation et l’actualisation, classique ou informatique, de leurs institutions patrimoniales. Bref, dans l’avenir, l’École des chartes ne manquera pas de travaux.

Une institution qui fête son deux centième anniversaire détient sans doute une utilité indiscutable, indépendante du passage du temps. Elle prouve sa capacité d’adaptation aux changements politiques ou techniques  ; elle fait reconnaître la présence originale de l’École nationale des chartes dans la trajectoire intellectuelle de la France.



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