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Cécile MORRISSON - « Méconnue et plurielle : l’École des chartes entre sciences du passé, temps présent et philosophie de l’histoire »


Un roman dont le personnage principal serait un membre de l’Institut, ancien élève de l’École des Chartes, rencontrerait-il aujourd’hui un large public  ? Il est permis d’en douter. Ce fut pourtant le cas en 1881 du Crime de Sylvestre Bonnard, membre de l’Institut, la première œuvre qui fit la notoriété d’Anatole France et contribua à le faire élire à l’Académie française.

Le roman, que certains lisent encore avec plaisir, esquisse la formation originale dispensée à l’École, suivant le souhait de son concepteur M. de Gerando qui «  voulait [qu’elle] fût une école d’histoire universelle ; … ce qu’est aux sciences mathématiques l’École polytechnique …  ». De même, le comte Siméon, ministre de l’Instruction publique, voulait qu’elle fût pour l’histoire française ce qu’était le Collège de France pour les peuples de l’Antiquité.

Anatole France fait de l’exactitude le maître mot de la méthode chartiste  : c’est elle, déclare Sylvestre Bonnard, «  que les archivistes de ma génération introduisirent les premiers dans les ouvrages de diplomatique et de paléographie  ». Elle ne s’applique pas seulement aux manuscrits mais à tous les documents anciens quel que soit leur support  ; l’image de la fée dont le héros rêve un moment peut être traitée, écrit-il, «  doctement comme une médaille  ; un sceau, une fibule ou un jeton  ». Dans le roman, l’archiviste retenu en province passe une semaine «  à visiter les églises, dont quelques-unes renferment des inscriptions qui n’ont pas encore été relevées correctement  » et, au passage, ajoute «  à ce petit trésor plusieurs recettes de cuisine rustique dont un bon curé voulut bien [lui] faire part  ». Il se vante plus loin  : «  En ma qualité d’archéologue, j’ai ouvert des tombeaux, remué des cendres, pour recueillir les lambeaux d’étoffes, les ornements de métal et les diverses gemmes qui étaient mêlées à ces cendres. Mais je l’ai fait par une curiosité de savant …  ».

En 1990, c’est ainsi qu’en ouvrant une boîte en carton dans les réserves du musée Saint-Remi, Jannic Durand déplia la superbe soierie byzantine de plus de deux mètres de long qui avait servi de linceul au saint, et fut un des «  clous  » de la grande exposition byzantine du Louvre de 1992.

Plurielle est le second mot clé  : l’analyse de première main et la critique interne s’appliquent à tous les types de sources, écrites ou non, en un «  goût de l’archive  » qui n’est pas seulement celui du parchemin ou du papier. Depuis la réforme de 1846 les chartistes furent formés non seulement aux disciplines-reines  : diplomatique et paléographie, philologie ou histoire du droit, mais aussi à toutes les sciences dites auxiliaires, où ils excellèrent de tout temps. Au fil d’une adaptation constante, ils ont été les pionniers et sont aujourd’hui à la pointe des techniques d’humanités numériques.

Rappelons à cet égard l’apport décisif des chartistes à une science auxiliaire méconnue aujourd’hui, la numismatique, qui y fut enseignée dès 1846. Leur maîtrise de la collecte des documents s’y exerça avec autant de profit que dans les archives  : Anatole de Barthélemy joua un grand rôle dans la création de la collection du Musée de Saint-Germain et tenta la première classification des monnaies gauloises que leur absence de légendes et le manque de références textuelles rendaient particulièrement ardue. Il publia deux manuels illustrés de numismatique ancienne et médiévale qui restèrent la référence des amateurs pendant plus d’un demi-siècle. Il avait rassemblé près de 4 000 dessins et empreintes de monnaies mérovingiennes et légua ce recueil au Cabinet des Médailles pour qu’elles servissent à ses amis et confrères plus jeunes. De fait ces notes permirent au chartiste Pierre le Gentilhomme et à son disciple Jean Lafaurie de reconstituer des trouvailles de monnaies mérovingiennes en partie parvenues au Cabinet des Médailles, tel le trésor de Buis / Chissey en-Morvan), car Barthélemy avait préservé les informations d’érudits locaux à son sujet.

Pour l’anecdote j’ajouterai que son érudition topographique a eu une retombée pratique à notre époque, ce qui n’est pas si fréquent. S’intéressant à l’étymologie du nom de Ville d’Avray où il possédait une «  maison de campagne  », il avait supposé qu’il remontait à l’ancienne propriétaire qui se serait appelée Dagoverana. L’hypothèse fut adoptée vers 1950 par le maire-adjoint, féru d’histoire locale et prit quasiment force de loi. Depuis, les habitants ont été définitivement baptisés dagovéraniens, aubaine pour les questions à 1000 francs du jeu de l’époque  !

Revenons à la numismatique  : après le temps de la collecte vint celui des catalogues scientifiques et des grandes synthèses où s’illustrent les figures du «  Romain  » Maurice Prou - dont les Catalogues des monnaies mérovingiennes et carolingiennes de la BN n’ont pas encore été vraiment remplacés-, d’Adolphe Dieudonné et Jean-Baptiste Giard et surtout Ernest Babelon. Conservateur en chef du Cabinet des Médailles et professeur de numismatique au Collège de France de 1908 à 1924 c’était un chartiste «  venu du monde rural  » selon les termes de son petit-fils, notre confrère Jean-Pierre Babelon. Issu d’une famille de paysans-couteliers de la Haute-Marne, il y retournait encore tous les étés. Pur produit de l’élitisme républicain, il avait atteint une grande réputation internationale par son grand Traité des monnaies grecques et romaines (1907), ses nombreux catalogues de monnaies, bronzes et camées du Cabinet des Médailles, tous pourvus de larges introductions qui en faisaient de véritables manuels. C’est ainsi que son portrait fut choisi pour la médaille du Congrès International d’art de la Médaille de Bruxelles en 1910.

La tradition chartiste se poursuit au Cabinet des Médailles au cours du dernier demi-siècle et participe au renouvellement de la discipline. Giard fonde à la BN la série consacrée à la publication des Trésors monétaires Françoise Dumas publie les quelque 8 600 deniers et oboles du Trésor de Fécamp (1971) et renouvelle la connaissance du monnayage complexe du Xe siècle. Elle s’associe aux premiers travaux d’analyses nucléaires de Jean-Noël Barrandon sur Philippe Auguste (dans le cadre du Centre Ernest-Babelon du CNRS à Orléans). Enfin, dans la tradition didactique de l’École, entre maîtrise des techniques et art de la synthèse, elle donne avec Marc Bompaire à «  l’Atelier du médiéviste  », dirigé par Jacques Berlioz et Olivier Guyotjeannin, le volume Numismatique médiévale, manuel de référence inégalé, fondé sur les commentaires de monnaies, de textes et des documents archéologiques et archéométriques. Et M. Bompaire poursuit aujourd’hui à l’EPHE l’enseignement de la discipline que P. Le Gentilhomme avait inauguré en 1941.

Mais l’activité des chartistes ne s’est pas limitée au Moyen Âge ni même à l’époque moderne. Augustin Cochin, que François Furet appréciait à l’égal de Tocqueville, analysa en sociologue les cahiers de doléance bourguignons et bretons pour y déceler les techniques de manipulation des esprits de la «  machine révolutionnaire  » et osa contester les vues des pontifes de la Sorbonne de son temps.

Les chartistes furent aussi des pionniers de l’histoire du temps présent, tel Camille Bloch. Fondateur avec Mathiez de la Société d’histoire moderne, «  dès le début de la guerre …il se préoccupa de préparer une documentation pour les historiens de l’avenir. Il dépouilla les grands quotidiens et commença la publication d’un répertoire méthodique de leurs principaux articles  ». En rapport avec Henri et Louise Leblanc qui léguèrent leurs collections à l’État, il devint en 1917 l’administrateur général de la «  Bibliothèque-Musée de la Guerre  ». Celle-ci comptait dès 1922, 100 000 volumes, 10 000 cartes et photos aériennes, 15 000 affiches, et fut le noyau de la BDIC (Bibliothèque de Documentation internationale contemporaine) organisée avec Pierre Renouvin. En 2000 celle-ci détenait trois millions de documents dont un tiers d’images, malgré les destructions survenues lors du bombardement de Vincennes de 1944. Ses quatre millions et demi de documents se trouvent désormais à Nanterre.

À la fin du XXe siècle le soin des archives contemporaines et le tri de leur inflation est devenu une lourde tâche, et une responsabilité difficile à exercer lorsque les documents concernés touchent le domaine judiciaire et politique comme aux Archives de Paris lors du conflit suscité par l’affaire Papon.

À la fin des années 1970, les chartistes contribuèrent largement à la mise en place des archives orales aux Archives Nationales. Ainsi Agnès Callu en publia avec Hervé Lemoine un guide de recherche en sept volumes et y dirigea plus tard l’étude de ces sources consacrées au Mai 68 des historiens. Les archivistes départementaux n’étaient pas en reste et dans l’Orne, entre 1980 et 2010 l’«  Archivobus  » d’Elisabeth Gautier-Desvaux sillonnait les villages pour sensibiliser les écoliers du primaire et leurs familles à l’intérêt des documents, tout en contribuant à collecter des témoignages oraux. Après les études de la Société du Folklore français entre les deux guerres, des chartistes, de plus en plus nombreux aujourd’hui, se consacrent à l’anthropologie du domaine français.

L’École fut une pionnière dans l’enseignement de l’histoire de l’art alors négligée dans l’Université. L’«  archéologie figurée  » enseignée à l’École dès 1847 resta longtemps centrée sur l’art français du Moyen Âge à la Renaissance, entendu dans toute l’étendue de ses manifestations. Ainsi s’explique la présence de lignées de chartistes parmi les grands conservateurs ou directeurs de départements du Louvre  ; Sculptures ou Objets d’Art… Mais l’attachement ancien aux «  antiquités nationales  » ou à l’art occidental en général n’a pas empêché des conversions à des domaines extérieurs. Jean Hubert redécouvrit la spécificité de l’Art du Haut Moyen-Âge et fonda avec le byzantiniste André Grabar les Cahiers archéologiques qui couvrent la période depuis l’Occident jusqu’à l’Orient chrétien. Suivant cette inspiration, Jannic Durand, organisa au Louvre en 1992 la grande exposition Byzance et milite pour la création d’un Département des arts byzantins qui rassemblerait ces trésors actuellement dispersés dans différentes sections du Musée. Il semble aujourd’hui près d’avoir été entendu.

Dans le même Orient autrefois byzantin, à la suite du «  Romain  » Camille Enlart, Paul Deschamps conservateur puis lui aussi directeur du Musée de sculpture comparée du Trocadéro, dont il fit le Musée des monuments français, fut envoyé en Syrie où il étudia sur le terrain l’architecture militaire des croisés. Grâce à l’appui de Roger Grand, savant chartiste qui était aussi sénateur, il obtint le vote des fonds nécessaires à l’achat du village du Crac des Chevaliers puis à sa restauration.

Mais leur curiosité a mené les pas des chartistes encore plus loin et un volume passionnant a pu être consacré aux Chartistes en Asie. Au sein de cette cohorte d’explorateurs, d’archivistes, d’administrateurs ou diplomates qui firent tant pour la préservation du patrimoine, l’organisation des bibliothèques et des archives, les relations interculturelles, se distinguent deux figures emblématiques. Le premier, Eugène Burnouf, fondateur des études sanscrites au Collège de France, devait beaucoup à l’influence de son père, l’éminent philologue Jean-Louis, la science des textes avestiques, brahmaniques, bouddhiques, du vieux perse et du pâli qui faisait l’admiration de l’Europe savante. Mais sa formation chartiste en épigraphie se révèle dans la sagacité de ses études d’inscriptions perses ou indiennes. Soixante ans plus tard, Louis Finot, après une thèse classique sur les finances de Charles VI, se passionna pour le sanscrit qu’il enseigna à l’EPHE. Il fut appelé par Paul Doumer à créer la Mission archéologique d’Indochine qui devint en 1900 l’École française d’Extrême-Orient et qu’il dirigea quasi-continûment de sa création jusqu’en 1930. Il aurait voulu faire de l’EFEO à la fois un institut de recherche et d’enseignement et une bibliothèque, ce qu’elle est restée jusqu’à nos jours  ; mais aussi les Archives nationales de l’Indochine. Il dut s’effacer devant le gouverneur général, soucieux de garder le contrôle de documents politiques. Son jeune collaborateur chartiste, Paul Boudet devint ainsi en 1917 le premier directeur des Archives et bibliothèques de l’Ιndochine (ABI). Il le resta pendant trente ans, aidé à partir de 1930 par Simone de Saint-Exupéry, sœur aînée de l’écrivain, recrutant des collaborateurs locaux, laissant à son départ un service «  modèle, difficile à imiter… même à beaucoup de services de la métropole  ». Plus loin encore des sentiers battus, un condisciple de Finot, plus tard diplomate, Charles-Eudes Bonin, explora le Tibet et la Mongolie, lors de ses deux missions à la fin du siècle, rapportant objets, cartes, estampages et de précieuses photos du mausolée de Gengis Khan, de la grotte aux mille Bouddhas de Dunhuang et de la population musulmane locale souvent révoltée contre le pouvoir chinois.

Explorer cette fois l’histoire à la lumière d’une théorie anthropologique tel est le parcours de deux penseurs célèbres, dont on ignore souvent qu’ils ont été chartistes : Georges Bataille bibliothécaire de carrière et René Girard qui renonça au métier d’archiviste pour enseigner la littérature à Bloomington, Indiana. L’École n’a pas la prétention de se réapproprier deux œuvres aussi originales et moi encore moins d’en disserter. Mais elles portent la trace des modes de travail et d’enquête qu’ils y avaient acquises, comme l’a montré M. Bercé. René Girard nous fournira le mot de la fin par cette déclaration qu’il envoyait à Clovis Brunel le 27 mars 1952 cinq ans après avoir quitté l’École :

«  M. le Directeur, …. si les chartistes voient dans le Moyen Âge un domaine d’application privilégié, la méthode qu’on leur a enseignée à l’École fait d’eux des individus aussi remarquables que le Robinson de Defoe. Ils ne se trouvent jamais sans ressources lorsqu’ils débarquent sur une île déserte  »

La boutade peut s’appliquer à bien des chartistes méconnus des deux cents ans que nous célébrons aujourd’hui. Hors des modes et des idéologies leur curiosité les porte vers des champs inattendus, auxquels ils s’appliquent avec méthode et probité, inventant ou renouvelant des disciplines entières. L’histoire de l’art et l’archéologie, l’histoire des sciences, l’histoire du temps présent, l’orientalisme, l’anthropologie leur doivent beaucoup. La plus petite des grandes écoles françaises par le nombre est celle qui a su le mieux répondre au but de son concepteur en préparant ses membres à la recherche fondamentale au service d’une histoire universelle.



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