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André VAUCHEZ - « L’École des chartes et l’École française de Rome »

L’École nationale des Chartes existait déjà depuis près d’un demi-siècle quand fut créée, en 1874-1875, une École française de Rome, indépendante de celle d’Athènes et installée au Palais Farnèse, où elle se trouve toujours aux côtés de l’ambassade de France auprès du Quirinal. A priori, les deux établissements n’avaient pas grand-chose en commun  : tandis que l’École des chartes visait à former des archivistes et des bibliothécaires dans le cadre national, celle que la IIIe République à ses débuts fonda sur les bords du Tibre avait essentiellement pour but la recherche archéologique et historique française en Italie et dans le bassin occidental de la Méditerranée, afin de ne pas laisser aux Allemands le monopole de la culture savante dans le domaine des humanités. Forte était en effet la conviction, dans les sphères dirigeantes françaises, que le terrible défaite de 1871 était due dans une large mesure à la supériorité de la science germanique dans tous les domaines et qu’il était urgent pour notre pays de rattraper le retard qu’il avait pris par rapport à son puissant et redoutable voisin.

Mais où trouver, dans la France des années 1870/80, des savants capables de faire honneur à notre pays en archéologie, histoire et philologie  ? Certainement pas dans les Facultés des Lettres des universités, qui végétaient depuis le début du XIXe siècle dans une relative médiocrité et privilégiaient l’enseignement par rapport à la recherche, qui y était à peu près inexistante. Il n’y avait guère que trois institutions, toutes parisiennes, qui pouvaient fournir des chercheurs de valeur, capables de rivaliser avec les savants allemands  : l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, l’École des chartes et l’École pratique des Hautes Études, qui avait été créé par Victor Duruy, à la fin du Second Empire, afin de développer en priorité les disciplines philologiques et historiques. Partant de ce constat, Albert Dumont, alors sous-directeur de l’École d’Athènes, bien introduit dans les milieux politiques et fort de l’appui de l’Institut, réussit à faire créer entre 1873 et 1875 une École française de Rome. Il devait être en être le premier directeur (1873-1875), avant de devenir ensuite Directeur de l’Enseignement Supérieur. Les statuts définitifs de la nouvelle institution, publiés par décret le 20 novembre 1875, prévoyaient que celui-ci aurait six «  pensionnaires  » – on ne parlait pas encore de membres – nommés pour un an et renouvelables une ou deux fois suivant l’avis de l’Institut  : ils devaient être recrutés parmi les anciens élèves de l’École Normale Supérieure titulaires d’une agrégation, les archivistes-paléographes issus de l’École des chartes et les élèves diplômés de l’École pratique des Hautes Études (4e et 5e sections). En 1876, le successeur de Dumont, Auguste Geoffroy, soulignait, dans un rapport à l’Académie des sciences morales et politiques, que les anciens élèves de l’École des chartes, en raison même de la spécialité de leurs études, savent en général d’avance de quels manuscrits ils devront entreprendre la collation ou la copie, ce qui impliquait qu’ils avaient toute liberté pour déterminer l’objet de leurs recherches pendant leur séjour à Rome. Parmi les chartistes «  romains  » des premières années, on trouve les noms de trois futurs professeurs à l’École des chartes  : Elie Berger, membre de 1878 à 1880, y enseigna la paléographie à partir de 1897, Maurice Prou (1877-1879) la diplomatique à partir de 1899, et Henri-François Delaborde (1877-1879) l’étude critique des sources de l’histoire de France à partir de 1904.

Une orientation privilégiée allait cependant bientôt se dessiner à l’École de Rome pour les anciens élèves de l’École des chartes qui y étaient admis  : il s’agit de l’étude et de la publication des registres des papes des XIIIe et XIVe siècles. En effet, il apparut vite qu’à la différence de ce qui se passait en Grèce, les recherches archéologiques ne pourraient guère se développer en Italie, du fait de la susceptibilité des nouvelles autorités du royaume qui entendaient réserver à leurs nationaux ce type d’activités et se montraient peu enclines à faire des concessions à des étrangers. De ce fait, au cours des décennies suivantes et jusque vers 1950, les archéologues de l’École française durent se rendre en Tunisie et en Algérie pour y effectuer des fouilles sur des sites d’époque romaine. En revanche, la bibliothèque et les archives du Vatican ne devaient pas tarder à offrir aux membres de l’École des possibilités de travail quasiment infinies. Dès 1876, Auguste Geffroy et Léopold Delisle avaient entrepris des démarches pour permettre à un membre de l’École archiviste-paléographe de procurer une édition des bulles pontificales, du Moyen Âge, en particulier de celles concernant la France. Sur place, des contacts furent pris avec les Archives du Vatican qui, rappelons-le, étaient considérés comme les archives privées («  Archivio segreto  ») de la papauté et, comme telles, rigoureusement fermées aux chercheurs. Sous le pontificat de Pie IX, l’attitude des autorités ecclésiastiques était dans l’ensemble peu favorable à l’égard des savants étrangers mais, en 1877, Elie Berger fut chargé d’éditer les registres d’Innocent IV, dont la publication fut assurée par l’École française de Rome à partir de 1884. Après la mort de ce pape en 1879 et sous le pontificat suivant, les choses changèrent rapidement, Léon XIII ayant décidé d’ouvrir libéralement aux chercheurs l’accès aux Archives Vaticanes. Antoine Thomas et Maurice Faucon s’attaquèrent alors aux registres de Boniface VIII, Lucien Auvray à ceux de Grégoire IX, et, entre 1882 et 1892, sept fascicules concernant des pontificats du XIIIe siècle furent publiés par l’École française de Rome. A partir de 1895, Mgr Duchesne donna une impulsion énergique et un caractère systématique à cette grande entreprise scientifique qui, pour les pontificats du XIIIe siècle, devait se prolonger jusqu’en 1959 et finit par comporter 103 fascicules en 24 volumes. Au XXe siècle, des membres chartistes de l’École de Rome - dont certains sont encore de ce monde, comme Michel Hayez et Pierre Jugie - se lancèrent dans l’édition des registres des papes d’Avignon, de Jean XXII à Grégoire XI, en collaboration, au début, avec certains chapelains de Saint-Louis des Français comme Mgr Guillaume Mollat et l’abbé Jean-Marie Vidal. Toute cette activité de recherche et d’édition fit beaucoup pour le prestige de l’Ecole française de Rome parmi les médiévistes et notre pays fit parfois jalousé, au moins au début, pour avoir obtenu du Saint-Siège une sorte de privilège non écrit, en vertu duquel la publication des registres des papes des XIIIe et XIVe siècles lui était dans une large mesure réservée. Dans la même perspective, les relations entre la papauté et la France, firent l’objet d’études de la part des membres chartistes de l’École, qu’il s’agisse des travaux de Georges Digard sur Boniface VIII, de Charles Samaran autour de la fiscalité pontificale, de Louis Carolus-Barré sur S. Louis, ou de la publication de la correspondance des nonces pontificaux en France à l’époque moderne, entreprise par Bernard Barbiche et Ségolaine de Dainville à partir des années 1970/80. D’autres s’attachèrent à l’étude des institutions de la papauté et à la diplomatique médiévale, comme Félix Grat, Jean Glénisson, Pierre Gasnault ou Olivier Guyotjeannin.

Dans un autre domaine, les chartistes ont joué un rôle pionnier au Palais Farnèse. Il s’agit de l’admission des femmes dans cet aréopage très sélectif, qui fut réservé aux hommes pendant le premier demi-siècle de son existence, sans pourtant qu’aucune règle ait été fixée dans ce domaine. L’usage voulait que l’École des Chartes envoie à Rome le premier du concours de sortie. Comme la mixité y fut plus précoce qu’à l’université, c’est par les chartistes que le sexe dit faible parvint à s’infiltrer dans ce bastion masculin. La première chartiste admise comme membre de l’École française de Rome fut Jeanne Vieilliard, sortie «  major  » de sa promotion en 1924  ; elle fut suivie en 1925 par Jeanne Odier-Bignami, puis par Suzanne Vitte en 1929 et Lily Greiner en 1949. Entre temps certes, des femmes issues des universités avaient fini par arriver au Farnèse, mais, au total, sur les 17 membres féminins que compta l’École de Rome entre 1874 et 1959, 8 étaient issues de l’École des chartes. Émile Mâle accueillit les premières avec beaucoup de bienveillance et, dans un rapport adressé à l’Institut en 1926, il tint à souligner que «  les jeunes filles que, depuis deux ans, nous envoie l’École des chartes, ne le cèdent en rien aux jeunes gens  » ( ). Ce point de vue ne faisait cependant pas l’unanimité et son successeur, Jérôme Carcopino, déplorait en 1938 que certaines d’entre elles se soient mariées à des italiens – il pensait sans doute à Jeanne Odier, qui venait d’épouser le docteur Bignami – et soient dès lors perdues pour la science française… En quoi il se trompait car Mme Bignami a déployé par la suite ses talents dans le domaine de la meilleure érudition et elle aidait beaucoup les membres de l’École en les faisant bénéficier de l’exceptionnelle connaissance qu’elle avait des fonds de la Bibliothèque Vaticane, comme je peux moi-même en témoigner.

Mais l’apport des chartistes à la vie de l’École de Rome ne se limita pas à ce domaine, même s’il n’est pas facile de l’apprécier dans le détail sur le plan scientifique. D’après les statistiques, on notera tout d’abord que 143 d’entre eux furent membres de l’École entre 1874 et 2007. Les données manquent pour les quinze dernières années, mais le total ne doit guère être supérieur à ce chiffre, du fait que le recrutement de chartistes au Palais Farnèse a sérieusement diminué depuis le début du XXIe siècle, pour des raisons que j’évoquerai ultérieurement. Comme on peut l’imaginer, ce n’est pas dans le domaine de l’histoire de l’Antiquité classique que les anciens élèves de l’École des chartes se sont distingués, car leur formation ne les y préparait guère. De fait, on n’en trouve que quatre en plus d’un siècle qui se soient orientés vers cette spécialité, parmi desquels il faut mentionner Fernand Benoît (1922-24), un des fondateurs de l’archéologie scientifique en Provence, et surtout Paul-Albert Février (1955-1957) qui fut une des grandes figures de l’archéologie chrétienne en France et en Afrique du Nord entre 1960 et 1990. En revanche, les chartistes «  romains  » se sont particulièrement distingués dans le domaine de la littérature latine médiévale, comme en témoignent les noms de Jeanne Vieilliard, Pierre Courcelle, Édith Brayer, Geneviève Hasenohr-Esnos, Pascale Bourgain-Hemerick, Françoise Gasparri, Martin Morard et bien d’autres encore. Les gros bataillons – nul ne s’en étonnera, surtout pour les périodes antérieures à la seconde guerre mondiale -, sont en effet ceux des médiévistes qui, au total, furent au nombre de 104 pour la période considérée. Outre les latinistes déjà mentionnés et quelques historiens généralistes comme Robert-Henri Bautier, il faut signaler le rôle joué par des chartistes dans le domaine de l’histoire de la papauté, de l’Église et de la vie religieuse au Moyen Âge, depuis Michel de Boüard, Edmond-René Labande, Jean Richard, Jean Favier et Bruno Galland jusqu’à Julien Théry, ainsi que pour l’histoire de la France et de ses diverses régions, étudiée à partir de la documentation vaticane par René Poupardin, Eugène Déprez, Louis Carolus-Barré, Louis Halphen, Barthélémy Pocquet du Haut-Jussé et bien d’autres. Mais il convient de mentionner également les contributions importantes que certains chartistes «  romains  » apportèrent à l’étude de l’histoire de l’Italie, en particulier Ferdinand Chalandon et André Guillou sur l’époque byzantine, Léon Cadier et Émile Léonard sur les Angevins de Naples, Ghislaine Noyé pour l’archéologie médiévale de la Pouille et de la Calabre. Un autre domaine où le rôle des chartistes fut longtemps prépondérant à l’École française de Rome est l’histoire du Droit où se distinguèrent Paul Fournier, Henri Gilles, François Olivier-Martin, Marguerite Boulet-Sautel et Paul Ourliac. Enfin, plusieurs d’entre eux ont cultivé avec succès l’histoire de l’art médiéval, depuis Camille Enlart, Jacques Bousquet, Berthold Mahn, Jean Porcher, Jean-René Gaborit, jusqu’à Geneviève Bresc-Bautier et Pierre-Yves Le Pogam.

À côté des médiévistes, il faut évidemment évoquer les chartistes qui s’adonnèrent à l’étude de l’époque moderne à l’École française de Rome. Ils sont au nombre de 32 pour la période considérée et furent présents tout au long de son histoire, comme l’attestent les noms de Michel François, Yves-Marie Bercé, Bruno Neveu, Jean-Michel Sallmann, Jean-Claude Waquet, Marc Smith et Olivier Poncet, qui pour la plupart, s’attachèrent à l’étude des institutions ecclésiastiques et de la vie religieuse entre le XVIe et le XVIIIe siècles. D’autres se consacrèrent essentiellement aux aspects culturels et artistiques de la Renaissance, comme Charles Terrasse, Edouard Pommier Jean Porcher, Bertrand Jestaz, Ariane Ducrot, et Raphaëlle Mouren. Relevons enfin le nom de Georges Bourgin, «  romain  » en 1903-1904, qui fut un des pionniers de l’histoire économique et sociale du XIXe siècle en France et en Italie et le seul «  farnésien  » à s’être occupé d’histoire contemporaine, avant que cette discipline ne fasse son entrée officielle dans les programmes de l’École de Rome dans les années 1970.

Mais le bilan sommaire que je tente de dresser serait évidemment incomplet si l’on n’y incluait pas quelques figures de chartistes atypiques, comme Jean Marx (1913-1915), à l’origine spécialiste des littératures celtiques, qui fut dans l’entre-deux-guerres le chef des services culturels du Quai d’Orsay et joua de ce fait un grand rôle au niveau international, Serge Gruzinski (1973-1975) qui s’orienta d’emblée vers l’étude des cultures précolombiennes en Amérique du Sud, ou encore Jacques Berlioz, éminent médiéviste et grand éditeur de textes ouvert à l’anthropologie historique, ce qui lui permit souvent d’en renouveler la lecture. On notera également avec intérêt que cinq anciens «  farnésiens  » sont devenus par la suite directeurs de l’École des chartes  : Maurice Prou, Michel François, Jacques Monfrin, Yves-Marie Bercé et Jacques Berlioz.

Cette évocation de quelques figures de chartistes «  romains  », qui ne constitue nullement un palmarès et ne prétend pas à l’exhaustivité, suffit à prendre conscience de l’importance de leur contribution à la vie et au rayonnement scientifiques de l’École française, en particulier pour l’étude des époques médiévale et moderne. Mais, comme je l’ai indiqué précédemment, ce brillant tableau appartient pour l’essentiel au passé. En effet, depuis les réformes statutaires qu’a connues l’École entre 1972 et 2009, la part faite aux chartistes n’a cessé de se réduire. Non seulement le «  major  » de la promotion sortante de l’École des chartes n’y est plus admis automatiquement – ce qui est plutôt une bonne chose, car certains de ces «  caciques  » ne portaient pas un intérêt particulier à l’histoire de l’Italie et n’ont guère laissé de traces-, mais le recrutement de ses membres s’effectue désormais sur la base de leur projet de recherche, et non en fonction de leurs institutions d’origine. La préparation d’une thèse de Doctorat a été exigée des candidats et, aujourd’hui, il est même devenu indispensable d’en avoir soutenu une – ou d’être tout près de le faire- pour pouvoir être admis au Palais Farnèse. Ces exigences nouvelles sont peu favorables aux chartistes, auxquels on ne peut guère demander de rédiger une thèse pendant leurs années de scolarité et qui se trouvent ensuite engagés dans des fonctions qui souvent les éloignent de la recherche. Compte tenu de cette situation, il faudrait essayer de trouver de nouvelles modalités permettant de rendre le cursus de l’École des chartes compatible avec celui de l’École française de Rome, qui est désormais devenue un centre d’études post-doctorales. C’est le souhait que je formulerai pour finir, car il serait vraiment dommage que la grande tradition «  chartiste  » de l’École de Rome ne soit plus bientôt qu’un lointain souvenir.



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