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Allocution d’accueil par M. Michel ZINK, Secrétaire perpétuel de l’Académie


L’usage de l’Académie des inscriptions et belles-lettres n’est pas d’abuser des séances sous la Coupole et de leur cérémonial obligé, académiciens en habit et tambours de la Garde républicaine. N’étant pas tenue, comme seule l’est l’Académie française, de recevoir ses nouveaux membres dans ces conditions, privilégiant les séances de travail et préférant réserver aux besoins de ses travaux ses ressources, qui sont modestes, elle se contente chaque année d’une seule Coupole, celle qui est de rigueur pour chacune des cinq Académies de l’Institut de France. Ces Coupoles, comme on sait, s’échelonnent de début novembre à la première semaine de décembre, à raison d’une par semaine le jour où l’Académie concernée tient séance, dans l’ordre protocolaire croissant des Académies, de la plus jeune, celle des sciences morales et politiques, à la plus ancienne, l’Académie française. L’Académie des inscriptions et belles-lettres vient juste avant cette dernière. Sa Coupole est le dernier vendredi de novembre, soit, cette année 2021, le vendredi 26 novembre.

Mais cette année 2021, justement, cette Coupole annuelle est précédée d’une autre, celle qui se tient aujourd’hui. C’est une rareté dans l’histoire de l’Académie. Le seul précédent dont j’aie mémoire a été en 2010 la réception sous la Coupole, à l’instar de l’Académie française, comme membre associé étranger de notre Académie de Sa Majesté Norodom Sihamoni, roi du Cambodge. Il faut que l’occasion soit de rang royal, la célébration exceptionnelle, l’intérêt intellectuel et affectif de l’Académie profondément engagé pour que nous dérogions à notre usage. Le bicentenaire de l’École des chartes remplit toutes ces conditions.

L’Académie des inscriptions et belles-lettres, cela va de soi, entretient des relations étroites avec l’ensemble des établissements et des institutions français de recherche et d’enseignement dans l’ordre des disciplines historiques et philologiques. Elle exerce une forme de patronage sur plusieurs parmi les plus prestigieux, comme les cinq grandes Écoles françaises à l’étranger ou l’École biblique et archéologique française de Jérusalem. Mais avec l’École des chartes, il s’agit de bien autre chose que d’un patronage ou d’une parenté intellectuelle. L’École des chartes est le seul établissement que son acte de fondation rattache à l’Académie des inscriptions et belles lettres et à elle seule. Je rappelle, une fois de plus, bien que la plupart d’entre vous le sachent par cœur et l’aient lu ou entendu bien des fois au cours de cette année, le préambule et l’article premier de l’Ordonnance de Louis XVIII du 21 février 1821  :

« Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre,

À tous ceux qui ces présentes verront, Salut.

Voulant ranimer un genre d’études indispensables à la gloire de la France, et fournir à notre Académie des Inscriptions et Belles-lettres tous les moyens nécessaires pour l’avancement des travaux confiés à ses soins, Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit.

Article 1er

Il y aura à Paris une École des chartes dont les élèves recevront un traitement. »

L’essentiel est dit, et même avec une lettre supplémentaire, puisque le texte porte Chartres, de chartula, et non Chartes, de charta. L’essentiel est que tout travail mérite salaire, et que le travail, en l’occurrence, consiste à aider aux travaux de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Quels travaux  ? Ceux qui touchent à ce qu’on appelait autrefois «  les antiquités nationales  ». Après les quelques années de flottement qu’a traversées la jeune école entre 1824 et 1829, l’ordonnance de Charles X du 11 novembre 1829, qui lui donne comme un second départ, stipule que l’École des chartes publiera chaque année un volume de documents traduits par les élèves, qui portera le titre de Bibliothèque de l’École des chartes, ainsi qu’un volume de chartes nationales, l’un et l’autre sous le contrôle d’une commission de six membres, dont le Secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et deux autres membres de cette Académie. Une ordonnance de Louis-Philippe en date du 1er mars 1832, dont le premier considérant est que l’Institut a la charge «  de suivre les travaux historiques et littéraires qui ont pour objet l’utilité publique et la gloire de la France  », rapporte l’ordonnance de Charles X, mais maintient cette commission dans sa composition initiale. Et une ordonnance du 31 décembre 1840 concernant l’École des chartes stipule que les six membres du conseil de perfectionnement de l’École des chartes «  sont choisis parmi les membres de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.  »

Aujourd’hui encore, comme chacun sait, la liste des nouveaux archivistes paléographes est proclamée chaque année lors de la séance solennelle de l’Académie des inscriptions et belles-lettres en même temps que le palmarès des prix de l’Académie. En 2020, elle n’a pu l’être, puisque la pandémie a contraint l’Institut et les Académies à annuler toutes leurs Coupoles. Nous nous trouvions donc cette année dans une situation doublement inhabituelle. Il nous a paru juste et nécessaire de proclamer les noms des archivistes paléographes de la promotion 2020 aussi bien que ceux de la promotion 2021. Il serait inadmissible que les premiers fussent privés d’une gloire qui leur revient. Mais quand devait avoir lieu cette proclamation  ? Était-il concevable de ne pas saisir l’occasion d’une Coupole spécifiquement et uniquement consacrée à l’École des chartes pour y faire retentir le nom de ses enfants  ? Mais alors le manquement à un usage ancestral que serait le silence sur les chartistes lors de la Coupole de novembre ne serait-il pas ressenti comme un abandon  ?

Il nous a paru, au président de l’Académie, M. Yves-Marie Bercé, ancien directeur de l’École des chartes, et à moi, que nous ne pouvions faire moins que de répéter cette proclamation, aujourd’hui et le 26 novembre. Cette répétition, et cette répétition de la liste de deux promotions, peut être lassante, il est vrai, pour ceux qui assisteront aux deux Coupoles. Elle pourrait faire peser sur ceux dont le nom retentira deux fois un scrupule et un fardeau, au cas où ils en tireraient la conséquence qu’ils doivent assister aux deux séances. Je les rassure. Ceux de la promotion 2020 en seront de toute façon souvent empêchés, je suppose, par leurs obligations professionnelles. Ceux de la promotion 2021 ont notre absolution. J’ajoute qu’il y aura deux photos.

Enfin, cette multiplication par quatre de la lecture habituelle (deux fois deux promotions) ne prendra pas un temps excessif, puisque les promotions de cette École glorieusement élitiste sont brèves et que quatre promotions de chartistes réunies représentent une promotion de l’École normale supérieure lettres et le quart ou le cinquième d’une promotion de l’École polytechnique ou de l’École des hautes études commerciales.

Mais les liens entre les deux institutions vont bien au-delà de textes réglementaires ou législatifs. Ils sont tissés avant tout par une vocation commune. Lorsque la réforme de 1701, complétée en 1704, a fait de l’Académie des inscriptions et médailles, chargée depuis 1663 de trouver les devises latines et françaises qui seraient gravées sur les monuments et les médailles à la gloire du roi, une Académie vouée aux travaux d’érudition historique et philologique, elle a défini en même temps ses trois grands domaines de compétence  : l’Antiquité classique, l’orientalisme, le Moyen Âge. L’Antiquité classique, parce qu’elle paraissait alors le fondement et le modèle insurpassable de la civilisation. L’orientalisme, car, à travers le monde biblique et les civilisations anciennes du Proche Orient, à travers la découverte des civilisations différentes et extraordinairement évoluées en Extrême Orient, l’Europe comprenait que la mesure du monde, sa connaissance et sa compréhension passaient par son étude. Le Moyen Âge, parce que là étaient les racines de notre histoire nationale et parce qu’il était alors en continuité avec le présent. Ses lois, son organisation sociale étaient encore vivantes. Les rois de la troisième race occupaient le trône de France. La rupture de la Révolution n’avait pas eu lieu. Créée par la Restauration et vouée avant tout à l’étude du Moyen Âge, l’École des chartes était peut-être invitée, cent-vingt ans plus tard, à ignorer cette rupture.

Ce ne sont pourtant ni la nostalgie d’un temps révolu ni les circonstances de sa création ni les textes régissant son fonctionnement qui ont rapproché à ce point dès l’origine et de plus en plus au fil du temps l’École des chartes de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, mais bien davantage le désir commun de poursuivre les grands travaux d’érudition mis en chantier au XVIIIe siècle, comme ceux des mauristes, ou lancés par la Monarchie de Juillet, et surtout de les améliorer et de les renouveler en faisant appel à des méthodes toujours nouvelles. Ces nouveautés ont été des nouveautés chartistes. Les disciplines chartistes ont été la manifestation de la révolution scientifique appliquée aux études historiques et aux textes. Plus que toutes les réformes, plus même que le modèle allemand, c’est leur application qui a su arracher en France, autant que faire se pouvait, l’enseignement supérieur au cercle enchanté de la rhétorique (je dis «  enchanté  », car il est enchanteur). C’est à elles que Proust rend hommage, sans les nommer, dans la célèbre page de Jean Santeuil où il rend hommage à la déposition de Paul Meyer, expert au procès de Rennes. Vous me pardonnerez de faire entendre une fois de plus, en abrégeant le passage, ces phrases si connues  :

« Ainsi M. Paul Meyer… à toutes les pressions, tous les arguments de l’autorité militaire opposera un certain nombre d’assertions sur certains déliés, certaines courbes, et conclura  : “Je jure que ce ne peut être l’écriture de Dreyfus.” Ces paroles sont émouvantes à entendre, car on sent qu’elles sont simplement la conclusion d’un raisonnement fait d’après des règles scientifiques et en dehors de toute opinion sur cette affaire. »

On voit aussi dans ces lignes que la compétence particulière du chartiste n’est pas seulement celle du passé, mais que c’est elle qui lui permet d’être un homme de son temps. Aussi bien, il est vrai que la conservation des archives, des bibliothèques, du patrimoine est une activité du présent, qui engage le présent et l’avenir. En 2015, année où l’École des chartes s’est installée rue de Richelieu, événement marqué déjà par un colloque à l’Académie des inscriptions, notre ami Yann Sordet, directeur de la Bibliothèque Mazarine, et dont l’autorité s’exerce désormais sur l’ensemble des bibliothèques relevant de l’Institut de France, a organisé une des belles expositions dont il a le secret sur le catalogage et la conservation des documents. Son titre, qui est aussi celui du magnifique catalogue était  : «  De l’argile au nuage. Une archéologie des catalogues (2ème millénaire avant Jésus-Christ – XXIe siècle)  ». C’est bien une démarche du chartiste qu’il est, de parcourir les siècles de l’invention de l’écriture à ce nuage numérique, qu’il a eu le bon goût de nommer, pour une fois, en français et de savoir, à la lumière du deuxième millénaire avant Jésus-Christ, éclairer le troisième millénaire après Jésus-Christ.

Les disciplines chartistes appartiennent aux Chartes. La présence au monde d’aujourd’hui et de demain est également plus naturelle à l’École qu’à l’Académie, dont l’activité est prisonnière de limites chronologiques, à vrai dire souples désormais. L’École des chartes, je le dis sans envie, a la meilleure part. Elle a la partie belle. Elle se plaint parfois, et depuis longtemps, de voir la figure du chartiste moquée dans la littérature. J’entends encore une savante chartiste, lors du colloque du bicentenaire qui s’est tenu ce printemps, citer ici même, ou du moins dans notre grande salle des séances de l’autre côté de la cour, un roman dans lequel un personnage féminin avouait  : «  Mon premier mari ne savait pas éveiller mes sens. Il était archiviste paléographe.  » Mais ce n’est rien à côté de ce que Veuillot disait des normaliens dans son fameux sonnet Nos païens  ! Et, alors qu’on en entend tous les jours de bien pires sur les académiciens, la figure d’académicien la plus attachante de la littérature reste celle du chartiste Sylvestre Bonnard.

Dans la gloire comme dans l’infortune, nos destins sont donc liés. Ils ne le sont pas seulement par les ordonnances de Louis XVIII et de Charles X. Ils ne le sont pas seulement par le fait que Sylvestre Bonnard est loin d’être seul de son espèce et que le destin de nombreux chartistes a toujours été et restera, j’espère, de finir leurs jours membres de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Ils sont liés aussi parce que les menaces qui pèsent sur nous et les combats que nous avons à mener sont les mêmes. Après tout, nous ne serions pas si mal inspirés d’être fidèles ensemble au projet Louis XVIII, qui confiait à «  son Académie des inscriptions et belles-lettres  » et à la jeune École des Chartes dont il signait l’acte de naissance la charge de «  ranimer un genre d’études indispensables à la gloire de la France.  »



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