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L’École française d’Athènes, le monde grec et la recherche française


Par M. Olivier PICARD, membre de l’Académie




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L’École française d’Athènes doit sa naissance en 1846, « à deux révolutions …, la révolution grecque et la révolution romantique », disait un de ses premiers directeurs. Il expliquait : « L’Itinéraire de Paris à Jérusalem, les Orientales, en exaltant les beautés de la Grèce antique, les misères, l’héroïsme de la Grèce moderne, imposèrent à tous les esprits, à tous les cœurs la patrie de Périclès et de [l’amiral] Canaris », qui s’était illustré dans la guerre de libération. Encore fallait-il orienter cette sympathie. Sans doute sur une suggestion de Coraï, l’illustre philologue grec, Sainte-Beuve propose « d’aller rechercher à sa source la connaissance, le goût, l’inspiration la plus sûre de l’Antiquité grecque ». L’Académie des Beaux-Arts autorise les architectes de l’Académie de France à Rome (l’actuelle Villa Médicis) à aller chercher en Grèce le sujet de leur envoi. L’impulsion décisive, semble-t-il, fut le passage au Pirée d’un fils de Louis-Philippe à la tête d’une escadre, en 1845. L’année suivante, l’« École d’Athènes », l’École française d’Athènes est créée : le nom sonne comme un programme, revendiquant avec fierté de se placer dans la lignée de la Renaissance.
Entre temps l’Université s’est affirmée et le projet en porte la marque : l’École doit vivifier l’étude du grec ancien par celle du grec moderne ; la connaissance directe de l’Antiquité formera tant les jeunes architectes que les « meilleurs élèves de l’École Normale » : elle sera consacrée à l’art et à l’ « érudition » – le mot est employé par Sainte-Beuve.
Dès 1847 l’École préfigure ce qu’elle sera toujours, un institut de formation par la recherche des futurs universitaires. C’est le premier fondé par la France à l’étranger, la première École étrangère à Athènes et même le premier établissement de ce genre au monde. L’archéologie au sens actuel n’existait pas encore. Les préludes apparaissaient dans les voyages érudits qui se développent depuis la Renaissance. Winckelmann avait placé la statuaire grecque au cœur de son analyse esthétique. Cuvier dresse les premières stratigraphies à l’origine de la préhistoire. De grandes fouilles ont commencé, à Pompéi, au Proche-Orient. Mais, sauf peut-être en Allemagne où se développait l’Altertumwissenschaft, seule la philologie constituait une discipline universitaire. L’École d’Athènes va jouer un rôle essentiel dans l’insertion de l’archéologie dans l’éventail des sciences et dans la découverte archéologique de la Grèce. Il lui fallut pour ce faire découvrir elle-même comment construire une politique scientifique, en s’installant dans une Athènes qui est encore un village. Elle le fit en plusieurs étapes. La première, c’est le temps où le voyage érudit se transforme en un inventaire de la Grèce antique. L’École l’organisa grâce à la tutelle scientifique de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres qui fixe le programme des explorations. Pour leur Mémoire, les membres doivent étudier une région, situer sur le terrain les informations des auteurs anciens, recueillir le plus possible d’inscriptions, reconstituer la géographie historique. La fouille n’est qu’un complément éventuel. Mais Ernest Beulé en montre tout l’intérêt en découvrant, sous le rempart médiéval, la porte de l’Acropole que l’on appelle encore la porte Beulé. Le retentissement fut énorme et un journal parisien félicita l’École d’Athènes d’avoir découvert… le Parthénon.
Déjà l’École sort des limites de la Grèce Moderne. Durant sa direction (1878-1890), Paul Foucart organise l’exploration systématique de l’Asie Mineure, où le suivra Louis Robert, le dernier peut-être des voyageurs érudits.

La deuxième époque est celle des « Grandes fouilles », pour reprendre l’expression forgée pour Delphes. L’École est désormais dans ses murs, au pied du Lycabette. Depuis 1877, elle publie sa revue annuelle, le Bulletin de Correspondance hellénique (BCH), fondé par Albert Dumont. Les grandes fouilles furent une affaire politique, marquée par la rivalité entre Olympie redécouverte à partir de 1875 par l’Institut archéologique allemand, et Delphes qui fascine très tôt l’École : « Le site … a le mystère, la grandeur et l’effroi du divin », disait Théophile Homolle, ici même. Paul Foucart y avait découvert un nouveau tronçon du mur polygonal et à son pied, le Sphinx des Naxiens, ainsi que, dans les caves d’une maison moderne, de mystérieux souterrains qui s’avérèrent être les soubassements du temple d’Apollon. Mais il fallait racheter le village et, comme le demandaient les habitants, le reconstruire à son emplacement actuel, moins exposé aux chutes de rochers dévalant du Parnasse. Ce fut une longue affaire diplomatique, toute l’Europe presque, et l’Amérique intervenant dans les discussions. Finalement, comme l’a relaté avec humour Pierre Amandry, des négociations où jouèrent tout à tour les droits de douane sur les raisins de Corinthe et l’appui de la France au retour de la Thessalie à la Grèce aboutirent à une convention autorisant l’École à fouiller Delphes de 1892 à 1903. Dix ans plus tard, une grande fête, solennisée par la présence de bateaux de guerre grecs et français dans la baie d’Itéa, marquait la remise du site à la Grèce. L’Exposition universelle de Paris en 1900 décerna un prix à la reconstitution de la façade du Trésor de Siphnos. La municipalité d’Athènes finança la reconstruction du Trésor des Athéniens. A l’aube d’un siècle qui vit la naissance du tourisme, Delphes s’imposait d’emblée au premier rang des sites antiques. Notons pourtant chez les fouilleurs quelque déception : l’oracle d’Apollon gardait toujours son secret, soit que, comme se le demandait E. Bourguet, les derniers païens ou les premiers chrétiens en eussent volontairement détruit les traces, soit que l’archéologie se prêtât mal à l’élucidation des croyances religieuses. Pour autant, les apports à notre information sur l’antiquité furent considérables. Sans prétendre les énumérer, il suffit de constater que ce que l’archéologue sort de terre, à la différence du pétrole ou des minerais, gagne en intérêt au fur et à mesure qu’on l’étudie.

Entre temps, l’École avait commencé à explorer Délos. Il faut relire l’Hymne homérique à Apollon. L’âpre Délos, îlot rocheux battu par les vents, n’a rien, ni bon mouillage, ni terres fertiles. Les voyageurs d’avant les fouilles le soulignent à l’envi. Il fallut le miracle de la naissance de l’Archer Apollon pour surgisse un sanctuaire, une ville, le plus grand port de l’Égée au IIe siècle. Le sanctuaire est très ruiné, il révéla pourtant un trésor, sous la forme érudite des comptes du dieu, quelque 550 inscriptions, enregistrant minutieusement les recettes et les dépenses du sanctuaire. La ville hellénistique attire davantage le regard : riches maisons habitées par des financiers athéniens, des négociants italiens, des banquiers phéniciens, qui firent découvrir le luxe, fait de marbre et de mosaïques, de ces demeures grecques, où triomphe la culture classique.

La première guerre mondiale valut à la Grèce de rattacher à la Mère patrie la Macédoine et l’Épire, un grand pas vers une réunification nationale que la seconde guerre permit de parachever. Cependant la « grande catastrophe » réduisait l’hellénisme à la péninsule balkanique d’où il était parti quelques milliers d’années plus tôt. L’École avait pris sa part au combat, notamment en Grèce du Nord. Charles Picard qui avait été secrétaire général de l’École avant la guerre, et qui avait combattu dans l’Armée d’Orient, en reçut la direction en 1919. Deux nouveaux chantiers sont ouverts au palais minoen de Malia et à Thasos dans le Nord. C’est le début d’un double élargissement chronologique et géographique des activités de l’École.

Malia marque l’entrée de l’École dans les civilisations de l’âge du Bronze. Certains membres, à Delphes, à Délos, avaient déjà rencontré des niveaux mycéniens, considérés à l’époque comme préhelléniques, mais leur formation privilégiait la culture littéraire classique. L’archéologie devait s’émanciper et apprendre à forger ses méthodes.
Malia fut un prodigieux chantier. Le troisième palais minoen utilisait la pierre comme soubassement, mais de génération en génération les niveaux supérieurs étaient rebâtis de briques crues. La céramique surabondante ne pouvait être datée que par la stratigraphie. Les références n’étaient plus dans les textes –les très rares qui aient été retrouvés étaient encore indéchiffrables-, mais dans les seuls objets au style étrange qui s’expliquaient par des contextes extérieurs, notamment en Égypte. Toute une civilisation était à rebâtir, qu’avait imaginée le génial Evans. Malia apporte la nudité de ses ruines, où aucune reconstruction n’a été tentée, un peu comme une contre épreuve, pour identifier les caractéristiques de la civilisation minoenne, bâtir une heuristique adaptée à ce monde crétois du IIe millénaire.
Thasos a conduit l’École sur les chemins peu explorés jusque là de la Grèce du Nord et des contacts avec le Royaume de Macédoine, avec les peuples thraces. Pays aux hivers rudes pour des Méditerranéens, c’est une cité classique, dotée d’une agora, de temples, exploitant son vin, ses carrières de marbre , ses mines d’or et d’argent. Les historiens anciens l’ayant négligée, il revenait aux archéologues d’en découvrir l’originalité. Celle-ci se révèle dans les échanges avec le continent, avec ce que Thasos appelait son Épire, et au-delà. La constitution de grandes séries de certains matériaux archéologiques, les timbres amphoriques, la monnaie, nous y ont guidés.

La présence de l’École à Argos est le fruit d’une de ses particularités : l’existence d’une section étrangère. Ouverte en 1903, elle avait été suscitée par le désir d’hellénistes de pays proches de prendre part à des recherches originales en Grèce, ce pour quoi l’École offrait le meilleur accueil. Depuis elle a accueilli des dizaines de membres belges, suisses, mais aussi danois, bulgare, égyptien. Et un Hollandais, Wilhelm Vollgraff qui consacra l’essentiel de ses efforts scientifiques à l’exploration d’Argos : l’agora est peu à peu reconstituée, au pied du théâtre , le long d’un gymnase, au milieu de lieux mythiques, où brûla, nous disent les Argiens, le premier feu allumé par l’humanité. Au-dessous les tombes du VIIIe siècle, premiers témoins de l’épopée homérique.

Ce choix est très limité : je n’ai pas parlé ni de Philippes ni du Mont Athos et des recherches sur le monde byzantin, non plus que de l’Empire romain ou des cités crétoises du haut archaïsme. Il faudrait aussi évoquer Chypre et le palais d’Amathonte, l’Albanie et le remarquable village de bois du Bronze moyen, ou bien la ville d’Apollonia où les pas des archéologues croisent ceux du jeune Auguste, encore étudiant. L’important n’est pas dans le nombre : chaque chantier est, à sa manière, un laboratoire original, où membres, anciens membres, chercheurs invités travaillent avec nos amis grecs – dont plusieurs ont été par la suite associés aux travaux de notre Académie – à mieux définir leur questionnement, à forger de nouvelles méthodes.

Qu’en est-il aujourd’hui ? L’hellénisme n’occupe plus la même place dans la culture de nos contemporains et l’amour du grec ne vaudrait plus le baiser d’une précieuse. Pour autant, l’intérêt pour la Grèce se transforme plus qu’il ne faiblit. Les nouveaux moyens que procurent les progrès techniques : informatisation, numérisation des images, systèmes d’information géographique, analyse des éléments traces, ouvrent des champs d’investigation en expansion constante, dont les résultats confortent, remettent en question et en tout cas enrichissent les enquêtes précédentes.

Membre de l’Union européenne, la Grèce n’est plus un pays lointain. La bibliothèque de l’École s’est agrandie dans le même espace grâce à l’installation de compactus, accueille un nombre croissant de boursiers français et étrangers. Depuis cette année la Chronique des fouilles en Grèce, instrument de travail partout cité, est diffusée en ligne, en collaboration avec l’École britannique. La création d’une section moderne et contemporaine, en germe dans le décret de 1985, prend pour champ d’études l’ensemble des Balkans et permet de suivre la continuité de l’hellénisme jusqu’à aujourd’hui.

Le meilleur témoignage de la vitalité de l’École me sera fourni par ses publications. Outre la Bibliothèque des Écoles française d’Athènes et de Rome, que nous partageons avec notre sœur romaine, et le BCH, les grandes collections qui accueillent la publication de nos travaux, les Fouilles de Delphes, l’Exploration archéologique de Délos, pour ne citer que ces deux-ci, comptent plus de 150 volumes.
Il y a là un monument à la Grèce, à l’amitié franco-hellénique, à la science, mais aussi à la langue française : nul ne peut écrire sérieusement sur Delphes ou sur Délos, donc sur la Grèce antique sans nous lire. C’était un résultat que Sainte-Beuve n’avait certes pas prévu, mais qui ne déplaira pas à notre Académie. À l’heure de la réforme des universités, le statut de l’École doit évoluer, car il a la lourde fonction de mieux en assurer le rayonnement.

Notre Grèce n’est plus celle des fondateurs de l’École. Nulle nostalgie à cette constatation. La science l’a enrichie, elle ne l’a pas dépouillé de son attrait. Je n’en veux pour témoin que la célébration du centenaire de la Grande fouille de Delphes, où Apollon, qui n’avait été à telle fête depuis bien longtemps, put écouter à nouveau deux des Hymnes que les Anciens avaient composés pour lui et humer l’odeur des cinquante moutons rôtis en son honneur.



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