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L’Académie et l’Institut du Caire



Par M. Nicolas GRIMAL, membre de l’Académie



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En 1798, la Campagne d’Égypte permit la découverte de la civilisation égyptienne : la publication de la Description de l’Égypte, de 1809 à 1828, le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion, la création par Mariette d’un service des Antiquités sont les principales étapes qui conduisent à 1880, date de création de l’« École du Caire ».
S’il n’eut pas le loisir d’en être le premier directeur, Auguste Mariette avait proposé à Gabriel Charmes, en 1877, de créer « une École destinée à rendre à l’archéologie et à la philologie égyptienne les mêmes services que ceux rendus par les Écoles d’Athènes et de Rome à l’archéologie grecque et romaine ». Ce projet rejoignait celui de Gaston Maspero, qui, à peine trois ans plus tôt, fraîchement nommé au Collège de France, avait suggéré l’idée d’une école d’application dépendant des Hautes Études.
Première institution étrangère à s’installer durablement en Égypte, elle devait avoir pour vocation d’étudier tous les aspects de sa civilisation, de la Préhistoire à la période islamique. Le 28 décembre 1880, Jules Ferry signe en effet un décret instituant au Caire « une Mission permanente, sous le nom d’École Française du Caire ». Sa mission était « l’étude des antiquités égyptiennes, de l’histoire, de la philologie et des antiquités orientales ». Ce vaste champ, défini comme archéologie orientale, valut à l’École, dans un deuxième décret daté du 18 Mai 1898, le titre définitif d’Institut français d’Archéologie orientale du Caire.

L’appellation d’« École du Caire » continua toutefois à être utilisée parallèlement, par imitation des Écoles de Rome, son aînée de cinq ans seulement, et d’Athènes, née, elle, en 1846. Peut-être aussi parce que l’idée d’avoir d’aussi jeunes « membres de l’Institut » sur les bords du Nil ne plaisait qu’à moitié aux riverains du quai Conti : les statuts de 1898 et 1913 mirent bon ordre à l’impertinence.
Car, bien que, au contraire des écoles « sœurs » de Rome, Athènes, Madrid et d’Extrême-Orient, l’Institut français d’Archéologie orientale n’ait jamais été formellement liée à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, sa vie s’est toujours étroitement associée à celle de notre Compagnie.
Mais revenons aux premiers jours de janvier 1881. Mandaté par Jules Ferry, Gaston Maspero arrive au Caire, accompagné du futur noyau de l’École : un architecte arabisant, J. Bourgeois, et deux de ses élèves de l’École pratique, Urbain Bouriant et Victor Loret.

La mort d’Auguste Mariette, à peine trois semaines plus tard, prive rapidement l’École de son premier directeur, appelé à prendre la succession de Mariette à la tête du tout nouveau Service des Antiquités et du Musée de Boulaq. S’ensuivent quelques années d’improvisation : Eugène Lefébure, nommé à la succession de Maspero, ne supporte pas le climat égyptien et renonce en 1883. Eugène Grébaut est immédiatement nommé, mais ne peut rejoindre son poste que l’année suivante.
Gaston Maspero assure donc l’intérim, partageant les locaux pittoresques de Madame Zarifa Effendi, « accoucheuse des harems khédiviaux », avec des rats grands amateurs de bougies et des chapeaux de son épouse, essayant de donner corps à une école aux compétences affichées hors de proportion avec les moyens dont elle dispose. Trois élèves égyptologues et trois orientalistes, diplômés, les uns de l’École pratique des hautes études, les autres de l’École des Langues orientales, associés à des « pensionnaires » – orientalistes chevronnés et artistes – se partagent un champ de recherche immense : les philologues étudient toutes les langues de l’Égypte, de l’égyptien de tradition au copte, mais aussi celles du Proche-Orient, du cunéiforme au turc ; les archéologues font de même avec l’ensemble du Proche-Orient, étendant leurs compétences jusqu’à la Perse.

Ce vaste champ, confirmé par les statuts de 1913, est aujourd’hui réduit à la vallée du Nil. Mais le projet de recherches diachroniques couvrant la séquence complète des civilisations qui se sont succédé sur les bords du Nil est resté. Ainsi est conservé l’esprit d’Ernest Renan, pour qui « le Caire est le point indiqué comme centre non seulement des études égyptologiques, mais des études relatives à la Syrie, à l’Arabie, à l’Abyssinie et à toutes les régions nord-est de l’Afrique. Une sorte de grand khan scientifique, avec une riche bibliothèque, établi au Caire (…). » Nous y reviendrons. La réalité des premières années de l’École est beaucoup plus limitée. La révolte d’Orabi Pacha provoque plusieurs années de troubles, tantôt renvoyant en France élèves et pensionnaires, tantôt les empêchant de quitter le Caire. Ce sont finalement une quinzaine d’années sans fouilles, consacrées au relevé et à l’étude des monuments du Caire, d’Amarna, Thèbes et, surtout, – ce qui va devenir l’une des spécialités de l’IFAO –, à la publication des grands temples ptolémaïques.
Le premier est celui d’Edfou ; puis suivront Dendara, Esna, Kôm Ombo, Deir Chellouit, plus récemment Wenina.
Cette œuvre immense, poursuivie pendant plus d’un siècle, arrive aujourd’hui à son terme.
La publication de cette immense collecte, à laquelle s’ajoutent les sources grecques, coptes et arabes rassemblées au Caire, puis, par la suite, dans toute l’Égypte, montra rapidement l’urgence de doter l’École d’une imprimerie orientaliste capable de publier dans toutes les écritures non latines. Sa création, dans les traces de l’imprimerie que Bonaparte avait introduite dans le pays et avec l’aide de l’Imprimerie nationale, est l’œuvre d’Émile Chassinat, lui-même ancien prote.

Les premières années passées, les fouilles proprement dites commencent au tournant du XXe siècle : les tombes du Moyen Empire à Meïr, en Moyenne Égypte, la nécropole royale d’Abou Roach , près du Caire, puis le grand site chrétien de Baouît, la nécropole d’Assiout, Tounah el-Gebel, les sites grecs du Fayoum, Thèbes, naturellement, le Ouadi Hammamât, Deir el-Medineh, toujours en activité , Tell Edfou, Medamoud, Tôd, Karnak-Nord , le canal de Suez, les monastères du Ouadi Natroun et de Moyenne Égypte, les Kellia, Fostat, la ville de la Conquête au Caire, les monuments de la ville médiévale, plus récemment les oasis du désert occidental, avec les découvertes importantes de Khargah et Dakhla et le jour nouveau que celles-ci jettent sur les relations de la culture des bords du Nil avec le monde sahélien, le désert arabique, ses voies commerciales et l’exploitation minière, les monastères de la mer Rouge, les remparts de Saladin au Caire. La belle association, enfin, avec le Centre d’Études alexandrines, fondé par Jean-Yves Empereur, qui rayonne aujourd’hui dans le monde méditerranéen comme jadis le phare qu’il mit au jour.
L’archéologie nourrit une recherche riche et diverse, dont les développements philologiques, longtemps au cœur même du dispositif de l’Institut français d’Archéologie orientale, restent au premier plan. La papyrologie, tant pharaonique que grecque, copte, latine, byzantine et arabe est désormais rejointe par « l’ostracologie », terme barbare mais qu’a finit par imposer l’immense masse de documents conservés sur tessons et fragments de poteries.
Les deux disciplines jadis reines ne sont plus aujourd’hui seules au Caire : des recherches naguère encore considérées comme ancillaires ont gagné leur titres de noblesses.
Céramologie, géomorphologie, topographie, restauration ont rejoint les études d’ Histoire, d’histoire de l’Art et l’architecture, offrant aujourd’hui un éventail de recherches rarement égalé en métropole.

L’Institut français d’Archéologie orientale est la seule des cinq grandes Écoles à ne pas être placée sous la tutelle institutionnelle de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : la direction n’est pas astreinte à fournir à notre Compagnie le rapport annuel que remettent les Écoles sœurs, et dont le compte rendu, présenté par un Académicien, doit être formellement approuvé. C’est, en fait, la seule différence ! L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres est consultée sur le choix de la direction, et plusieurs de ses membres, dont, statutairement, le Secrétaire perpétuel, participent au choix des membres scientifiques et à la vie de l’École à travers son conseil scientifique et son conseil d’administration.
Plus encore, et au-delà des relations institutionnelles proprement dites, l’École du Caire constitue, comme ses sœurs chacune dans sa discipline, un pan essentiel du long tissu qui relie les organismes de recherche des études orientales, croisant en entremêlant, comme l’a si bien dit notre Secrétaire perpétuel, les vies et les carrières, dont l’Institut de France est l’un des aboutissement, le plus prestigieux aurions-nous tendance à croire.

Installé depuis 1905 dans les locaux prestigieux du palais Mounira, l’Institut français d’Archéologie orientale a développé une imprimerie orientaliste unique au monde, réussissant dans les années 1990 la délicate mutation technologique de l’informatisation, sans rien sacrifier de la qualité qui fait sa réputation, publiant et diffusant aujourd’hui environ 25 ouvrages par an, dont les principales revues des disciplines qu’il a lui-même contribué à créer.
Mais ce n’est pas le seul point fort de l’École, qui est bien devenue ce grand « khan scientifique » dont rêvait Ernest Renan. Le chercheur y trouve, à la fois des équipes capables de l’assister dans tous les secteurs de la recherche, des équipements à la pointe de la technologie – l’Institut français d’Archéologie orientale est, par exemple, la seule institution de recherche à disposer d’un laboratoire de 14C en Égypte –, surtout un fonds documentaire unique : une bibliothèque couvrant toutes les civilisations étudiées par l’École, – et qui est probablement la seule à pouvoir rivaliser avec celles des Instituts d’Orient du Collège de France –, des archives et des collections documentaires, pour la plus grande partie aujourd’hui publiées…
N’oublions pas, ce qui est capital, une capacité d’hébergement et d’accompagnement des chercheurs de passage qui leur font gagner un temps et une énergie précieux.

Certes, il existe aujourd’hui tout un dispositif associant le ministère des Affaires étrangères au CNRS, qui couvre au Proche-Orient les champs que l’École du Caire n’a pu continuer à embrasser à elle seule hors d’Égypte. Au Caire même, le Cedej prend le relai de l’Institut français d’Archéologie orientale pour la période contemporaine, et est associé à d’autres structures de coopération bilatérales. Il n’en reste pas moins que l’Institut français d’Archéologie orientale a tissé, au long de presque 130 ans d’histoire, un réseau scientifique qui fait de lui l’un des acteurs principaux de la recherche, non seulement pour l’archéologie et la philologie, mais aussi en Sciences Humaines dans l’ensemble de la région et un partenaire privilégié des Écoles « sœurs », avec lesquelles il constitue une vitrine de la recherche française à l’étranger.
Mes confrères l’ont tous dit. La redéfinition du dispositif des grandes Écoles françaises s’impose sans doute aujourd’hui, étant donné l’ensemble plus vaste des nouvelles règlementations européennes dans lesquelles celles-ci sont appelées à évoluer. Il ne faut toutefois pas perdre de vue la place de premier plan qu’elles tiennent dans l’ensemble des disciplines classiques, médiévales et orientales. Leurs réseaux constituent, dans tous les pays relevant de leur compétence, l’ossature naguère encore de la seule recherche française, aujourd’hui de la recherche européenne et internationale. Elles servent bien souvent de plate formes logistiques et institutionnelles, assurant la continuité et les liens avec les partenaires locaux, que les missions temporaires n’ont ni les moyens ni le temps d’assurer. Elles jouent aussi auprès des pays hôtes un rôle, souvent d’accompagnement et d’appui scientifique, toujours de coopération scientifique et patrimoniale, qui, prenant ses racines dans une longue histoire commune est irremplaçable. Lieux d’excellence, du fait de la qualité de leur recrutement, de leur rôle central dans la constitution et le développement des disciplines qui sont les leurs, elles illustrent l’ensemble des champs de la recherche et de la culture auxquels s’attache notre Compagnie, qui s’en veut le protecteur et le garant naturel.



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