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Agostino Paravicini Blagliani - Le Moyen Âge de l’UAI, d’un monde à l’autre

J’ai eu l’honneur de suivre les travaux de l’Union Académique Internationale depuis plus de trois décennies, où j’ai toujours été sensible à un élément immatériel qui m’a paru avoir joué un rôle essentiel tout au long de son histoire. Dès les premières assemblées générales auxquelles j’ai pu assister en tant que délégué de l’Académie suisse des sciences humaines je me suis aperçu que l’aide la plus précieuse apportée par les membres de l’UAI consistait à mettre au service de projets en difficulté leurs réseaux académiques souvent d’une réelle ampleur, au nom d’une solidarité scientifique que je pouvais percevoir comme authentique.

En tant que médiéviste je me suis souvent demandé quelle vision du Moyen Âge avait presidé à l’accueil et à la promotion des nombreux projets qui le concernent, tant pour ce qui est de l’Occident latin que pour le monde slave et scandinave. La question n’est pas anodine, ces projets correspondant à presqu’un tiers de ceux de l’UAI depuis sa fondation. Le caractère transculturel et transnational de l’UAI a-t-il pu avoir quelque influence sur leur évolution ? Quelle vision du Moyen Âge s’est-elle affirmée au sein de l’UAI au cours de sa longue histoire ? Celle d’un Moyen Âge uniforme et clos qui a longtemps été dominant ou celle d’un Moyen Âge ouvert, allant d’un monde à l’autre ? 

1. Parmi les cinq premiers projets approuvés en 1919 figure celui qui portait alors le titre de Manuscrits alchimiques, une entreprise internationale consacrée à une tradition littéraire et scientifique que les études médiévales n’avaient jusqu’alors pas pratiquée. L’initiative venait de Joseph Bidez, aidé par un comité composé de Franz Cumont et d’autres grands savants : Johan Ludwig Heiberg, spécialiste de la tradition médiévale des oeuvres d’Archimède ; Giovanni Mercati, Préfet de la Bibliothèque Vaticane et futur cardinal ; le papyrologue anglais Fred Kenyon et le paléographe français Henri Lebègue. Ce projet relevait de l’histoire des religions, mais l’importance des manuscrits alchimiques latins plaça de manière presque impromptue le Moyen Âge au carrefour de disciplines s’intéressant aux civilisations les plus diverses, ce qui en 1919 n’était pas gagné d’avance.

2. Marqué par une audace certaine fut aussi la proposition présentée dès la première séance à Paris, en 1919, de procéder à une réfection du célèbre Glossarium mediae et infimae latinitatis de Ducange. La proposition ne vint pas d’un philologue mais d’un historien, Henri Pirenne, au nom de l’Académie de Belgique. En 1919 la philologie médiolatine n’était pas une discipline traditionnelle en Europe. L’UAI se mit rapidement à l’oeuvre et créa alors une révue, l’ALMA, toujours bien vivante, dont le premier numéro sortit en 1924.

L’audace a consisté à tenter de mettre sur pied – sans un véritable budget – une entreprise scientifique vouée à l’étude de la langue latine médiévale sur l’échelle de l’Europe, permettant de collecter et d’examiner les particularités du génie médiéval de sa principale langue écrite, à partir de la nécessité d’aller d’un monde à l’autre pour en répertorier linguistiquement les mille racines et influences culturelles.

3. Dès le début des années 1930 le Moyen Âge se vit également projeté vers de grandes stratégies dans le domaine de la pensée philolosophique, là aussi dans le sens de l’ouverture. C’est ce que suggèrent les discussions nées autour de l’idée d’un Corpus philosophorum Medii Aevi proposé en 1928 par l’Academie de Cracovie. Le projet initial, prévoyant la publication d’une collection de textes philosophiques médiévaux, fut profondément réorienté sous l’impulsion de Georges Lacombe de l’American Council of Learned Societies, vers la publication des traductions en latin d’Aristote. Cette proposition fut acceptée en 1929, et le programme d’un catalogue de manuscrits fut établi en 1932. En 1969 le projet initial d’un corpus de textes philosophiques médiévaux prit forme sur proposition de l’Unione Accademica nazionale par la publication d’un catalogue des manuscrits philosophiques des bibliothèques italiennes ainsi que des oeuvres de Gilles de Rome, l’un des grands maîtres de l’Université de Paris vers 1300.

L’innovante réorientation suggérée par Lacombe coïncide chronologiquement – ce qui signifie que les temps étaient mûrs pour de telles aventures – avec la proposition de la British Academy de mettre sur pied l’édition des traductions médiévales de Platon, du grec en latin (Plato Latinus) ainsi que de l’arabe en latin (Plato Arabus). En cette même année 1930 l’UAI accepta la proposition de l’American Council of Learned Societies d’accueillir les Codices latini antiquiores, le bien célèbre répertoire paléographique concernant les mansucrits latins avant le IXe siècle, initié par Elias Avery Lowe en 1929. Suivirent en 1932 les Monumenta Musicae Byzantinae, une initiative de l’Académie Danoise, et en 1934 l’Encyclopédie de l’Islam, proposée par l’Académie néerlandaise.

La question se pose alors de savoir dans quel autre contexte national ou international pouvait-on entre 1920 et 1930 discerner une vision du Moyen Âge si profondément ouverte aux particularités linguistiques de l’Occident latin, ainsi qu’aux civilisations ayant forgé l’Europe entre la fin de l’Antiquité romaine et la première Modernité, qui plus est à partir de prémisses méthodologiques mettant les manuscrits sur le devant de la scène.

4. Plusieurs des germes semés dans la décennie 1920-1930 ne pourront éclore qu’après la Deuxième Guerre mondiale, mais là aussi dans le sens d’une ouverture de plus en plus affirmée, vers une Europe médiévale comprise dans ses particularités et traditions linguistiques et dont il fallait appréhender les multiples courants d’inspiration et d’influence, de la Grèce antique à l’Islam et au judaïsme médiéval.
L’Aristote latin, une entreprise de l’UAI qu’avait dirigé dès 1931 Augustin Mansion, puis, dès 1947, Lorenzo Minio Paluello, et dès 1973 Gerard Verbeke, accueillit dès les années 1970 le projet de publication des Oeuvres d’Averroès (Averrois Opera), soumis à l’UAI par la Medieval Academy of America, l’Avicenna Latinus, animé par l’Académie de Belgique, et l’Aristoteles semitico-latinus, fondé par l’Académie néerlandaise.

Dès la sortie de la Guerre six pays européens adhérèrent à l’initiative de l’UAI de créer un Dictionnaire du latin médiéval et commencèrent à publier entre 1957 et 1958. Six autres le feront dans la décennie suivante.
Né initialement comme une refonte du Ducange, les discussions en 1922 et en 1924 avaient donc semé le germe favorisant la naissance de la première entreprise au sens européen vouée à l’étude de la langue latine dans ses particularités régionales et nationales.
La décision prise en 1948 de créer le Centre de préparation du Dictionnaire à Paris a été couronné de succès par la parution en 1957 du premier fascicule du Novum glossarium mediae latinitatis sous la direction de Franz Blatt.

L’année suivante fut publié le premier volume du Corpus vitrearum, un projet élaboré par le suisse Hans Robert Hanhloser dès 1949 et présenté pour la première fois à un colloque international en 1952, à Amsterdam. La coincidence est tout à fait fortuite, mais de fait avec le Corpus vitrearum l’UAI allait disposer dès la fin des années cinquante d’un deuxième grand projet européen fondé sur la vision d’un Moyen Âge ouvert, cette fois-ci à une infinie diversité de représentations et d’interprétations dans le domaine du sacré, s’inscrivant dans des particularités régionales et culturelles, y compris folkloriques.
Le Papsturkundenewerk de l’Académie de Göttingen aussi, d’un âge encore plus vénérable de l’institution dont nous célébrons le centenaire, entré à l’UAI en 2006, renvoie à une image de l’Europe où l’élément unitaire de la papauté se conjugue en profondeur avec les particularismes de la Chrétienté latine médiévale.

4. Je voudrais retourner au premier projet de l’UAI intéressant le Moyen Âge, celui des Manuscrits alchimiques. Ce titre signale en effet un fil d’Arianne qui traverse la très longue histoire des projets de l’UAI touchant le Moyen Âge, à savoir l’attention réservée aux manuscrits, à quelle civilisation qu’ils appartiennent. Des Manuscrits alchimiques aux Codices latini antiquiores, des manuscrits latins d’Aristote et de Platon à ceux qui ont transmis les traductions de leurs grands commentateurs, grecs, arabes ou hébreux, y compris ceux de l’Ecole de médecine de Salerne, la responsabilité de l’UAI dans ce domaine a été immense dans la diffusion d’une image du Moyen Âge à l’aune de l’extrême mobilité du livre manuscript, inscrivant la transmission des textes dans un monde sans frontières.

Cette responsabilité continue de s’affirmer, grâce à une série de grands projets, modernes par leur structure et instruments. Les Monumenta palaeographica Medii Aevi, entrés à l’UAI dès leur création en 1995 par Hartmut Atsma et Jean Vezin, ont été conçus pour couvrir un espace presque sans limites de la civilisation manuscrite médiévale, où la diversité culturelle et linguistique apparaît come une priorité. Sans parler du projet Ptolemaeus latinus et arabus, de la Bayerische Akademie der Wissenschaften, qui complète la prestigieuse série des entreprises de l’UAI portant sur les traductions des grands auteurs grecs et arabes ayant contribué au fondement de la culture scientifique médiévale.

C’est bien cette vision d’un Moyen Âge dont l’étude doit se fonder sur un dialogue constant entre les civilisations, tant sur le plan de la pensée que de la langue, qui semble avoir été le fil rouge qui traverse la trentaine projets de l’UAI touchant la période médiévale.
Un fil rouge qui se trouve aujourd’hui confronté à de nouveaux défis comme aussi aux extraordinaires chances offertes par les technologies modernes, allant de la numérisation à la réunion virtuelle de manuscrits dispersés, de l’édition critique électronique à l’interopérabilité des banques de données et ainsi de suite. Des technologies qui ont déjà commencé à transformer et continueront à modifier profondément la recherche d’une manière que nul ne peut aujourd’hui prévoir.

Mais c’est justement là que résidera l’une des fonctions majeures de l’UAI dans les décennies à venir, celle de montrer par ses grands projets que ces nouvelles opportunités de recherche sont indispensables justement parce qu’elles viennent confirmer l’une de ses intuitions majeures dès sa fondation, celle d’un Moyen Âge qui est tout sauf clos, allant d’un monde à l’autre.



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