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Michel Zink : Allocution d’accueil

Allocution d’accueil, M. Michel ZINK, Secrétaire perpétuel de l’Académie

Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Monsieur le Chancelier honoraire,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Messieurs les conseillers culturels,
Mes chers Confrères,
Mesdames, Messieurs,

L’Académie des inscriptions et belles-lettres est une académie dont les travaux portent, non en totalité, mais pour leur plus grande part, sur l’étude du passé. Elle se tient donc à l’écart des querelles de l’actualité. Leur écume ne l’éclabousse guère. Leurs éclats troublent rarement son silence studieux. En choisissant cette année pour sa séance solennelle le thème « Masculin, féminin », elle n’entend pas d éroger à ses usages ni descendre dans une arène déjà surpeuplée, surchauffée et bruyante pour en aggraver la cacophonie. On ne la verra jamais entrer dans le débat de ce qu’il est convenu d’appeler un grand sujet de société en excipant de ses compétences pour sommer telle civilisation ancienne ou lointaine de soutenir, à titre de modèle ou de repoussoir, une opinion d’aujourd’hui. Elle connaît trop les civilisations anciennes et lointaines pour ignorer qu’elles ne se laissent jamais réduire à l’aune de nos jugements et que nous leur faisons violence en les enrôlant au service de causes qui ne sont pas les leurs. La compréhension d’un monde étranger au nôtre exige finesse, nuance et prudence, tous ingrédients utilisés avec parcimonie dans les débats sur les grandes questions de société. C’est vous dire avec quel soin nous nous garderons d’entrer dans les polémiques actuelles sur le masculin et le féminin.

Mais le masculin et le féminin, qu’il s’agisse du sexe des êtres vivants ou de la distinction de genres grammaticaux dans les langues humaines, ne datent pas d’aujourd’hui. Pourquoi devrions-nous, pour les aborder, nous enfermer dans le prisme étroit de notre vision, pourquoi nous sentir contraints par ce que nous en pensons aujourd’hui ou par ce qu’il nous est interdit, recommandé ou obligatoire d’en penser ? Le champ est assez large et les compétences de l’Académie des inscriptions et belles-lettres assez vastes pour lui permettre de traiter d’un sujet vieux comme le monde sans entrer dans les querelles du jour et en observant à leur égard une neutralité digne de la Suisse.

Elle laisse donc à sa grande sœur, l’Académie française, le soin de décider s’il faut dire « les fauteuils et les chaises sont verts » ou « les fauteuils et les chaises sont vertes » ou « les fauteuils et les chaises sont vert(e)s » ; s’il est condamnable de dire « la sentinelle » quand c’est un monsieur et « le pilote » quand c’est une dame ; si une recrue est obligatoirement de sexe féminin ; si les vers de la chanson de Théodore Botrel

Et le bon roi Louis XVI En riant lui dit : « Pour être garde française T’es bien trop petit mon ami »

apportent la preuve que ce souverain méritait la guillotine, puisque le petit Grégoire auquel il s’adressait était un garçon ; si enfin, puisque de nos jours les humains (et les humaines) tendent à minimiser la différence qui les sépare des autres animaux, il n’est pas désobligeant de désigner un crapaud sans vérifier d’abord que le genre répond au sexe ou une grenouille sans la vérification symétrique. Sur tous ces points, nous resterons muets.

Nous le serons plus encore sur ce qui touche aux relations ou aux transferts entre les sexes hors du champ de la grammaire. Contentons-nous de prêter une oreille déférente à quelques vers de Victor Hugo extraits d’une scène, non de La grammaire, qui est de Labiche, mais de La grand’mère. Une petite fille, Cécile, se dispute avec son frère Charles en présence de leur petite sœur Adèle, qui participe peu à la discussion, ne sachant pas encore parler :

CÉCILE
…Nous jouons à la dame
Qui reçoit un monsieur….
Vois-tu bien, tu seras la dame.
CHARLES
Je ne puis Être la dame, moi
CÉCILE
Pourquoi ?
CHARLES
Puisque je suis
Un garçon.
CÉCILE
C’est égal. – Je te dirai : Madame.
……………………………………
Je descends de cheval auprès de ta fenêtre ;
Moi, je suis un monsieur.
CHARLES
Toi, tu ne peux pas être
Le monsieur.
CÉCILE avec dignité
Je voudrais savoir votre raison.
CHARLES
Quand on est une fille, on n’est pas un garçon.
CÉCILE
Est-il brute !
CHARLES
Un garçon qui s’appelle Cécile !
CÉCILE Je mettrai ton chapeau, ce n’est pas difficile.
…………………………………….
CHARLES
Et qui fera le chien ?
CÉCILE Adèle.
CHARLES
Adèle ! Oh ! non !
CÉCILE
Pourquoi donc, monsieur Charles ?
CHARLES
Elle ne parle pas.
CÉCILE
Bête ! est-ce qu’un chien parle ?
Elle aboiera.
Elle se tourne vers Adèle et se penche
Houab !
ADÈLE
Houab !
CÉCILE se redressant, à Charles.
C’est aisé !

Notre grand poète national a-t-il raison de suggérer qu’un garçon peut à volonté se transformer en fille, une fille, ad libitum, en garçon ou en chien et que le genre tient au chapeau ? Notre Académie ne se prononcera pas sur ces points.

En revanche, l’Académie des inscriptions et belles-lettres compte parmi ses membres, non seulement de très éminents spécialistes de nombreuses langues de toutes les époques et tous les continents, mais aussi, parmi eux, des penseurs de la langue et des langues, dont la connaissance approfondie de nombreuses langues anciennes et modernes nourrit une réflexion de linguistique générale. Sans prétendre donner de leçons à personne, sans prendre parti sur le cas d’une langue particulière et de ses règles, elle peut donc s’exprimer avec autorité sur la relation entre le genre et la langue. Elle compte également parmi ses membres de très éminents spécialistes de nombreuses civilisations, certaines vieilles de plusieurs millénaires, certaines disparues, certaines encore vivantes, sur à peu près toute la surface de la terre. Sans prétendre imposer les conceptions d’une civilisation, d’une époque ou d’un groupe particuliers, elle peut donc aussi s’exprimer avec autorité sur la relation entre le masculin et le féminin ou entre les hommes et les femmes dans des civilisations fort éloignées de la nôtre dans l’espace et dans le temps. Bref, elle peut faire valoir que, sur un sujet qui intéresse depuis les origines l’humanité tout entière, il est particulièrement profitable de s’intéresser à ceux (et à celles) qui nous ont précédés ou qui nous sont étrangers. Dans ce domaine comme dans tous les autres, sans le savoir précis qui autorise la comparaison, la pensée tourne à vide et l’idéologie est sans valeur.

Il y a près d’un an, j’avais demandé à notre confrère Gilbert Lazard s’il consentirait à faire un bref discours sur « Le genre et la langue. » Il avait accepté immédiatement de grand cœur, car il avait un grand cœur, tout en me faisant observer qu’il était imprudent à son âge de prendre un engagement à échéance d’une dizaine de mois : il venait d’entrer dans sa quatre-vingt dix-neuvième année. Il fut convenu que s’il était empêché de tenir son engagement, il serait remplacé par notre ami (ce n’est pas une formule vide : je veux dire « notre ami à l’un et à l’autre ») Charles de Lamberterie, très éminent spécialiste de grammaire comparée des langues indo-européennes. L’accord fut passé entre nous trois. Charles de Lamberterie et moi étions assez confiants, car Gilbert Lazard, assidu à toutes nos séances, y manifestait une acuité intellectuelle que ses cadets pouvaient lui envier. Mais, comme notre président Jean-Louis Ferrary l’a annoncé tout à l’heure, Gilbert Lazard nous a quittés il y a deux mois. C’est cependant bien son discours que nous allons entendre dans un instant par la voix de Charles de Lamberterie. Se sentant plus fragile qu’il n’en donnait l’impression et étant un homme de parole, il l’a rédigé et me l’a remis avant l’été. Il éprouvait, je dois le dire, un autre scrupule. Le sujet, m’avait-il dit, n’était pas au centre de sa pensée ni de ses travaux. Mais il était difficile de trouver un domaine qui fût réellement pour lui terra incognita en philologie comme en linguistique et il avait vite convenu qu’il ne se sentait pas incompétent.

Nous allons donc entendre une dernière fois une communication de notre confrère, de notre ami, de notre maître, de notre doyen d’âge et d’élection. Nous l’entendrons en conclusion de cette séance que nous vouons à sa mémoire.

Mais avant d’entendre cette mise au point synthétique sur la langue, nous interrogerons différentes civilisations.

Mme Véronique Schiltz, qui a des intérêts très variés, si variés, et supposant des connaissances si poussées dans des domaines si inattendus, que leur simple énumération pourrait jeter sur notre compagnie le soupçon du dilettantisme. Mais Mme Schiltz n’est nullement une dilettante. Son domaine est la steppe de l’Asie centrale et ses civilisations nomades, avec lesquelles elle parcourt non seulement d’énormes distances à travers les anciennes républiques soviétiques et la Russie elle-même, dont la langue lui est familière, mais aussi une longue durée, remontant à un millénaire avant notre ère. Elle a intitulé sa communication « Défense et illustration d’un féminin nomade », libellé que je me garde bien de commenter.

Le souvenir de nos premiers parents pèse si fort sur nous qu’il est impossible de traiter du masculin et du féminin sans prendre en considération le récit de la création de l’homme et de la femme dans la Genèse. Notre Académie a une très longue et très prestigieuse tradition dans l’ordre des études hébraïques et bibliques. Celui de nos confrères qui va traiter de cette question, M. Thomas Römer, est un de nos associés étrangers. La distinction entre académicien ordinaire et associé étranger est dans son cas toute formelle, puisqu’il est professeur au Collège de France, où il tient avec un succès considérable la chaire d’Histoire des mondes bibliques.

Enfin, comment oublier la place privilégiée qu’occupent depuis toujours dans notre Académie les études classiques, et singulièrement les études grecques ? Masculin et féminin dans la Grèce ancienne, quel vaste programme ! Voilà qui ne fait pas peur à l’énergie, à la clarté d’esprit et à la vigueur intellectuelle de Mme Monique Trédé, professeur émérite à l’Ecole normale supérieure. Jacqueline de Romilly avait tellement d’estime et d’affection pour cette disciple aimée entre toutes et tous, il existait entre Monique Trédé et elle une telle affinité et une telle compréhension, elles se sont si bien épaulées l’une l’autre pendant tant d’années, que la seule présence de Monique Trédé est un hommage à la mémoire de Jacqueline de Romilly.

J’ai plaisanté sottement en commençant sur les polémiques qui agitent aujourd’hui notre monde autour du masculin et du féminin. Sottement, car les discours que nous allons entendre, étrangers à toute polémique, donneront un fondement au grand élan, parfois maladroit, parfois malvenu, parfois agressif, mais irrépressible, vers un monde où les relations entre les deux sexes banniraient la contrainte et la crainte. Ils montreront que cette aspiration n’est pas une nouveauté dont notre époque pourrait se faire un mérite, mais qu’elle doit être bien profonde et bien fondée, puisqu’une écoute savante et attentive peut la repérer, toujours différente mais toujours reconnaissable, partout, si loin et il y a si longtemps.



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