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De la prière védique au sanctuaire indou


Par M. Pierre-Sylvain FILLIOZAT, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.


Une vieille prière védique nous enseigne que la prière est une convention d’échange entre l’homme et Dieu. Le ciel accorde ses bienfaits en retour des offrandes de la terre. Mais qu’est-ce que la terre peut et doit donner au ciel ? Le quatrième des grands livres sacrés de l’Inde antique, l’Atharvaveda, contient une prière à la Déesse Terre, d’une grande élévation poétique, dont la première strophe formule cette convention avec force (figure 1 Atharvaveda 12.1.1) :
satyaṃ bṛhad ṛtam ugram dīkṣā tapo brahma yajñaḥ pṛthivīṃ dhārayanti | sā no bhūtasya bhavyasya patny uruṃ lokaṃ pṛthivī naḥ kṛṇotu || 1 ||
« Vaste vérité, formidable ordonnance, rite, ferveur, brahman, sacrifice soutiennent la Terre. Puisse la Terre, Souveraine de ce qui fut et de ce qui sera, nous faire un vaste domaine. »

L’humanité demande un espace perpétuel où résider, où être portée. La Terre, souveraine du passé et du futur, donc éternelle, est l’entité la plus apte à lui donner un espace où vivre. Mais l’homme doit d’abord soutenir la déesse Terre pour qu’en retour elle satisfasse à sa demande. Quel soutien peut-il lui donner ? Le poète en énumère six. Le premier est la vérité. On connait la puissance du discours de vérité. Le mahātmā Gandhi, profondément pénétré de la vieille culture indienne en a fait l’usage, en son temps, pour demander l’indépendance de son pays. Il l’appelait satyāgraha « forcer la vérité » sans violence et nul mieux que lui n’a su la définir et la mettre en pratique :
« En appliquant le Satyagraha, disait-il, j’ai découvert que la poursuite de la vérité n’admettait pas que la violence soit imposée à son opposant, mais qu’il doit être sevré de l’erreur par la patience et la sympathie. »

Le second soutien de la Terre est le respect de la bonne ordonnance de l’univers, incluant celle de la société des hommes et des dieux, ce qu’en Inde on appelle ṛta ou dharma. Puis viennent les rites qui sacralisent les actes des hommes. C’est encore la chaleur, la ferveur conférée à la prière. Vient ensuite la notion de brahman. A l’origine, le brahman est le surcroît de force, d’efficience que le poète donne par son art à sa parole. Ce terme connaîtra une fortune exceptionnelle dans l’histoire de la pensée indienne. En sanscrit classique il exprimera l’idée de l’être suprême, abstrait, l’absolu. Finalement, le sixième soutien que l’homme offre à la déesse Terre est le sacrifice. Dans la religion védique le sacrifice est un ensemble de rites complexes qui matérialisent un échange entre terre et ciel par une offrande de lait ou de beurre convoyée par le feu.

La prière met ainsi en œuvre la sincérité de son auteur, sa tenue morale, sa force d’âme, son pouvoir de parole. Prier est ce qu’on appelle techniquement un verbe de parole, voire un verbe performatif. « Je prie » fait plus que communiquer une information. Il est par lui-même l’action d’engager la vérité et tout ce que le poète antique avait conscience d’accomplir par la formulation de sa demande. Dans sa conscience, prier signifiait soutenir la déesse et lui donnait le droit de s’adresser à ce destinataire surnaturel. Prier était aussi l’actualisation de l’efficacité de la parole poétique, dans le temps de l’élocution, de la déclamation rythmée, du chant. Les modes de récitation et d’exécution musicale sont nombreux, complexes et contraignants. La sophistication des règles de prière implique une formation élaborée, l’apprentissage de la langue poétique, celui des rites du sacrifice, ce qui conduit à la possession du pouvoir de charger la parole de l’efficience du brahman. L’exécutant qui possède cette faculté est lui-même appelé brahman. Sa formation requiert une douzaine d’années. Elle comporte la mémorisation de très longs textes, l’entrainement aux modes de récitation, l’étude de la langue poétique et l’exégèse du sens. Cela commence dès l’enfance. Ce peut être une formation dans la maison du maître, considéré comme un « père selon le brahman », ou bien dans une école organisée (figure 2 : école de Mysore). L’âge précoce facilite la mémorisation. Et les enfants savent y mettre la plus intense ferveur (figure 3 : école de Mysore détail).

La prière requiert un espace sacré. Les brâhmanes s’en sont soucié. Ils distinguent l’espace privé, domestique et l’espace public. Le premier est un espace protégé dans la maison. Plus on remonte dans le temps, plus on voit de complexité dans l’aménagement des autels pour offrandes et des positions des récitants. L’espace des grandes célébrations royales comporte la construction de vastes tables d’offrande dans le feu aux formes impressionnantes. Le plus bel exemple est celui d’un autel mesurant deux tailles d’homme, fait de cinq lits de briques et reproduisant le dessin de l’ombre d’un aigle en plein vol projetée sur le sol (figure 4 : autel védique en forme d’aigle). La codification des formes et mesures des briques, des dessins variés d’autels a conduit les brahmanes à découvrir les premiers principes de géométrie, théorème dit de Pythagore et autres, quelque huit ou sept siècles avant notre ère.

La religion évolue, la prière et le lieu de la prière se transforment avec elle. L’indouisme du Moyen Âge et d’aujourd’hui a conçu de nouvelles formules, notamment une formule mystique concentrée en une syllabe unique. La plus célèbre est la syllabe OM qui représente l’ensemble du Veda et dont l’énonciation sonore ou mentale condense les rites et attitudes du fidèle pour approcher la divinité. Toute récitation ou chant commence et s’achève par OM.

Dans le cadre de la vie moderne le lieu de la prière privée est généralement un espace retiré de la maison (figure 5 : sanctuaire domestique d’un village du sud de l’Inde). Dans une maison de village c’est souvent un recoin dans la cuisine, car elle est l’espace le plus protégé. Quant au lieu de culte public, dans les premiers siècles de notre ère il a pris la forme d’un sanctuaire abritant un symbole de la divinité. Ce sanctuaire, centre de la vie religieuse, s’est développé avec les croyances et les rites en un complexe architectural où le saint des saints, généralement une étroite cellule, est entouré de sanctuaires subordonnés répartis dans une vaste cour fermée par un mur d’enceinte (figure 6 temple de Veṅgaḷanātha à Vijayanagar, XVIe siècle). L’ensemble est alors conçu comme une reproduction du monde des dieux, dans le sein du monde des hommes, mais clairement distingué de lui.

Le sanctuaire est desservi par un prêtre à qui les fidèles délèguent le soin d’exécuter rites et prières complexes. Il n’en reste pas moins que le fidèle vient se recueillir, prendre position devant la divinité, faire sa prière intime selon sa capacité, afin de réaliser entre elle et lui le processus d’échange d’une prière contre la grâce divine. Un principe d’ordonnance des grands ensembles religieux est que le symbole de la divinité doit pouvoir être approché, ou au moins être visible pour tout fidèle. Un schéma courant dans le sud de l’Inde place l’image divine dans l’axe de l’ouverture de sa cellule et répartit autour tout édifice dépendant en fonction de cet axe. Une gestuelle accompagne la prière. La dévotion populaire en admet une grande variété. On voit en Inde beaucoup de pratiques connues dans toutes les religions, mains jointes, prosternations et bien d’autres. L’Inde a dans ce domaine une pratique originale. Elle ajoute aux gestes la discipline psychologique du yoga. Élaboré aux alentours de l’ère chrétienne, le yoga est un contrôle volontaire de l’esprit. Il s’agit de contrecarrer les sollicitations de l’extérieur, les pulsions intérieures, d’arrêter le flot des mouvements d’un objet à un autre. Le yoga n’est pas une pratique de relaxation. Il est une discipline de l’esprit, visant la fixation sur un objet. Dans la prière la plus pure où l’objet est une représentation mentale de la divinité, son rôle est d’apporter concentration et intensité de la pensée. En principe il met en jeu uniquement l’esprit. Le corps n’est concerné que dans des processus psycho-somatiques dont le principal est la régulation du souffle. De nombreuses prières et rites sont associés au contrôle du souffle en trois phases, inspiration, suspension, expiration, prolongées au-delà du rythme naturel. Quotidiennement quelques millions d’indous font une prière au soleil avec régulation du souffle (figure 7 Ṛgveda (III.62.10)) :
tat savitur vareṇyam bhargo devasya dhīmahi | dhiyo yo naḥ pracodayāt ||
« Méditons sur cet éclat bienfaisant du dieu Savitar, pour qu’il suscite en nous des pensées inspirées. »

Savitar est à l’origine un principe créateur. Il est vite devenu un nom du Soleil divinisé devant qui d’aucuns se prosternent, d’autres procèdent à des ablutions. Mais la forme la plus pure s’accompagne des trois phases de la régulation du souffle. Remarquable est que la destination de cette prière est de conférer une force additionnelle de concentration d’esprit. Cette prière issue du Ṛgveda est vieille de plus de trois millénaires. C’est aussi une des plus actuelles. On n’en connait pas l’auteur. La croyance commune est qu’elle est éternelle. Récitée au lever et au coucher du Soleil, elle met perpétuellement en œuvre l’antique convention de vérité, de bonne ordonnance, de ferveur, de puissance de la parole échangée contre la pensée créatrice.



Retrouvez la bio-bibliographie de l’orientaliste Pierre-Sylvain FILLIOZAT, indianiste, spécialiste de sanscrit



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