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Allocution d’accueil



Par M. Michel ZINK, Secrétaire perpétuel de l’Académie.



Le thème que l’Académie des inscriptions et belles-lettres a retenu cette année pour sa séance solennelle est infiniment plus vaste que nos modes de pensée actuels ne le laissent à première vue percevoir. « Sanctuaires et prières », voilà qui nous place dans le domaine du religieux. Ce domaine, nous enseigne-t-on, est strictement délimité. Il relève des activités et des opinions privées. Il ne doit pas déborder sur l’espace public. Ces préceptes excellents sont érigés dans notre monde, et singulièrement dans notre pays, au rang de valeurs universelles. Il n’en sont pas moins strictement circonscrits dans le temps et dans l’espace : ils sont récents et ne sont admis que par la seule civilisation occidentale. Pour une Académie comme la nôtre, qui étudie l’ensemble des civilisations depuis leur apparition et sur tous les continents, le thème « Sanctuaires et prières » est au contraire si vaste qu’il englobe à peu près toutes les activités humaines. Un critère essentiel du passage de la nature à la culture n’est-il pas l’apparition de rites funéraires, parce que de tels rites impliquent que ceux qui les observaient ne se satisfaisaient pas de la constatation de la nature mortelle et qu’ils avaient des préoccupations situées au-delà de la nature – ces préoccupations que nous nommons pour cette raison métaphysiques ?

Pour qui se penche sur les civilisations et les époques lointaines ou même assez proches, les sanctuaires et les prières sont les premiers objets qui s’offrent à son étude. Est-il archéologue ? Ses fouilles lui révèlent d’abord des temples et des statues de dieux. Est-il épigraphiste ? Il trouve des stèles votives, des dédicaces aux dieux, des prières ou des actions de grâces. Est-il philologue ? Dans la plupart des cas, le corpus de textes qui s’offre d’abord à lui est essentiellement religieux, soit directement, soit indirectement comme les poèmes homériques ou la tragédie grecque. Bref, il est impossible d’isoler un domaine d’où le religieux serait absent.
La plupart des sociétés du passé sont structurées par leur organisation religieuse. Notre illustre confrère Georges Dumézil considérait que la première des trois fonctions qu’il distinguait dans les sociétés indo-européennes associait la royauté à la sacralité du prêtre ou du magicien. Si ses analyses ont été remises en cause, c’est moins parce que cette association paraissait peu pertinente que parce qu’elle trouvait de nombreuses illustrations bien au-delà du monde indo-européen. À chaque civilisation du passé, nous pouvons dire : « Dis-moi quels sont tes sanctuaires, dis-moi quelles sont tes prières, je te dirai qui tu es. »
Mais nous le dira-t-elle ? Comment le dira-t-elle ? Comment comprendrons-nous ce qu’elle nous en dit ? Il est tentant de concevoir toute religion sur le modèle de ce que nous mettons aujourd’hui sous ce mot : une adhésion personnelle, mûrie par une vie intérieure. Il est à l’inverse tout aussi tentant de combattre cet anachronisme spontané en décidant que telle religion ancienne se résume à des comportements sociaux au motif que les documents décrivent des rites et non des états d’âme. Ces échappatoires ne servent de rien. On ne peut éviter la question faussement naïve posée par Paul Veyne : « Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? » (1)
Ils y ont cru, répond-il, différemment selon les moments, selon les circonstances. Ils y ont cru derrière les portes closes d’un « palais de l’imagination ». Mais ils y ont cru. Un quart de siècle plus tard, Paul Veyne récidivera avec son Constantin (2). Pourquoi Constantin s’est-il converti au christianisme ? Toutes les explications politiques, économiques, sociétales, militaires ont été proposées. La réponse de Paul Veyne est : il s’est converti parce qu’il y croyait.
C’est une vraie réponse d’historien. Non pas, certes, la réponse de l’historien qui se met en valeur en prenant les choses de haut et en montrant, par un raisonnement réducteur, qu’il n’est pas dupe : les hommes de telle époque pensaient faire telle chose pour telle raison, mais en réalité ils étaient mus par tel déterminisme ou ils la faisaient pour telle autre raison d’intérêt ou de pouvoir. Paul Veyne, dans les deux cas cités, est un historien différent de celui-là. Il ne se croit pas autorisé à se sentir supérieur aux homme du passé qu’il étudie. Il les prend au sérieux. Il ne se sent pas tenu de mettre en doute par principe ce qu’ils nous disent d’eux-mêmes.
Enfin, il répond à une question particulière, et non pas générale. Non pas : peut-on croire à des mythes ? Mais : les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Non pas : quelles raisons peut-on avoir de se convertir au christianisme ? Mais : pourquoi Constantin s’y est-il converti ? Seules les questions particulières peuvent éclairer les questions générales comme : qu’est-ce que croire ? Ou : que croit-on quand on croit ? Poser des questions particulières à des civilisations particulières, très éloignées les unes des autres dans l’espace et dans le temps, telle est exactement la tâche de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Rapprocher des questions particulières et des civilisations éloignées de façon à faire naître des questions générales, tel est le rôle chaque année de sa séance solennelle du dernier vendredi de novembre.

Cet enracinement dans l’étude concrète et rigoureuse des diverses civilisations, qui est la marque de notre Académie, le libellé de notre sujet d’aujourd’hui le souligne : « Sanctuaires et prières ». Non seulement nous ne cherchons pas à définir de façon générale la religion ou la croyance, mais nous nous interdisons même une approche abstraite des religions ou des croyances. Nous allons nous pencher sur des sanctuaires tels que l’archéologue les met au jour ou tels qu’ils se dressent encore et sur des prières telles que le philologue les déchiffre ou telles qu’elles résonnent encore. C’est cet examen historique seul qui nous permettra de cerner religions et croyances.

Religions et croyances… Les mots eux-mêmes sont inadéquats. L’emploi du mot croyance, dans le langage moderne, introduit presque toujours une sorte de distance et de supériorité. C’est un mot qui prend de haut. Celui qui l’emploie implique par là qu’il est, pour sa part, libéré de toute croyance. Celui qui adhère à une religion ne parle pas aujourd’hui de sa croyance (aujourd’hui, car en ancien français il aurait employé le mot sous sa forme ancienne creance), mais de sa foi (fides). Ce mot signifie confiance. C’est aussi le sens du mot grec pistis. C’est celui du vieux mot français creance : le créancier est bien obligé de faire confiance à son débiteur et ne peut qu’espérer rentrer dans ses fonds. On fait confiance quand on ne sait pas. Si on savait, on n’aurait pas besoin de faire confiance. Une religion qui repose sur la foi admet la possibilité du doute. Mais est-ce le cas de toutes les religions ? Et ce mot même de religion ! Il a subsisté, pratiquement identique, depuis le latin classique jusqu’au français moderne. Mais combien son sens a changé ! Ce sens n’est pas le même en latin classique qu’en latin médiéval et en ancien français, ni le même en latin médiéval et en ancien français qu’en français moderne. Pour rester à l’intérieur de la langue française, où l’on pourrait supposer le changement moins radical, en ancien français une religion est un ordre religieux : bénédiction, cistercien, dominicain, franciscain, que sais-je ? Nous disons encore aujourd’hui « entrer en religion », un « religieux » par opposition à un prêtre séculier. Tous deux partagent pourtant la même « religion » au sens moderne du mot. Voilà qui laisse supposer bien de l’imprécision derrière ce « sens moderne du mot ». On parle des diverses religions du monde sans toujours se demander si ce qu’elles ont en commun suffit à les réunir sous le même terme.
Voilà pourquoi nous préférons parler ici de sanctuaires et de prières. Non que ces termes soient univoques, loin de là. Mais au moins la notion la plus générale qui s’y attache s’applique à tous les cas. Lieu ou bâtiment, le sanctuaire est un espace sacré. Sacré, c’est-à-dire qu’on n’y pénètre pas librement ni impunément. Lorsque Voltaire écrit à propos des Vers sacrés de Lefranc de Pompignan « Sacrés ils sont, car personne n’y touche », il emploie malicieusement le mot dans son sens propre. Quant à la prière, qu’elle soit de demande, de remerciement, de confession d’une faute ou de confession d’une foi, elle suppose que la parole humaine est entendue par la divinité. Dans un des poèmes en prose d’Henri Michaux qui se donnent pour des relations ethnographiques, un peuple, dont le dieu, aveugle depuis toujours, devient en outre de plus en plus sourd, dote sa statue d’une oreille immense dans laquelle les prêtres ont pour seule fonction de hurler des demandes qu’il ne manque jamais d’exaucer quand il les entend ; mais il les entend de plus en plus rarement, ou alors il comprend de travers, et on voit venir le moment où il n’entendra plus rien dut tout. Plus provocant et plus paradoxal qu’Henri Michaux, Jésus dit que les paroles sont inutiles à la prière, puisque Dieu sait très bien tout seul de quoi il s’agit, mais il n’en propose pas moins dans les évangiles de Matthieu (6, 7-13) et de Luc (11, 2-4) un bref canevas que les chrétiens s’empresseront de répéter littéralement pour en faire leur prière, le « Notre Père ».

Le thème « Sanctuaires et prières » réunit les approches historique, archéologique, philologique et anthropologique qui fondent les travaux de notre Compagnie et les quatre discours que nous allons à présent entendre couvriront ses domaines d’étude principaux.
D’abord celui de l’orientalisme avec notre confrère Pierre-Sylvain Filliozat. M. Filliozat est un spécialiste de sanscrit, mais il serait réducteur de le définir ainsi, bien que l’étude et la maîtrise du sanscrit et de la littérature sanscrite suffisent à occuper la vie d’un individu normal. Notre confrère ne doit pas être un individu normal, car il possède, outre le sanscrit, un grand nombre des innombrables langues de l’Inde, dont la civilisation n’est pas pour lui une civilisation étrangère. Le sujet de son discours, « De la prière védique au sanctuaire indou », donne toute sa résonance au thème de notre séance en montrant comment les deux termes s’associent dans la très longue durée.
Nous passerons ensuite à la Grèce antique avec notre confrère Olivier Picard, historien, archéologue, numismate, domaine dans lequel il fait particulièrement autorité, et ancien directeur de l’École française d’Athènes. En confrontant le sens exact des mots, les récits de la fable, c’est-à-dire de la mythologie à travers son expression poétique, et l’enseignement de l’archéologie, il nous montrera que dans le domaine religieux aussi, il peut être aussi erroné de nous figurer une Grèce trop étrangère à nous que de nous la représenter, comme on l’a fait longtemps, trop proche.
Notre confrère Jean-Pierre Mahé, président de la Société asiatique, est un spécialiste à la fois du monde arménien et du christianisme oriental primitif, particulièrement sous les formes de la gnose, dans les différentes langues qui en ont conservé des textes. Parcourant une période de sept siècles, il nous entretiendra de la christianisation de l’Arménie et montrera qu’à sa suite le mouvement d’intériorisation du christianisme lui-même a été très lent.
Enfin nous nous tournerons vers l’Occident médiéval avec notre confrère André Vauchez, grand spécialiste du christianisme médiéval, tout particulièrement de la dévotion des laïcs et des conceptions et représentations de la sainteté, ce qui nous place au cœur de notre sujet, tout particulièrement à travers l’étude des lieux de pèlerinages, de leurs formes de dévotion et de leurs sanctuaires. J’ajoute qu’il est d’une certaine façon à l’origine du thème de cette séance car, lauréat du Prix Balzan en 2013, il a créé avec les fonds de ce prix destinés à la recherche une Fondation de l’Académie des inscriptions et belles-lettres dont les programmes de recherche entrent en résonance avec lui.

La Grèce classique, l’Antiquité tardive et le Moyen Âge orientaux et latins, c’est le passé de notre civilisation, mais un passé marqué par des ruptures : la Grèce est un héritage lointain, l’Arménie nous paraît un peu bien orientale et « nous ne sommes plus au Moyen Âge », comme nous nous plaisons à le répéter. L’Inde est un univers à la fois tout autre et très lié au nôtre par la parenté du monde indo-européen. Mais M. Filliozat fera tout naturellement apparaître la continuité de la civilisation indienne, de l’époque si reculée des premiers poèmes védiques jusqu’à nos jours. Il n’en va pas de même en Occident. Les conceptions et les valeurs qui dominent aujourd’hui sa civilisation vont de pair avec un regard distancié, voire supérieur, jeté sur son passé. Qu’il s’agisse de sanctuaires et de prières, qu’il s’agisse de nos langues classiques, qu’il s’agisse de tout autre domaine, nous sommes les seuls à juger notre passé inutile, à le condamner aisément, à nous persuader que des fractures irrémédiables nous en séparent et à jeter sur lui un regard condescendant. Comment les autres civilisations ne nous soupçonneraient-elles pas de jeter ce même regard condescendant sur le leur, et donc sur elles-mêmes, qui en vivent encore ?



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