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Du temple de la nature au sanctuaire du coeur

Par M. Jean-Pierre MAHÉ, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.


« Comme il est malaisé, pour les êtres éphémères que nous sommes, de lier société avec les immortels ! » . Et plus encore lorsque les rois, fraîchement convertis au monothéisme, prétendent y entraîner tous leurs sujets. Car les dieux sont alors les premiers à pâtir des querelles des hommes. Par exemple, en 314, quand Tiridate IV, à peine baptisé, se laissa convaincre par Grégoire l’Illuminateur d’incendier le temple de la déesse Anahit , les démons se virent expulsés sous le regard de tous. Se couvrant la tête en signe de deuil, ils criaient « Malheur à nous ! Le Crucifié nous a chassés de toute la terre ! Où irons-nous maintenant ? Fuyons vers les pentes abruptes du Caucase » (photo 1). De même en 335, quand Nino monte à l’assaut des montagnes de Géorgie, elle ne baptise les autochtones que sous la menace des armes de son escorte. Et comme la nouvelle se répand qu’elle brise les idoles, les tribus se retirent devant elle pour mettre les dieux à l’abri dans les massifs les plus inaccessibles .

C’est ainsi qu’au moment où l’Orient romain se christianise, le Caucase, qui sépare depuis toujours le monde civilisé de la barbarie des steppes, s’érige en forteresse de l’idolâtrie. Ni le christianisme des royaumes médiévaux, ni l’athéisme scientifique de l’Union Soviétique, ni même les migrations économiques post-gorbatchéviennes ne surent en venir à bout. On célèbre encore les fêtes des dieux (photo 2), selon un calendrier immémorial, et même ceux qui travaillent au loin reviennent de Russie, de Sibérie, ou du fond de l’Asie Centrale, pour y participer avec la grande famille patriarcale et l’ethnie tout entière.

Dans ces solitudes sauvages, les temples bâtis de main d’homme sont à peine nécessaires. C’est la nature elle-même qui sert de sanctuaire. N’imaginons pas toutefois des riantes campagnes où les satyres poursuivent les nymphes. Loin de nous, les « forêts de symboles », dont les « vivants piliers » observent l’homme « avec des regards familiers » ! Là-bas, l’homme est un intrus, qui négocie laborieusement le droit de vivre avec les divins maîtres des lieux, aussi cruels et intraitables que les âpres monts qui les entourent.

Une chronique arménienne du VIe siècle nous décrit le culte abominable que les Albaniens du Caucase, au nord de l’actuel Azerbaïdjan, rendent à l’une de leurs divinités. Tous les ans, par la voix d’un chamane, le dieu prescrit qu’on lui apporte pour sa fête neuf peaux humaines soigneusement tannées, avec leurs quatre pouces pendant aux extrémités des quatre membres. Si une ou deux victimes manquent à l’appel, le dieu tolère qu’on lui présente à la place l’écorce complète d’un arbre, écorché vif comme un être animé.

Le jour venu, la secte se réunit au fond d’une forêt, près des falaises rocheuses de la Koura (photo 3). Le dieu apparaît sous la forme de son sorcier, qui revêt un habit chamarré, puis s’assied sur un trône de fer. Il examine longuement les peaux, sans doute pour vaticiner. Il prend part au festin rituel de ses adorateurs, et soudain, montant à cheval, il s’enfuit au galop. Les collectes ethnographiques des XIXe et XXe siècles, en Géorgie et dans le nord Caucase, confirment les observations de Strabon, de Pline et des chroniques arméniennes les plus anciennes. Chamanes et sorciers, rites divinatoires, mises à mort (aujourd’hui simulées) de victimes humaines choisies longtemps à l’avance, « cheval de l’âme » (photo 4) transportant les esprits ou les défunts vers l’autre-monde, et tant d’autres usages rituels, ont subsisté jusqu’à nos jours, comme si la sauvagerie des lieux triomphait de l’usure du temps.

Aujourd’hui encore, les sanctuaires païens du Caucase se situent en altitude, dans des bois sacrés (photo 5a+b). Ce sont de chétives bâtisses entourées d’un enceinte en pierres sèches. À l’intérieur se dresse parfois un arbre saint, qui sert d’échelle à la divinité pour descendre du ciel et pour y remonter. C’est là qu’on plante la lance sacrée apportée par le prêtre, sans laquelle aucune cérémonie ne peut avoir lieu. Le temple lui-même comprend une salle-à-manger pour les banquets sacrificiels et une brasserie pour la bière des libations .

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La toute première église bâtie en Géorgie vers 335 se nomme la « Colonne vivante » (photo 6 a+b), d’après le miracle qui permit sa construction. L’archéologie confirme ici le récit de la chronique, dont le noyau ancien remonte à la fin du IVe siècle. Comme le roi Mirian prévoyait de bâtir, dans le parc de son palais, une modeste chapelle quadrangulaire, dont le toit reposerait sur des colonnes de bois, l’une de ces colonnes résista aux efforts des charpentiers qui voulaient la dresser sur sa base. Ni la vigueur des hommes, ni la force des boeufs n’en surent venir à bout. Il faut croire que les divinités païennes y étaient opposées. Pour conjurer ces puissances démoniaques, Nino passa toute la nuit en prière. Au matin, dès l’arrivée du roi, la colonne, qui restait suspendue en l’air, se mit en place d’elle-même.

La fondation d’un sanctuaire païen s’opère en fichant obliquement la lance sacrée dans le sol, de façon à former un angle à 45°. L’axe ne peut être redressé avant qu’un minutieux rituel ne soit accompli. C’est apparemment ce qui s’est passé pour la « Colonne vivante ». Les usages païens ont donc concouru à la fondation de la première église de Géorgie.

Mais bientôt les rumeurs des merveilles de la Terre Sainte remontent jusqu’au Caucase. Les pèlerins décrivent les basiliques constantiniennes, chacune avec sa rotonde adjacente signalant un haut lieu de l’Incarnation. À l’appui de leurs récits, ils exhibent des objets de piété (photo 7 a+b), comme ce candélabre ou ce moule à hostie figurant une basilique avec sa rotonde. Les plus anciens évangéliaires copiés et enluminés dans le Caucase à partir du Ve siècle, s’inspirant des prototypes d’Eusèbe de Césarée, dessinent, autour des tables de concordance entre les quatre évangiles, des voûtes représentant les travées des basiliques (photo 8 a+b). Il suffit de tourner les pages pour avoir l’illusion d’avancer à l’intérieur de ces édifices prestigieux. En guise de point final, apparaît le tempietto, kiosque circulaire qui entoure l’espace sacré.

Dès lors, les bâtisseurs caucasiens ont de quoi ébaucher les canons d’une architecture chrétienne autochtone, qui s’élabore par tâtonnements au tournant du VIe et du VIIe siècle. Au lieu de constituer un seul ensemble, la rotonde et la basilique sont d’abord traitées séparément : martyriums à plan centré (photo 9) -comme ǰuari -, églises à plan allongé (photo 10), comme Sion de Bolnisi. Un peu plus tard, on combine les deux dans les salles à coupole (photo 11), comme à T‘alin. Quant aux dimensions, les sanctuaires caucasiens, même les plus fastueux, restent plus petits et plus simples que leurs homologues de Syrie ou de Terre Sainte. Ils sont dépourvus des propylées, des cours et des portiques jalonnant le parcours des catéchumènes ou des pénitents.

Ainsi (photo 12), à Ereroyk‘, basilique arménienne de la fin du Ve siècle, l’espace intérieur de l’église est environné aux quatre angles de petites salles limitant les galeries extérieures qui règnent au nord et au sud. Ce plan compartimenté suggère un parcours initiatique pour les catéchumènes (photo 13 a+b). Recevant la première instruction dans la salle nord-ouest (1), ils s’assemblent à l’heure de la liturgie dans la galerie nord (2), qui ne communique pas avec l’église ; dirigeant ainsi leurs prières vers l’est, comme toute l’assemblée des fidèles, ils ne peuvent ni voir ni entendre la célébration des mystères. Dans un second temps, ils complètent leur formation dans la salle sud-ouest (3) et prient dans la galerie sud (4), dotée de deux portes ouvrant sur l’église, d’où ils entendent, mais sans la voir, au moins une partie de la liturgie.

Pour être initié, il faut donc passer successivement du nord au sud, puis de l’ouest à l’est. Toutes ces phases de la mystagogie s’accompagnent de déplacements symboliques d’un bout à l’autre de l’église : c’est à la porte ouest que se réunissent le prêtre, le catéchumène et son parrain pour demander l’admission au baptême. Pour la renonciation à Satan, on se tourne vers les ténèbres, puis on prononce la profession de foi, face à la lumière de l’Orient. Après quoi, on pénètre dans le saint lieu pour l’administration des mystères ; on reçoit l’eau, l’eucharistie et l’huile sainte à gauche de l’autel, qui est à l’Est.

L’orientation des gestes qui président à la naissance du baptisé, créature nouvelle, renvoie symboliquement à la création d’Adam (photo 14 a+b). Le premier homme fut modelé à Jérusalem, sur le Golgotha, au centre de la terre, là où le Christ devait être glorifié. Le façonnant de sa propre main, Dieu prit ce que la terre avait « de plus pur et de plus fin » . Il traça sur le sol une croix, d’est en ouest, puis du nord au sud, puisque l’initiale des points cardinaux en grec reflète les quatre lettres du nom d’Adam.

Le nouveau baptisé reprend le même parcours, mais en succession inverse. D’abord à l’horizontale, il passe de la gauche à la droite, puis il s’élève de la terre vers le ciel pour être restauré dans le Christ. Pour l’Occident chrétien, le salut est d’abord une rédemption : le Christ rachète les siens par le sacrifice de la croix. Pour les Orientaux, être sauvé consiste à recouvrer la béatitude primordiale d’Adam au paradis. Plutôt que la croix, c’est la naissance du Christ qui est l’événement fondateur du salut. Cet écart de perspective insuffle un esprit différent à la messe latine et aux liturgies orientales. D’un côté, on insiste sur la commémoration de la Cène et du sang répandu sur la croix ; de l’autre, on anticipe les fins dernières de l’Incarnation, la divinisation promise aux croyants. Toutefois, Occident et Orient s’accordent à reconnaître que, au-delà des apparences sensibles, la célébration ne se déroule pas seulement ici-bas, dans l’église terrestre, mais bien dans le sanctuaire du ciel, avec les anges et les archanges.

La présence des chœurs angéliques éclate dans les rites orientaux par la multitude chatoyante des clercs qui assistent le prêtre, somptueusement vêtu (photo 15). Dans la musique sacrée, les voix des fidèles se mêlent au bruissement des ailes angéliques (photo 16), symbolisé par le cliquetis des flabella, ces sistres en argent ou en vermeil agités aux moments les plus solennels.

Cependant, si la liturgie exhorte à monter aux cieux, en quoi l’architecture accompagne-t-elle ce projet ascensionnel ? Dans la plupart des églises chrétiennes, le dallage est strictement horizontal, mais la progression d’Ouest en Est suffit à suggérer que l’on s’élève vers la lumière divine ; d’ailleurs, à la fin du parcours, l’autel est rehaussé par quelques marches. Toutefois, à partir du Xe siècle, dans les églises arméniennes, l’espace intérieur s’étage en trois niveaux, nettement différenciés : le narthex, la salle de prière et la tribune de l’autel. On les compare aux trois ponts de l’Arche de Noé (photo 17) : l’étage inférieur, réservé aux reptiles et aux quadrupèdes, l’étage médian, aux humains – Noé et sa famille – et l’étage supérieur, aux oiseaux. Ainsi, dans le narthex, on vit encore au ras du sol ; sous la coupole, on approche du firmament visible, et sur la tribune de la table sainte, le prêtre pénètre dans la tente céleste.

En Arménie, la clôture qui sépare le visible de l’invisible (comme l’iconostase des églises russes) est le rideau de l’autel (photo 18), qu’on ouvre ou qu’on ferme plusieurs fois pour saluer l’avènement du mystère. Derrière ce voile règne la « lumière inaccessible » ; devant (photo 19), sur la bordure de la tribune, c’est le balcon du ciel, lieu des épiphanies, d’où les diacres transmettent à l’assemblée les exhortations portées par les anges.

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Tous ces symboles ne fonctionnent que si l’assistance les accepte avec une respectueuse ferveur. Mais on peut toujours contester les règles du jeu, soit au nom du simple bon sens, soit en critiquant l’institution. En quoi l’eau du baptême aurait-elle une autre efficacité que celle de la propreté ? Pourquoi le dimanche serait-il plus sacré que les autres jours ? Comment la liturgie aurait-elle le pouvoir d’entrainer aux cieux les êtres pesants que nous sommes ? Le Christ n’a jamais ni construit d’églises, ni administré de sacrements.

Vers l’an mille, dans le royaume arménien du Vaspourakan (photo 20), les moines du monastère de Narek, sur la rive sud du lac de Van, cherchaient, en réplique à ces objections, à retrouver par leur ascèse l’art de parler à Dieu à la façon du grand Moïse. L’un d’entre eux (photo 21), saint Grégoire de Narek, est connu pour avoir réuni, dans un recueil poétique, 95 « paroles à Dieu des profondeurs du cœur ». Parler à Dieu – qui sait tout sur chacun – est un exercice d’une redoutable exigence. Il faut écarter les vains « éclats de voix » , les « feints discours » de la conversation courante, pour émettre une prière mentale, entièrement silencieuse.

Cette prière ne peut prendre place que dans le temple spirituel qu’elle s’efforce de construire : Grégoire compare son livre à un sanctuaire. Comme l’église de pierre, il comporte trois salles, étagées sur trois niveaux. Quand on y entre, en venant du monde extérieur, on séjourne d’abord dans le narthex, où reposent les morts, qui acquittent le prix du péché. Comme on est soi-même pécheur, on est ravalé au niveau des reptiles et des quadrupèdes de l’Arche de Noé. On apprend alors à faire pénitence, puis on dit la Règle de foi, et l’on entre sous la coupole. C’est comme si l’on cessait de fixer la terre, comme les animaux, pour lever les yeux vers le ciel, en compagnie des humains. Mais le ciel et ses promesses sont encore voilés par le rideau de l’autel. On s’initie à ces mystères en s’unissant aux chœurs des anges par les chants de la liturgie.

Ainsi Grégoire de Narek atteint trois buts à la fois. Tout d’abord, en bâtissant son œuvre comme une Église immatérielle, il édifie l’homme intérieur, qui doit devenir un Temple de l’Esprit. D’autre part, l’accès à cette Église est totalement gratuit. Il suffit, pour la construire en soi et pour y pénétrer, de pratiquer l’un après l’autre les 95 exercices spirituels proposés dans le recueil. Quiconque s’associe aux prières de son livre prie à la fois pour lui-même et pour tous les humains, vivants ou morts. Par conséquent, il est assuré de bénéficier gratuitement des prières de ses contemporains, et de tous les lecteurs à venir jusqu’au jour du Jugement. Enfin l’Église où nous convie Grégoire garantit l’efficacité surnaturelle des sacrements contestée par les hérétiques.

La célébration d’un culte exige le rassemblement, dans une enceinte sacrée, de personnes physiques prononçant, gestes à l’appui, des paroles rituelles. Mais si ces mots et ces comportements n’impliquent que l’homme extérieur, s’ils ne jaillissent pas du plus profond du cœur – véritable lieu de la rencontre avec Dieu – ils ne sont rien de plus que des phénomènes ordinaires, qui se réduisent à leur substance ou à leurs sonorités matérielles. C’est pourquoi il faut intérioriser à la fois le rite et le sanctuaire lui-même où il se déroule.

Pénétrer dans « la chambre profonde où se concertent les pensées » équivaut à lever tous les obstacles passionnels ou intellectuels qui empêchent l’homme de se présenter sans ruse devant son Créateur et de lui faire l’offrande de sa liberté, c’est-à-dire de la seule chose qui lui appartienne en propre. Cette offrande ne saurait avoir lieu que dans le temple spirituel que l’Église et sa liturgie nous enseignent à bâtir en nous.


Retrouvez la bio-bibliographie de l’orientaliste Jean-Pierre MAHÉ, président de la Société asiatique, spécialiste du monde arménien et du christianisme oriental primitif



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