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La petite Académie, une commission d’experts pour la mémoire de la monarchie

par Jean-Pierre BABELON, membre de l’Académie




L’Histoire institutionnelle de l’Académie, de 1663 à 1701

La célébration des actions du jeune Louis XIV qui venait de prendre les rênes du pouvoir après le décès de Mazarin, son mentor, fut l’occasion de la fondation de la Petite Académie en 1663. Elle fut créée dans le but d’instaurer dans le royaume une politique des arts, des lettres et des sciences qui ajouterait à la gloire du règne et permettrait de l’exprimer aux yeux de tous. Le tout puissant Colbert était chargé de cette tâche nouvelle.

La nécessité d’une telle organisation se fit sentir dès 1662, lors du grand Carrousel Organisé sur la place Royale (notre place des Vosges) pour montrer le jeune roi dans la tradition des fêtes équestres de l’ancienne chevalerie. C’est alors que fut inventée la fameuse devise « Nec pluribus impar ». Le choix et la mise en œuvre d’inscriptions, d’allégories, d’images héroïques susceptibles de placer Louis dans la succession des héros universels depuis l’Antiquité gréco-romaine ne pouvaient incomber aux seuls services du ministre. Colbert, qui estimait sa culture insuffisante, décida de réunir autour de lui un petit conseil de spécialistes. Il avait pour exemple l’Académie française, fondée par Richelieu, il allait ensuite donner de nouveaux statuts à l’Académie royale de Peinture et Sculpture, fonder l’Académie de France à Rome, l’Académie des Sciences, l’Académie d’Architecture, et construire l’Observatoire.

Mais l’urgence s’imposait de réunir rapidement ce petit conseil pour le quotidien des célébrations. On l’appela tout simplement « la Petite Académie », et aucun acte officiel ne vint statuer sur sa destinée. Elle gardait donc le caractère d’une commission d’experts réunis par le ministre.

L’initiateur fut Jean Chapelain, l’un des membres fondateurs de l’Académie française dont il avait rédigé les « Sentiments de l’Académie sur le Cid ». Il fit appel à trois de ses confrères de l’Académie française, deux érudits et théologiens, l’abbé de Bourzeis, et l’abbé Jacques Cassagnes, ainsi qu’un célèbre traducteur des textes anciens, François Charpentier. Colbert chargea du secrétariat des séances le déjà célèbre Charles Perrault (qui, lui n’entrera à l’Académie française qu’en 1671). C’est à ce dernier que nous devons les premiers témoignages sur l’activité de la « petite académie ». Colbert réunit les membres pour la première fois le 3 février 1663 pour leur dire qu’il désirait réunir autour de lui « une espèce de petit conseil qu’il peut consulter sur toutes les choses qui regardent les bâtiments et où il peut entrer de l’esprit et de l’érudition ». Les jours choisis pour ces réunions étaient le mardi et le vendredi de chaque semaine, ce dernier jour parce qu’il ne se tenait pas de conseil (du Roi) « et qu’il le prenait pour se reposer, ou plutôt pour travailler à d’autres affaires que celles du courant ».
« Car M. Colbert ne connaissait d’autre repos que celui qui se trouve à changer de travail, ou à passer d’un travail difficile à un autre qui l’est un peu moins ». Pourrions-nous dire que cette nouvelle petite académie était son divertissement ?

La petite académie existait donc sans titre officiel et sans statut. Elle se réunit chez le ministre, d’abord dans sa petite maison incluse dans le palais Mazarin, puis un peu plus loin dans la rue des Petits-Champs, dans le bel hôtel construit par Louis Le Vau pour Bautru de Serrant, introducteur des ambassadeurs, et acheté par lui en 1665. Il en reste quelques vestiges dans les locaux de l’Institut National d’Histoire de l’Art. Les séances avaient lieu dans un cabinet dépendant de la célèbre bibliothèque du ministre. C’est Perrault qui tenait la plume, et lorsque le ministre s’absentait au cours de la journée, il lisait avec plaisir à son retour le compte-rendu du travail de ses conseillers. L’été, Colbert réunissait souvent la petite académie dans le château de Sceaux, qu’il avait acheté en 1670.

Après la disgrâce de Charles Perrault, et la mort de Colbert l’année suivante, en 1683, l’activité de la petite académie s’amoindrit, et les séances se firent plus rares. Louvois, qui dans la succession de Colbert avait également recueilli la charge de surintendant des Bâtiments, décida un peu plus tard de lui donner un nouveau souffle car il avait compris qu’il était impératif, pour lui aussi, de célébrer la gloire du Roi.

Les séances de la compagnie se tinrent d’abord à son domicile, à l’hôtel Louvois, situé rue de Richelieu, face à la Bibliothèque Royale, ou même au château de Meudon. Et l’académie commença à changer de statut, on l’appela l’Académie des Médailles, ou des Devises. L’association avec l’Académie française se fit encore plus étroite, et le nombre de ses membres fut augmenté. De 4 ils passèrent à 5 avec La Chapelle, contrôleur des Bâtiments, ce qui renforçait son action dans les constructions royales, puis à 7 avec deux gloires de la littérature que le roi rétribuait comme ses historiographes, Racine et Boileau, puis à 8 avec le grand numismate Pierre Rainssant. Bien plus, les séances eurent désormais lieu au Louvre, partageant la salle du rez-de-chaussée sur le côté nord de l’aile ouest (l’aile Lemercier) avec l’Académie française. Louvois laissa à la compagnie le soin de régler son activité, mais il la chargea de deux tâches prioritaires, le programme décoratif et mémorial de la Grande Galerie de Versailles, sujet capital pour la gloire de son maître, ainsi que la rédaction des devises de l’« Histoire métallique » du règne.

Une nouvelle fois, la mort du ministre, Louvois, en 1691, laissa la compagnie dans un grand dénuement. Quinault et Rainssant, décédés, n’avait pas été remplacés, et les échecs militaires de la fin du règne rendaient difficile la continuation de l’Histoire métallique. Le chancelier Pontchartrain, secrétaire de la Maison du Roi, revendiqua à la mort de Louvois le contrôle des académies et le conserva même après sa promotion comme Chancelier de France en 1699. Il fallait désormais donner enfin un statut à la Petite Académie dans laquelle Pontchartrain avait fait entrer un certain nombre d’humanistes, Tourreil, Renaudot, Dacier, l’abbé Bignon. Un règlement fut enfin rédigé, par ce dernier, et proposé à la signature du roi le 16 juillet 1701, et un nom définitif lui fut attribué, « l’Académie des Inscriptions et Médailles ». On rappellera que la plus ancienne académie provinciale du royaume, l’Académie de Fourvières (début XVIème siècle) portait depuis 1700 le nom d’Académie des Sciences et Belles-Lettres de Lyon.

Les travaux de l’Académie

Le premier travail qui fut confié à la compétence de la nouvelle commission fut de choisir les dessins, les emblèmes et les légendes des tapisseries que le Roi avait commandées pour orner ses appartements. Ce furent les premières suites tissées à la Manufacture royale des Gobelins, créée le 6 juin 1662, sept mois avant la première réunion des conseillers recrutés par Colbert. Le grand peintre Charles Le Brun travaillait à leurs maquettes dès 1664, Baudrain Yvart en peignit les cartons, et elles furent achevées en 1668. Chacune de ces suites, Les Eléments, et Les Saisons, comportait quatre grandes pièces et quatre entre-fenêtres. Ceux des Saisons furent plus tard copiés sous le nom des Enfants Jardiniers.

Les académiciens travaillaient en liaison constante avec Charles Le Brun. Le choix des médaillons qui ornaient les bordures de ces suites, qui s’en tenaient encore à la réalité du monde, la nature et le temps, nous ramène toujours aux Carrousels et à la Chevalerie, mais il commence aussi à exalter une vertu particulière du jeune roi à travers une image commentée par une devise latine. Citons ainsi un oiseau de paradis volant, avec la devise Semper sublimis. ou une lance de tournoi Ludo pugnaeque paratur. Les compositions furent représentées en miniatures dans un grand volume manuscrit, et par une abondante série de gravures.

La seconde tâche fut de composer et de faire frapper des médailles à la gloire du Roi. Colbert qui voulait « faire battre quantité de médailles » n’en fit, finalement, frapper que fort peu. La première commémora le Renouvellement d’Alliance avec les Suisses. C’est Louvois qui donna une nouvelle impulsion, avec l’arrivée de Racine et Bouleau et le choix d’un dessinateur de grand talent, Sébastien Le Clerc, pour des médailles composées sur un petit module, 36 à 63 mm, puis une grande série de 70mm.

Ces frappes de plus en plus nombreuses aboutirent finalement en 1696 à l’ambitieuse décision de composer d’une « Histoire du Roi par les médailles », nommée « l’Histoire métallique », qui devait récapituler tous les événements du règne depuis la mort de Louis XIII jusqu’en 1702, médailles de 41 mm frappées en bronze, en argent ou en or. L’aventure devait se poursuivre pour le règne de Louis XV. Les thèmes retenus furent les événements de la vie du souverain (retour du roi à Paris en 1652, l’entrevue avec Philippe IV d’Espagne en 1660, la prise du gouvernement de l’Etat en 1661) les grandes créations (l’Hôpital Général en 1656) et plus encore l’histoire militaire, prise de Marsal, guerre de Hollande qui ne donna lieu à pas moins de 47 médailles. Ces médailles firent l’objet de recueils gravés, sous le nom d’ « Histoire du Roy Louis le Grand par les médailles ». Enfin des jetons furent composés sur les devises de Boileau et de Racine.

L’importance des tâches dévolues à la petite Académie s’accrût encore avec les nouvelles constructions voulues par Louis XIV, et essentiellement dans la conception de l’œuvre capitale, l’acropole de la gloire du Grand roi, la galerie des Glaces du château de Versailles. Son histoire n’est pas un long fleuve tranquille. Après l’achèvement du château jadis construit par Philibert Le Roy pour son père le roi Louis XIII, le petit château brique et pierre était appelé à devenir la résidence monumentale, et bientôt permanente, du souverain, grâce aux travaux des architectes Louis Le Vau, puis Jules Hardouin-Mansart.

Côté jardin, une grande terrasse fut d’abord prévue à l’étage pour réunir l’appartement du roi à l’appartement de la reine, mais bientôt, un nouveau parti s’imposa, l’aménagement d’une grande Galerie, invention italienne qui se répandait en France depuis le siècle précédent. Œuvre de Jules Hardouin-Mansart construite en 1678, elle était bordée d’immenses glaces sur sa paroi orientale, face aux fenêtres donnant sur le jardin, glaces qui lui donnèrent son nom. Restait à déterminer le thème des peintures commandées à Charles Le Brun pour orner la voûte, lui qui avait déjà peint celles du plafond de la « Galerie d’Hercule » de l’hôtel Lambert, dans l’ile Saint-Louis à Paris.

C’est la mythologie grecque qui était le plus souvent appelée à donner son aura à ces galeries, mais un épisode familial en décida autrement. Philippe d’Orléans, Monsieur, frère du roi, menait une existence indépendante - les deux frères ne s’aimaient guère - et il fit entreprendre d’importants travaux dans son château de Saint-Cloud. Une galerie décorée par le pinceau de Pierre Mignard et vouée au culte d’Apollon (le même thème que pour la petite galerie du Louvre entreprise par Le Brun en 1663) attira tous les regards dès son achèvement. Louis XIV l’admira lors de sa visite en 1678 et déclara à sa belle-sœur « Je souhaite fort, Madame, que les peintures de ma galerie de Versailles répondent à la beauté de celle-ci ». Mais il était intérieurement dépité de voir que le thème d’Apollon ne pouvait être réédité à Versailles. On avait aussi songé de nouveau à l’histoire d’Hercule. Il fallait pourtant trouver un autre sujet à célébrer, et il fut décidé que ce serait la gloire personnelle du roi, dans un habillage mythologique.

Décrire à la voûte de Versailles les grandes actions du Roi était une tâche délicate par le choix des scènes qui devaient respecter un certain équilibre entre les événements guerriers et l’administration du royaume, et il fallait d’autre part commenter les scènes peintes par Le Brun avec des inscriptions lisibles par le public. En somme, rechercher les bases d’une véritable « épigraphie de la gloire ». Seuls les membres de la Petite Académie pouvaient choisir et rédiger ces inscriptions révélatrices. Aussi Le Brun, quand il entreprit le chantier de la Galerie des Glaces, demanda- t-il à Colbert en 1683 de consulter ces hommes d’érudition, avec le soutien primordial de l’abbé Tallemant. Le registre des délibérations de notre compagnie précise qu’après la mort de Colbert, Louvois s’adressa directement à Tallemant pour obtenir le texte de ces inscriptions afin de les soumettre à l’approbation du roi. Ces inscriptions en langue latine devaient donc être peintes sur des cartouches dorés qui accompagnaient la représentation des grandes actions du roi.

Mais dès l’année suivante, en 1684, c’est une véritable révolution intellectuelle qui se fait jour. François Charpentier a réussi à convaincre Louvois qu’il fallait passer, enfin, à la promotion de la langue française, mise en valeur par l’Académie française, dans ces inscriptions monumentales. C’est la « Querelle des Anciens et des Modernes ». Dès lors, de nouveaux textes sont demandés à Boileau et Racine, homologuées par Pierre Rainssant, et le travail s’exécute aussitôt. Le Mercure Galant salua cette initiative dès janvier 1685 : « Toutes les Dames ont été ravies de ce changement ». La gloire du roi pouvait enfin être déchiffrée par les non-latinistes visitant la Galerie de Versailles.

Les historiens modernes pensaient généralement que les délais d’exécution avaient permis de peindre directement les cartouches en langue française. Quelle n’a pas été notre surprise, lors des travaux de restauration de la galerie qui furent effectués de 2004 à 2007, de découvrir sous l’écriture française des traces de l’inscription latine primitive que les « modernistes » avaient fait recouvrir. « Regis invictissimi in Bataviam ingressus » est devenu « Entrée en Hollande du monarque invincible, 1672 ». Nous avons eu le plaisir de suivre personnellement sur place, au sommet des échafaudages, ces étonnants dégagements, et d’y rencontrer l’un des conservateurs, monsieur Nicolas Milovanovic, qui en a communiqué les résultats devant notre Académie en 2005. Monsieur Pierre Laurens et Mme Florence Vuilleumier-Laurens ont consacré à ces découvertes une longue Étude documentée parue dans les Monuments et Mémoires de la Fondation Eugène Piot de notre Académie et résumée dans le magnifique volume collectif sur la Galerie des Glaces paru en 2007.

Ainsi, les érudits et les hommes de lettres réunis dans la petite académie de Colbert avaient su se mettre au goût du jour pour transmettre leur savoir au plus grand nombre. Le temps était venu, en 1701, de donner à la petite académie une charte définitive précisant sa nouvelle vocation, charte rédigée par l’abbé Bignon à la demande du chancelier de Pontchartrain.



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