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Allocution d’accueil


Par M. Michel ZINK, Secrétaire perpétuel de l’Académie





Monsieur le Chancelier,
Mesdames et Messieurs les Secrétaires perpétuels
Madame le Sénateur
Monsieur le Recteur Chancelier des Universités de Paris
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, Excellences
Mes chers confrères,
Mes chers collègues,
Mesdames et Messieurs,

L’année dernière, le thème de notre Coupole, « Démocratie athénienne, république romaine, monarchie française », se voulait un hommage à trois de nos confrères qui venaient de nous quitter, Jacqueline de Romilly, Claude Nicolet, Bernard Guenée. La disparition de mon illustre prédécesseur, Jean Leclant, était alors trop récente pour que la séance pût lui rendre hommage. Il s’imposait de le faire cette année, qui voit d’autre part se dérouler d’importantes manifestations consacrées à l’œuvre de notre confrère, le grand historien de l’art André Chastel, pour le centenaire de sa naissance.

Mais ne nous engageons-nous pas, en nous imposant ces pieuses obligations, dans une voie dangereuse ? De nos jours, l’usage des commémorations ne menace-t-il pas de devenir une mode lassante et un exercice convenu ? Pire : un moyen commode pour la société et pour ceux qui la régentent de se donner au regard du passé bonne conscience à bon compte. Commémoration : le mot signifie mémoire commune, mémoire partagée. En enseignant l’histoire à nos enfants, en les encourageant à apprendre les langues anciennes de notre civilisation, en leur donnant le goût et les moyens de maîtriser leur propre langue, de la comprendre dans ses états anciens et de lui ménager une évolution douce, nous entretiendrions cette mémoire commune et partagée plus sûrement qu’en célébrant des anniversaires.

La fidélité au passé et le souci d’en honorer la mémoire ne sauraient certes déplaire à une compagnie comme la nôtre. Aussi bien, le Haut Comité des Célébrations Nationales est présidé par un de ses membres et plusieurs autres y siègent. L’année prochaine l’une de ces célébrations sera le trois cent cinquantième anniversaire de la fondation de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, que nous ne saurions évidemment passer sous silence. Mais le zèle excessif à entretenir le souvenir de sa gloire passé n’est pas un signe de vitalité. Si notre Académie prend l’habitude de consacrer ses séances solennelles au mémento de ses illustres disparus, elle succombera sous la tâche, tous ses disparus étant réputés illustres.
Aussi le propos de la séance d’aujourd’hui n’est-il pas d’entretenir la mémoire d’André Chastel et de Jean Leclant ni de faire leur éloge. Ils n’en ont nul besoin. En revanche, il n’est pas inutile de réfléchir un instant à la relation qu’entretiennent les deux domaines qu’ils ont illustrés : l’histoire de l’art et l’archéologie.

Histoire de l’art et archéologie : ces termes sont si constamment, si banalement associés dans les dénominations universitaires, sur l’en-tête du papier à lettres ou le fronton des bâtiments, et pourtant leur association pose tant de questions !

L’une et l’autre sont nées de l’amour de l’art. La première ambition de l’archéologie a été d’exhumer des œuvres d’art. Elle a d’abord cherché des monuments, des statues, des objets à admirer, voire à imiter, non des documents à étudier. Mais aujourd’hui, son ambition est à la fois plus scientifique et plus vaste. Les œuvres d’art qu’elle met au jour sont à ses yeux des vestiges parmi d’autres, des indices pour la connaissance et la compréhension du passé, au même titre que toutes les autres traces matérielles qu’il a laissées. L’archéologie prétend déchiffrer une histoire de l’humanité où l’art a certes sa place, mais où il reste à sa place.

De même, l’histoire de l’art s’est en premier lieu souciée de fonder la théorie de l’art, elle-même au service de ce ceux qui le faisaient. Elle a d’abord été du ressort de l’Académie des Beaux-Arts, comme une sorte de propédeutique théorique préparant à la pratique de l’art par la confrontation aux modèles anciens. Puis elle est devenue une discipline historique à un moment où l’histoire se dotait de la méthode et des instruments qui lui permettaient de prétendre au statut de science.

Toutefois, en France, l’histoire de l’art a longtemps été traitée un peu comme une histoire pour demoiselles : du temps où l’agrégation était un concours monosexué, l’histoire de l’art figurait au programme de l’agrégation d’histoire féminine, mais non à celui de l’agrégation d’histoire masculine. La figure tutélaire de la discipline était pourtant virile jusque dans l’onomastique, puisque c’était notre confrère, le grand Emile Mâle. Dans les années cinquante du XXème siècle, la dame qui enseignait l’histoire de l’art à l’Ecole normale supérieure de jeunes filles pouvait ainsi – sans y entendre malice – donner aux sévriennes ce judicieux conseil : « Mes petites, il faut que vous connaissiez votre Mâle par cœur. »

L’archéologie, pendant ce temps, était une affaire d’hommes. Elle avait le sentiment, à bien des égards justifié, d’appartenir plus pleinement à la science positive.

C’est surtout l’histoire de l’art, pourtant, qui, en s’intégrant à la science historique, l’a poussée à élargir son horizon et lui a fait découvrir qu’une civilisation se comprend aussi à travers une histoire de l’œil, à travers une histoire du goût. En un sens, l’histoire de l’art et l’archéologie ont toutes deux évolué dans la même direction, en apprenant à porter sur le passé un regard distancié, en rompant avec leur père commun Winckelmann et l’idéal classique d’un beau absolu incarné dans la nudité décolorée du marbre grec. Mais, si l’évolution de l’archéologie tend à fondre l’étude de l’art dans l’étude générale d’une civilisation, celle de l’histoire de l’art tend à penser chaque civilisation à travers la compréhension de son art, selon un modèle qui a été, me semble-t-il, la marque des grands historiens de l’art à partir de Jacob Burckardt. Les travaux de Erwin Panofsky suscitent aujourd’hui, je crois, quelques réserves chez les historiens de l’art, mais lorsque le jeune philologue et littéraire que j’étais a lu Architecture gothique et pensée scolastique, cela a été pour lui un éblouissement, une révélation, comme l’a été aussi la complémentarité d’Emile Mâle et d’Henri Focillon, la mise au jour des connaissances, des lectures, des formes d’exégèse sous-jacentes à l’image médiévale d’une part, de l’autre le structuralisme avant la lettre dans l’analyse des formes romanes et gothiques. Quant à la lignée de Burckardt lui-même, dans laquelle on peut placer, à côté de Aby Warburg, André Chastel, je n’ose y faire allusion devant notre confrère Roland Recht, qui va nous entretenir dans un instant.

J’ose encore moins, bien entendu, m’aventurer sur le terrain de l’archéologie et de l’art égyptiens, dont nous parlera ensuite notre confrère Nicolas Grimal et sur lequel plane la grande ombre de Jean Leclant. Mais je ne puis m’empêcher d’observer pour finir que la première grande pensée qui a fait de la périodisation de l’art un outil herméneutique pour l’intelligence de l’histoire a d’une part accordé à l’Egypte un rôle paradigmatique, et d’autre part, en englobant le Moyen Âge dans l’ultime temps de l’histoire qui est encore le nôtre, a jeté sur l’art de l’Occident moderne une lumière particulière. Cette pensée, dont l’influence a été considérable, mais qui en France, il faut bien le dire, a surtout été moquée comme typiquement germanique, est celle de Hegel telle qu’elle se présente dans son Esthétique. Hegel divise l’histoire de l’art en trois époques, primitive, classique et romantique. L’art primitif se caractérise à ses yeux par un rapport arbitraire entre l’idée et la forme : Hegel en voit un exemple dans l’art égyptien et ses dieux zoomorphes. L’époque classique est celle de l’art grec : l’idée et la forme y sont unies par une relation nécessaire et univoque. L’époque romantique, la notre selon Hegel, commence avec le Moyen Âge, c’est-à-dire avec le christianisme : la relation entre l’idée et la forme retrouve sa liberté, mais celle-ci n’est plus celle de l’arbitraire ; elle est celle de la subjectivité. En plaçant la personne humaine et son salut au-dessus de tout, le christianisme promeut la liberté du sujet. Ce trait paraît à Hegel caractériser l’art médiéval et s’être prolongé jusqu’à son temps, celui, croyait-il, de la fin de l’histoire.

De telles conceptions indigneront peut-être l’égyptologue et feront sourire l’historien de l’art médiéval et moderne. La méthode qui les a engendrées avait pourtant un mérite. Elle ne prétendait pas fixer les normes d’un beau absolu, mais elle était profondément attentive aux variations du sentiment esthétique et des productions de l’art qui le reflètent, car elle les jugeait essentielles à l’interprétation de l’histoire. Comment n’aurions-nous pas un peu de gratitude pour une pensée de l’histoire si attentive à l’art et à l’archéologie, aux inscriptions et aux belles-lettres ?



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