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Programme « Une nouvelle Paléo-Histoire de l’Homme en Amérique du Sud » (Brésil)

La Mission franco-brésilienne du Piauí (MFBP), a été approuvée par la commission consultative des recherches archéologiques à l’étranger du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères en 2008. Son antécédent direct est l’ancienne mission française dirigée par Niède Guidon. Après 3 programmes quadriennaux, dirigés successivement par M. Rasse (2008-2010) et E. Boëda (depuis 2011), la présence d’une occupation humaine dés le Pléistocène au Piauí (Nord-Est du Brésil) (Fig. 1), au moins à partir de 40 000 ans est définitivement attestée. Les fouilles archéologiques menées sur les sites de Vale da Pedra Furada, Sitio do Meio, Tia Peia, Toca da Pena, Toca da Janela da Barra do Antonião-Norte, Boqueirão da Pedra Furada, Livierac et Coqueiros offrent de nombreux niveaux archéologiques s’échelonnant régulièrement entre 40 000 (voire plus) et le début de l’Holocène ancien (9000 ans).

 

Objectifs de la mission

La concentration de sites pléistocènes dans cette microrégion du sud du Piauí est maintenant conséquente et indique un processus de peuplement de l’Amérique du Sud constant, établi sur la longue durée. Les recherches actuelles continuent à élargir la base de données pour déterminer l’identité culturelle des groupes humains qui se sont succédés. À savoir, avons-nous affaire à une colonisation ancienne dés les MIS 3 et 4, voire avant (80 000 ans) qui aurait produit une occupation pérenne sur place avec des trajectoires évolutives différentes, ou bien sommes en présence de phénomènes de peuplements successifs, témoins de pulsions migratrices multiples durant ces mêmes stades isotopiques, comme le laissent supposer certaines données ? Autrement dit, après avoir démontré, durant les trois premières quadriennales l’existence bien réelles de populations pléistocènes les nouvelles demandes de programmation s’ouvrent sur l’analyse du phénomène de peuplement : (1) à la recherche d’identités culturelles, (2) de chemins migratoires et (3) du tempo migratoire. Le tout en corrélation avec les grands évènements climatiques qui ont profondément marqué l’accessibilité du continent nord-américain depuis l’Asie.

Aire d’étude

Nous avons fait le choix de rechercher l’existence de populations inscrites dans un espace limité en multipliant la recherche de lieux d’occupation. Pour cela, nous avons recherché un espace géographique possédant des contextes sédimentaires différents (cuesta, vallée, et massif calcaire) (fig. 1). Puis, au sein de ces différents contextes, nous avons sélectionné deux zones distinctes et restreintes.
1 - En zone karstique calcaire, deux petites collines distantes de 300 m qui ont livré trois sites avec pour chacun une séquence archéologique pléistocène, comprenant des restes de méso-faunes et de mégafaunes (fig. 2). Le calcaire favorise des sols basiques qui assurent une conservation des ossements.
2 - En zone de cuesta, 5 sites distants de moins d’un kilomètre (fig. 3).



Principaux résultats

Nous présentons 4 sites majeurs en cours de fouille sur les 10 identifiés, chacun de ces sites livrant des informations originales.
A- Vale da Pedra Furada (VPF) est actuellement le site de référence, de par ses séquences stratigraphique et chrono-culturelle, et la qualité de la conservation des artefacts. VPF est un site de plein air au pied de gros éboulis de la cuesta (falaise). Cette position a tout à la fois servi de lieu favorable à l’implantation humaine et de modalité de protection des restes de la culture matérielle de ces populations par un recouvrement progressif dû à l’érosion de la cuesta. L’ensemble de la séquence sédimentaire actuelle, épaisse de 3 m, se compose de sable détritique provenant de l’érosion de la cuesta (gréseuse) et de niveaux de galets la surmontant. L’érosion alimente les piémonts en sable et en galet, qui par l’effet du ruissellement plus ou moins intense se déposeront au fond des vallées. Selon l’intensité des fluctuations climatiques et de leur nature respective, nous verrons se déposer en alternance des niveaux essentiellement sableux et gravelot-sableux suivis ou non de phénomènes érosifs.
Les registre des datations, OSL et C14 (au total 38 datations) nous indique pour l’instant quatre grandes périodes d’occupations humaines (de bas en haut) :

1- une fréquention importante du site entre 38 000 et 41 000 ans, correspondant à la phase finale MIS 3, où l’on assiste à des fluctuations d’humidité ;
2- une fréquention importante du site entre 22 000 et 25 000 ans, correspondant au tout début du « Last Glacial Maximum », c’est à dire à une phase d’une forte augmentation de l’humidité, qui se stabilisera sur plus de 15 000 ans ;
3- une fréquention importante du site durant une courte période de le fin du pleni -« Last Glacial Maximum, soit entre 17 000 et 14 000 ans
4- une occupation très limitée du site au début de l’Holocène, vers 9000 ans, alors que l’humidité laisse place a péjoration climatique de plus en plus sèche.

Seize horizons archéologiques témoignent de l’occupation de ce lieu durant ces différentes temporalités. Ils se composent pour l’essentiel d’artefacts lithiques, les restes biologiques ayant été détruits par l’acidité des sols. Des zones de combustion, sous forme de nappes charbonneuses sont présentes dans les horizons archéologiques les mieux conservés, d’ailleurs situés dans les ensembles sédimentaires le plus fins.
Les matières premières utilisées pour la fabrication d’outils proviennent de cônes de déjection situés à proximité du site (quelques centaines de mètres). Ces cônes offrent pour l’essentiel des galets de quartz et de quartzite.
Les outils sont aménagés directement sur des galets, ou à partir d’éclats provenant de la fracturation de gros galets. L’outillage est extrêmement diversifié. Nous retrouvons toutes sortes d’outils, qui ont permis de couper, tailler, trancher, percer, racler, scier, etc. Mais, la boîte à outil n’est pas systématiquement la même d’un assemblage à l’autre. De même que les façons de faire, ainsi que le choix des matières premières différent. Ces différences peuvent être interprétées comme des témoignages d’activités spécialisées d’un même groupe culturel, ou plus certainement comme des groupes différents, avec pour chacun d’entre eux leur propre spécificité technique.

B- Le site Toca do Boqueirao da Pedra Furada (BPF) est le site historique par où tout a commencé. Les fouilles sous la direction de N. Guidon et F. Parenti entre 1978 et 1986 ont révélé une séquence sédimentaire riche d’artefacts s’échelonnant entre de 6000 et 47 000 ans (voire plus, car les méthodes de datation de l’époque (C14) ne pouvaient aller au delà). Ces dates contredisaient frontalement le paradigme en cours qui voulait que les premiers peuplements américains commencent à partir de 13 000 ans (après le LGM). Ce paradigme est connu sous le nom de « Clovis-First ».
En 2010, nous avons commencé l’excavation de la seule partie restante de ce site emblématique. Nous n’en sommes qu’au tiers de la séquence anciennement connue. Etant donné que ce site est directement en pied de Cuesta, la sédimentation est majoritairement homogène faite de dépôts sableux. Il est donc extrêmement difficile d’établir une chronostratigraphie sédimentaire. Nous avons recours à des techniques de fouille très spécifiques et lentes qui permettent de suivre les éventuelles fréquentations humaines. Ces dernières ont été retrouvées, avec certaines similitudes avec le site de VDF, mais surtout avec des différences notoires. Les similitudes sont pour l’essentiel de rares occupations durant l’Holocène et quelques courts moments de fréquentation durant le LGM. La première différence d’importance est que nous avons une occupation importante vers 29 000 ans, absente à VDF, distant d’une centaine de mètres. La deuxième différence porte sur la sporadicité des occupations. Elles sont peu intenses et très espacées dans le temps. La troisième différence porte sur les boites à outils. Alors qu’il n’y a aucune pénurie de matière première, on observe un phénomène de miniaturisation des outils, spécifique aux couches de 29 000 ans. Notons que ce phénomène de miniaturisation va se retrouver sur d’autres sites : Sítio do Meio, Barra Janela do Antonião, et de Tira Peia, exactement aux mêmes périodes. Néanmoins, ce phénomène de miniaturisation ne change pas les catégories d’outils toujours typiques du Pléistocène : denticulés, rostres, becs, etc. Grâce à ces deux sites –BPF et VDF- nous disposons d’une diversité d’assemblages indubitablement témoins de trajectoires différentes de populations autochtones et/ allochtones. 

C- Sítio do Meio est un site anciennement fouillé par différentes équipes. Hélas, lorsque nous nous sommes intéressés à ce site nous avons pu constater que les couches anciennes pléistocènes avaient été atteintes mais non reconnues. Notre intérêt pour ce site est dû à deux observations réalisées lors de notre première visite. La première porte sur la présence d’artefacts archéologiques dans un sédiment d’une soixantaine de centimètres compris entre la surface de l’abri et un effondrement massif de l’auvent colmatant totalement le sédiment et les dépôts archéologiques, les protégeant ainsi de toute perturbation post-dépositionnelle. Les horizons archéologiques et le depôt sédimentaire ont été datés de 29 000 BP. La boite à outils est similaire de celle retrouvée pour la même période à Boquierão da pedra Furada. La seconde observation concerne un phénomène actuellement unique au monde. Il s’agit de plus de mille gravures normées, seules ou associées pour réaliser des figures abstraites, réalisées sur une surface horizontale, qui par endroit a été spécialement aménagée. Grâce à l’éboulement de l’auvent et à la couverture sédimentaire les gravures n’ont subit aucune altération et sont parfaitement datables, ce qui est en soi une situation exceptionnelle. Nous pouvons dire que l’âge de 29 000 ans est un terminus ante quem. L’analyse statistique des différentes catégories de stigmate nous permet d’éliminer une origine naturelle. Nous sommes donc en présence d’un « objet », où la répétition des gravures et l’aménagement de la surface traduisent une exigence : celle de recevoir un signifié, dont hélas le signifiant nous restera à jamais inconnu.
Cette découverte est unique partout au Amériques. Les plus anciennes gravures connues dataient seulement de 12 000 ans. Nous avons reculé cette limite de plus de 17 000 ans, voire plus.

D- Le site de Toca dos Coqueiros est un nouveau site qui se pose comme le site idéal pour étudier le passage entre des industries pléistocènes et le début des industries holocènes, plus connues sous le vocable d’industries dites « Itaparica », apparaissant vers 11000 ans. Après deux années de travaux, nous disposons d’une séquence chronostratigraphique d’une puissance de 3 mètres. Sur le plan culturel nous disposons tout le long de cette séquence de 12 horizons archéologiques, dont ceux tant cherchés de la transition Pléistocène/Holocène. Cette découverte est capitale car la question est de savoir si la culture Itaparica est le témoin de l’implantation d’une nouvelle population migrante post LGM, ou au contraire, qu’elle prendrait ses racines dans les industries locales du LGM. Dans ce dernier cas de figure, qui semble se confirmer, sa spécificité technique serait liée à un double phénomène interactif, une invention (Pléistocène) devenue innovation (début de l’Holocène) sous l’effet de modifications climatiques. Grâce à ce site nous allons enrichir notre corpus en montrant, comme partout dans le monde, que les modalités de peuplement sont des phénomènes complexes.

Perspectives

Par la production de nouveaux arguments, la MFBP a confirmé l’existence de migrations humaines anciennes, au-delà des limites du paradigme de Clovis-First et même au-delà du LGM. Notre stratégie d’appréhender cette question par le moyen d’une approche culturelle et géographique s’est avérée pertinente. Nous avons pu confirmer la présence de cultures humaines aux alentours de 40 000 ans sur un large territoire du Nordeste du Brésil.
Sur le plan spatial les sites de la Cuesta attestent d’une occupation Pléistocène dense, qui est à mettre en relation avec la zone calcaire que nous avons étudiée et qui est distante de 20 km. Cette connexion est légitime du fait de l’intrication des périodes d’occupation et de la similarité de certaines traditions techniques. Mais, si connexion il y a, il existe aussi certaines différences qui nous renvoient à l’existence d’autres faciès techniques qui s’intercalent dans le temps. S’agit-il alors de faciès « culturels » et temporellement différents privilégiant des espaces identiques ? Ou s’agit-il de populations contemporaines partageant les mêmes lieux de ressources ?
En résumé, de nouveaux questionnements sont envisageables :
1- L’identité culturelle des populations en présence. La réponse à la question de l’identité passe par l’analyse technologique des assemblages lithiques. Avons-nous affaire à des traditions culturelles techniques différentes ?
2- A-t-on affaire à des populations qui vont évoluer sur place et se différencier au gré des histoires de chacune ? A-t-on affaire à des populations qui immigrent ou émigrent ?
3 – Notre zone d’étude voit durant les 50 derniers millénaires un très grand nombre de fluctuations climatiques qui vont du très humide au moins humide et vers la sécheresse pour la phase Holocène. Se pose alors le problème du couplage ou non de l’Homme à son environnement.
Autrement dit, nous entamons un nouveau quadriennal avec la fouille des sites sus-mentionnés pour arriver à répondre ces questions.

Éric Boéda, Professeur à l’Université de Paris-Nanterre Co-directeur de l’équipe de recherche CNRS : Anthropologie des techniques des espaces et des territoires aux Plio/Pléistocène. UMR 7041 ARSCAN boeda.eric@gmail.com


Liens complémentaires

Bibliographie

  • C. Lahaye, M. Hernandez, É. Boeda, G. Daltrini Felice, N. Guidon, S. Viana, S. Hoeltz, A. Lourdeau, M. Pagli, A.-M. Pessis, M.l Rasse. « Human occupation in South America by 20,000 years BC : the Toca da Tira Peia site, Piauì, Brazil », Journal of Archaeological Science 40, 2013, p. 2840-2847. https://doi.org/10.1016/j.jas.2013….
  • É. Boeda, A. Lourdeau, C.Lahaye, G. Daltrini Felice, S. Viana, I. Clemente-Conte, M. Pino, M. Fontugne, S. Hoeltz, N. Guidon, A.-M. Pessis, A. Da Costa, M. Pagli, « The Late-Pleistocene industries of Piaui, Brazil : new data », in Paleoamerican Odyssey, K. E. Graf, C. V. Ketron, et M. R. Waters éd., Center for the Study of the First Americans, Department of Anthropology, Texas A&M University, College Station (ISBN-13 : 978-0-615-82691-2 ; ISBN-
  • 10 : 0-615-82691-1), p. 445-465.
  • É. Boeda, I. Clemente-Conte, M. Fontugne, C. Lahaye, M. Pino, G. Felice Daltrini, N. Guidon, S. Hoeltz, A. Lourdeau, M. Pagli, A.-M. Pessis, S. Viana, A. Da Costa, É. Douville, « A new late Pleistocene archaeological sequence in South America : the Vale da Pedra Furada (Piauí, Brazil) », Antiquity 88, 2014, p. 927–955. https://doi.org/10.1017/S0003598X00…
  • É. Boëda, G. Felice Daltrini, M. Fontugne, S. Hoeltz, A, Lourdeau, C. Lahaye, M, Pagli, S. Viana, « Les Industries pléistocènes du Piaui. Nouvelles données, As indústrias pleistocênicas do Piauí Novos dados », in Peuplement de l’Amérique du sud : l’apport de la technologie lithique. Povoaemento na América di Sul : a contribuiçao da technologia litica. Poblacion de America del sur : la contribucion de la technologica litica, M. Gluchy et A. Lourdeau éd., SAB et UISPP XVI Congresso, 2014, p. 14-63

Légende des illustrations :

  • Fig. 1. Localisation de notre zone de recherche et environnement de cuesta et de collines calcaires. Représente une superficie de 1000 km carré.
  • Fig. 2. Zone calcaire, karstique de Coronel. Site de Barra Janela do Antonião, Toca da Pena et Tira Peia.
  • Fig. 3. Zone de cuesta en cours d’étude. Sítio do Meio, Livierac, Vale da Pedra Furada, Boqueirão da Pedra Furada et Coqueiros.
  • Fig. 4. Vale da Pedra Furada. Les deux artefacts du haut montrent des outils à racler. Ils possèdent une silhouette particulière, avec le dégagement d’un rostre. Ce genre d’outil semble caractéristique de certains assemblages du Pléistocène ancien. En bas à droite.
  • Fig. 5. Vale da Pedra Furada. Perçoir. L’analyse au microscope des microtraces sur la partie active des bords indique que cet outil a servi à percer, par un geste rotatif, de la matière dure animale.


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