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10 mars 2017 : rencontre avec le Secrétaire perpétuel Michel ZINK

La poésie entre présent et passé




Académicien intervenant : Secrétaire perpétuel de l’Académie, professeur au Collège de France, M. Michel Zink est un spécialiste de la littérature française du Moyen Âge. Auteur de nombreuses études savantes sur la poésie des troubadours, il est également attaché à la diffusion des connaissances par sa participation à de nombreuses émissions radiophoniques et la publication d’ouvrages à destination du grand public.

Classes invitées : le vendredi 10 mars 2017, ont été accueillies pour la deuxième « Rencontre avec un Académicien » organisée par l’AIBL, deux classes de 1re S :

  • une classe de 1re S du lycée Gabriel Fauré (Paris 13e), avec ses professeurs, Mme Kamar et M. Hamard ;
  • une classe de lycée Blanche-de Castille (Le Chesnay), accompagnée par son professeur, Mme Piano, et deux autres collègues.




LA VISITE

Après avoir visité la Coupole avec M. Matthieu Guyot, professeur détaché auprès de l’AIBL, les élèves du lycée Gabriel Fauré ont pu poursuivre par la visite de la Bibliothèque de l’Institut, où M. Brault, ingénieur d’études, leur a notamment présenté le fac-simile des Carnets de Léonard de Vinci, ainsi que des manuscrits des œuvres de différents poètes dont F. Villon et Michael Edwards.

L’ensemble des élèves ont ensuite rejoint la Salle des Séances, où les accueillis M. Michel Zink, secrétaire perpétuel de l’Académie, qui leur a présenté la conférence dont on trouvera un résumé ci-dessous.




L’EXPOSÉ
La poésie entre passé et présent
(Résumé de la conférence de M. Michel Zink, secrétaire perpétuel de l’Académie)


M. Zink présente d’abord aux élèves les missions de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : les travaux de celle-ci portent sur le passé des civilisations les plus proches comme les plus lointaines de nous, sur l’Antiquité grecque et romaine, bien sûr, mais aussi sur l’Orient, le Proche-Orient (égyptologie, assyriologie, études sémitiques) et les civilisations de l’Extrême-Orient (la Chine et le Japon notamment), mais aussi, plus récemment, sur le monde amérindien. L’Académie en étudie la langue, les monuments et les divers documents (papyri, parchemins, documents épigraphiques…), mais aussi la pensée et les religions, ainsi que la littérature, toujours dans une perspective historique.

De tels travaux, note M. Zink, seront jugés utiles dans la mesure où l’on estime que la connaissance du passé nous aide à comprendre le présent. Or, il est à remarquer que seul l’Occident a pu penser que le monde contemporain serait coupé du passé : pour les autres civilisations, au contraire, le premier s’inscrit dans la continuité du second et s’éclaire à partir de lui…

M. Zink présente ensuite plus particulièrement son domaine et ce qui constitue l’objet de ses cours au Collège de France. Ses recherches et ses travaux portent sur la « littérature du Moyen Âge » et plus particulièrement sur celle de l’actuelle France, composée dans les langues de la France d’alors : l’ancien français (la langue d’oïl, parlée au nord de la France), la langue d’oc (parlée au sud) et le latin, employé sur tout le territoire et au-delà. On remarquera que, pendant 250 ans environ (depuis la conquête de Guillaume de Conquérant jusqu’à la fin du XIIIe s.), la littérature anglaise elle-même – dans les milieux de cour du moins – était composée en français. De même, les poètes de Catalogne, de Castille et d’Italie composaient souvent en langue d’oc. Ce domaine n’est donc pas aussi réduit qu’il peut le sembler.

Mais le terme « littérature », mot savant et moderne, est peu adapté. Pour le Moyen-Âge, cette « littérature » est en effet presque toujours une poésie, généralement chantée, longtemps même uniquement une poésie, les premiers romans en prose apparaissant seulement au début du XIIe siècle, alors qu’il existe des romans en vers depuis plus de cent ans.

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M. Zink demande alors quel intérêt et quel plaisir nous pouvons trouver à nous pencher sur une poésie si ancienne, qui s’est étendue sur presque un millénaire (du Ve au XVe s. environ). Il semble en effet que la poésie est par nature quelque chose de présent, parce que les mots de la poésie ne prennent pas les choses de loin, n’expliquent pas, ne racontent pas, ne donnent pas un équivalent abstrait, une démonstration ou une justification de ce que l’on pense ou sent. C’est à peine si l’on peut dire qu’ils expriment le réel : comme le disait le poète Yves Bonnefoy ils sont, plutôt, eux-mêmes une réalité de nous-mêmes et des choses. Il y a dans le poème une présence immédiate du monde et de nous-mêmes et c’est ce que dans un poème nous appelons la beauté, ce contact immédiat opposé à la médiation de la réflexion.

Pourtant, même les poèmes d’aujourd’hui – ceux de René Char ou de Michael Edwards par exemple – ont une histoire. La forme, la prononciation et même le sens des mots ont changé, leur état ancien a disparu ; pourtant il modèle les mots de la poésie d’aujourd’hui, il reste présent à l’arrière-fond de celle-ci, consciemment ou non, et, de façon latente, cette histoire des mots influe sur ce qu’ils sont aujourd’hui. Pour goûter les poètes contemporains, par conséquent, une connaissance de la poésie du passé n’est donc superflue : elle permet d’y saisir les résonances des mots anciens. Celles-ci, affaiblies mais « agglutinées » dans les mots de la poésie d’aujourd’hui, contribuent à leur donner leur sens et leur effet.

Ainsi, du point de vue de la forme, si le poème est en vers réguliers, il est bien clair que cette forme (sonnet, alexandrins…) est apparue à une certaine époque et a connu un certain développement. S’il est en vers libres, sans rimes ni régularité, ce qui est presque toujours le cas depuis un siècle, l’oreille est à la fois frustrée et excitée. C’est sans doute en raison de cette attente que le rap, aujourd’hui, revient à la régularité d’un rythme et aux rimes.
Mais ce que dit le poème a aussi une histoire : nous croyons tout inventer et tout tirer de nous-mêmes alors que nous nous situons nécessairement en harmonie ou en opposition avec ce qui a été vécu et senti avant nous.

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Ainsi, si nous décidons de faire le grand saut et de remonter à la source même de notre poésie, nous nous trouvons dans une contrée qui nous est étrangère par bien des côtés (à commencer par sa langue), mais, tels Gulliver chez les Lilliputiens, nous pouvons trouver dans cette contrée étrangère de quoi nous comprendre mieux nous-mêmes, car nous en sommes nourris sans nous en rendre compte.
Pour bien faire saisir ce point, M. Zink propose alors un exemple de cette étrangeté et, en même temps, de cette continuité, ou, pour mieux dire, de cette coïncidence, de ce contact conservé avec ce qui nous semble de prime abord très lointain.

Cet exemple est celui du lien entre la poésie et l’amour. La poésie évoque pour nous d’abord la poésie d’amour. Pensons au célèbre poème « Roman » de Rimbaud (« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans »…) où le poète associe, comme inévitablement liés, l’amour et la poésie (« Vous êtes amoureux. – Vos sonnets la font rire »).
Ce lien nous semble aller de soi : il est pourtant une invention du Moyen Âge ! S’il y a une poésie d’amour dans l’Antiquité (la poésie élégiaque, la poésie érotique), elle appartient néanmoins à un genre mineur : les grands genres poétiques, pour Aristote, sont l’épopée et la tragédie, où l’amour n’a qu’une place mineure.
Pourquoi ce lien apparaît-il donc au Moyen Âge ? C’est que, de part en part, le Moyen Âge est marqué par la religion chrétienne et que le christianisme est à l’origine défavorable à la poésie. Dans la tradition antique, la poésie apparaît comme un medium du sacré : l’oracle parle en vers, le poète pour les Anciens est inspiré par les Muses ou par Apollon, et saisi par un « furor poeticus » d’origine divine. Dans une religion de l’Incarnation, à l’inverse, pour laquelle Dieu s’est fait homme et où l’on sait par les Écritures ce qu’il a dit et fait, la poésie n’apparaît plus nécessaire et devient même suspecte. C’est ce que reflète par exemple l’étymologie proposée par l’évêque Isidore de Séville (VIIe s.) dans ses Étymologies. Selon lui, le mot « vers » vient du latin « vertere » (« tourner ») et désigne un langage « contourné », orné et mensonger, tandis que « prose » (prosa) viendrait du latin pro®sus, qui veut dire « en ligne droite » et donc fiable.

D’autre part, le Moyen Âge sait que la poésie antique raconte la religion païenne, celle-ci n’ayant pas d’autres livres sacrés que les œuvres de ses poètes (Homère et les tragédies au premier chef). Le paganisme et la poésie deviennent donc l’objet d’une même suspicion. En ancien français le mot « poète » est même employé pour désigner les prêtres païens. Christine de Pisan (XIVe s.), poétesse qui fut par ailleurs la première femme à vivre de sa plume, ne donna le titre de Poésies qu’à une seule de ses œuvres : or celle-ci est en prose mais consiste en une compilation de récits mythologiques.

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La poésie est donc dans ce contexte dévaluée. Et pourtant elle existe.
Comment rendre compte de l’inspiration, alors ? On ne peut plus l’attribuer à Apollon, aux Muses et aux dieux. C’est donc à l’amour qu’on l’attribue, et ce dernier devient corrélativement la grande affaire de la poésie.
Les plus anciens fragments poétiques conservés dans une langue romane sont des chansons d’amour composées par des femmes ou placées dans la bouche de femmes. Ces fragments nous ont été indirectement conservés par des poètes arabes de l’Espagne de l’Al-Andalous. Le poète termine souvent son œuvre par une citation de deux-trois vers venant de la population conquise et qui expriment une plainte très simple dans une langue populaire (le chant, par exemple, d’une jeune fille qui attend anxieusement son ami…).
On notera que dans l’épopée et la tragédie, déjà, ce sont généralement des femmes qui sont amoureuses. Ainsi Pénélope qui attend Ulysse, Didon, qui se jette sur le bûcher après le départ d’Énée, Médée, qui tue ses enfants par amour de Jason… Dans le bassin méditerranéen, l’amour est d’abord celui des femmes.
Au Moyen Âge ces chansons de femmes (souvent composées par des hommes) subsistent, mais pour offrir un contrepoint – un peu populaire et émouvant par sa simplicité même – en regard d’une poésie nouvelle et raffinée qui apparaît à la charnière du XIe et du XIIe siècle.

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La poésie nouvelle qui apparaît alors est celle de l’amour courtois (l’expression remonte à Gaston Paris, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres), ou, comme on disait alors, de la « fin’ amor » (où « fin » signifiait « parfait » mais aussi « fin » comme « l’or fin » épuré par le feu) : un amour exigeant et difficile.
Cet amour est chanté d’abord par des poètes du sud de le France actuelle, les troubadours, ceux qui trouvent, inventent des poèmes (de « trobar », « trouver »), puis par leurs imitateurs du nord, les « trouvères ». Petits et grands seigneurs, marchands ou jongleurs, ces troubadours appartiennent à toutes les classes sociales, mais ils forment une sorte de société poétique dont les membres parcourent les châteaux, et se répondent les uns aux autres à travers leurs compositions.

Ces poèmes ont deux caractéristiques : ce sont, d’une part, des chansons dont le texte, à la différence des chansons d’aujourd’hui, est souvent difficile voire hermétique. D’autre part, ils célèbrent une forme d’amour largement originale : la fin’ amor.
Or il y a un lien entre ces deux traits, entre la difficulté du poème et la nature de l’amour célébré, et ce lien a été très fécond dans l’histoire de la poésie dans la mesure où notre civilisation a hérité de cette idée de l’amour et de la poésie.

Quelle est cette idée de l’amour ? Il est conçu par les poètes courtois comme un sentiment contradictoire en lui-même, inévitablement heureux et malheureux : c’est une joie heureuse et une douleur joyeuse. Tout amour a quelque chose d’exaltant et d’affligeant ou inquiet à la fois.

Le mot « joi » (le terme est masculin) désigne cette sorte de joie inquiète mêlée de souffrance. Le troubadour Jaufré Rudel dit ainsi : « Je suis dans l’angoisse à cause de cet amour quand je veille et, endormi, quand je rêve, et c’est alors que mon joi est merveilleux » : il y a donc une continuité de ce sentiment entre l’état de veille conscient et l’état de sommeil, inconscient, qu’illustre aussi le Roman de la Rose.

Cette tension propre à l’amour courtois a un certain nombre de conséquences. Les unes, un peu secondaires, ont été parfois exagérées.
On a pu dire ainsi que l’amour courtois est toujours adultère, comme celui de Tristan et Yseult (mais ce ne sont pas exactement des amants courtois), ou de Lancelot et Guenièvre. Il l’est certes fréquemment et cette fréquence de l’amour adultère vient de ce que la tension et la douleur de l‘amour excluent qu’il soit satisfait trop rapidement : le désir amoureux désire à la fois être assouvi et ne pas l’être, car sa réalisation signe son extinction. Dans le mariage, l’amour est donc plus difficile parce que le mari a droit au corps de sa femme ; le désir a donc à peine le temps de naître qu’il peut être comblé et donc cesser. Si l’on aime la femme d’un autre, en revanche, le désir et sa tension ont le temps de s’épanouir… Il n’en reste pas moins qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre le mariage et la fin’ amor. Le grand poète du XIIe siècle Chrétien de Troyes a ainsi consacré deux de ses romans en vers à l’amour conjugal. Il s’y demande comment l’amour peut survivre à la durée et à l’habitude propres au mariage, et s’accommoder des autres obligations des amants, et il montre que l’amour courtois peut se concilier avec l’union conjugale.

Ceci précisé, on peut revenir à la question posée plus haut : celle de l’origine du lien entre la tension du sentiment amoureux et la difficulté poétique. Même si cela est moins vrai pour leurs imitateurs (les trouvères et Minnesänger allemands), les troubadours, et en particulier les premiers d’entre eux, cultivent la difficulté : le « trobar clus » (style fermé) ou le « trobar ric » (façon de composer abondante et luxuriante). Pourquoi les poètes qui ont inventé cette forme d’amour ont-ils donc aussi inventé cette forme de poésie délibérément difficile ?

D’une façon générale, le Moyen Âge cherche une adéquation entre la forme du poème et son contenu. Ainsi, en dehors même du champ de l’amour, Rutebeuf (actif vers 1255-1280), ancêtre des poètes maudits du XVIIe siècle (par ailleurs édité et traduit par M. Zink), quand il veut chanter ses plaintes et ses soucis pratiques, et bien qu’il soit très habile, donne à dessein dans ses poèmes l’impression d’un certain laisser-aller et d’une simplicité qui correspondent au caractère un peu trivial des préoccupations qu’il exprime.

De même, un siècle et demi auparavant, la nature de l’amour courtois, la tension et la contradiction qui lui sont inhérents, se traduisent dans un poème volontairement difficile : le schéma métrique sera complexe, avec par exemple la rime « estramp » (un vers rime alors avec un vers placé au même endroit d’une autre strophe), la syntaxe est emberlificotée, interrompue par de longues parenthèses, les vers sont sertis de mots rares, difficiles, ou régionaux, de monosyllabes et de grappes de consonnes qui heurtent l’oreille (ce que condamnera Malherbe). Tout cela est de nature à déconcerter l’auditeur et à créer un manque intellectuel qui traduit celui qui est inhérent au désir amoureux. Ainsi ces vers de Raimbaut d’Orange :

M. Zink fait remarquer, pour finir, que le lien entre l’amour et la poésie des troubadours et la connaissance de l’amour revendiquée par les poètes courtois débouche finalement sur le projet d’une véritable encyclopédie de l’amour, dont le champ s’étend même peu à peu aux autres domaines de la réalité : les questions physiques, naturelles, métaphysiques morales et sociales, ce dont témoigne le Roman de la Rose (début XIIIe s.), dont certains élèves ont pu voir un manuscrit à la Bibliothèque de l’institut…

De façon analogue, dans le monde italien, Dante, dans la Divine comédie entend lui aussi tout englober sous le thème de l’amour, d’abord humain (celui du poète pour Béatrice) puis divin, comme en témoigne le dernier vers de son grand poème et son évocation de « L’amor che move il sole e l’altre stelle » (l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles )…

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À l’issue de la conférence, M. Zink accompagne les élèves des deux classes et leurs professeurs pour une photo souvenir sur les marches de la Coupole.


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