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LES PAPYRUS D’HERCULANUM DE PARIS (4ème partie)

Historique des Papyrus d’Herculanum de Paris (1802-2013)


Les papyrus d’Herculanum ont été découverts entre 1752 et 1754 dans une magnifique villa résidentielle d’époque romaine ensevelie sous une impressionnante couche de sédiments volcaniques (épaisse de plus de vingt mètres) provenant du Vésuve et accumulés au fil des éruptions à partir de la catastrophe qui recouvrit partiellement la Campanie en 79. Fouillée par une équipe placée sous la direction d’un ingénieur des mines suisse, Karl Weber, cette Villa, dite des Papyrus (ou encore des Pisons), fut explorée au moyen de puits et de galeries de mine, pour que puissent en être extraites – au profit du Roi de Naples de l’époque, Charles VII, qui deviendra en 1759 roi d’Espagne sous le nom de Charles III – de nombreuses œuvres d’art (bronzes, marbres, fresques, mosaïques, etc.), mais aussi le contenu d’une importante bibliothèque constituée de plusieurs centaines de rouleaux de papyrus carbonisés, grecs surtout, mais aussi latins. Ce sont là les tout premiers livres de papyrus gréco-latins qu’il fut possible de voir et de manipuler à l’époque contemporaine, avant qu’on ne découvre au cours de la seconde moitié du XIXe s., dans les sables d’Egypte, d’autres rouleaux de papyrus, souvent très fragmentaires, mais en assez bon état de conservation du support.


On ne s’attardera pas sur les efforts qui furent très vite déployés à Naples, plus précisément au palais de Portici, la principale résidence royale, pour ouvrir les rouleaux carbonisés d’Herculanum et percer le mystère de leur contenu. A cette tâche s’attela avec succès un spécialiste des miniatures au Vatican, le Père Antonio Piaggio, qui, à l’aide de sa fameuse machine, parvint à dérouler dès 1754 de nombreux cœurs de rouleaux carbonisés, dont on dessina assez vite le contenu des colonnes, avant de les déchiffrer et d’en publier peu à peu le texte. L’objet du présent rapport, c’est de reconstituer, autant que faire se peut, l’histoire des quelques rouleaux carbonisés d’Herculanum qui sont conservés aujourd’hui à l’Institut de France.

Cela amènera d’abord à remonter aux origines de leur présence à Paris, avant d’évoquer les deux tentatives d’ouverture opérées en France (au XIXe s.) sur ces précieux manuscrits, puis de s’intéresser de près à deux de ces six rouleaux, considérés comme disparus depuis plus d’un siècle et retrouvés dans la Bibliothèque de l’Institut de France en 2012, grâce à Internet. Enfin, on fera le point sur les expérimentations entreprises depuis 1985 jusqu’à 2013. Pour ce faire, on aura parfois recours à des documents peu connus, et précieux pour éclairer ce qu’on pourrait appeler la « saga » des papyrus parisiens d’Herculanum.

Provenance des rouleaux d’Herculanum de Paris

En décembre 1798, les armées françaises qui viennent de conquérir le Nord de l’Italie pénètrent dans le royaume de Naples. Le roi Ferdinand IV, frère et successeur de Charles VII, se réfugie aussitôt en Sicile, dans sa résidence de Palerme, emportant avec lui les nombreuses caisses de bois dans lesquelles ont été entassés en toute hâte les rouleaux de papyrus (ouverts ou non) retrouvés en plusieurs fois dans la Villa dite depuis « des Papyrus » entre le 19 Octobre 1752 et le 25 Août 1754, et conservés jusque là au palais royal de Portici, dans ce qu’on appelle l’ « Officina dei Papiri ». Après le court épisode de six mois que dure à Naples la République parthénopéenne, encouragée par la République française, le roi, rentré à Portici sans les papyrus, retrouve son trône au début de l’été 1799. En mars de l’année suivante, Ferdinand IV accorde au chapelain du Prince de Galles, John Hayter, l’autorisation de venir travailler à Portici pour accélérer le travail de déroulement, de dessin et d’édition des papyrus, jugé alors trop lent par les savants européens. Ce n’est que le 15 janvier 1802 que les caisses de papyrus reviennent à Portici, permettant enfin la reprise des travaux papyrologiques sous la direction du Surintendant de l’Officina, Mgr Carlo Maria Rosini, et du Révérend J. Hayter.

Le remarquable ouvrage accompli pendant les cinq années qui suivent est de nouveau interrompu en février 1806 par l’entrée dans Naples des troupes napoléoniennes qui provoque un nouveau départ du roi Ferdinand IV pour Palerme, mais cette fois sans les papyrus. Entre-temps, en 1802, des tractations diplomatiques complexes avaient amené ce même roi à « offrir » au Premier Consul, Napoléon Bonaparte, au nom de la République française, un certain nombre d’œuvres d’art antiques ainsi que six rouleaux de papyrus non ouverts, en échange de la restitution de prises de guerre opérées en Campanie par les troupes françaises avant cette date. De ce « don » témoignent deux documents dus à Aubin-Louis Millin de Grandmaison, « Conservateur des Antiques, Médailles et Pierres gravées de la Bibliothèque Nationale de France » et « Professeur d’Histoire et d’Antiquités ». Le premier texte est paru dès 1803 (an XI) dans Le Magasin Encyclopédique ou Journal des Sciences, des Lettres et des Arts, IXe année, Paris. En voici la reproduction intégrale ‒ c’est surtout la p. 97 qui concerne le présent propos :

Une simple allusion au don des rouleaux, ainsi qu’à la venue de J. Hayter à Portici, se retrouve dans le Dictionnaire des Beaux-Arts du même Millin (Paris, 1806, t. II, s.v. Herculanum, p. 39).

Outre ces six rouleaux carbonisés non ouverts, ce sont au total 36 « monumens (sic) antiques envoyés au Premier Consul, par sa majesté le Roi des Deux-Siciles » qui sont arrivés à Paris à l’automne 1803 : il s’agit de « vases, urnes, pots, cruches, patères, gobelets et vases à parfum », qui firent l’objet d’une présentation sommaire (avant leur départ de Portici, sans doute) par Francesco Carelli aux p. 224-238 du Magasin Encyclopédique déjà mentionné.

La donation des six rouleaux à la France est attestée par les mentions qui figurent dans l’un des inventaires de l’Officina dei Papiri de la Biblioteca Nazionale de Naples, celui qui est daté de 1824. Il est de la sorte possible de préciser les numéros d’inventaire qui, à l’origine, étaient ceux des six rouleaux1 désignés aujourd’hui comme PHerc.Paris : il s’agit des n° 148, 171, 184, 185, 205 et 10092, tous répertoriés comme « papyrus entiers ».

Mais comment identifier aujourd’hui les rouleaux conservés à Paris avec ceux qui sont enregistrés dans l’Inventaire de 1824 ? Les mesures relevées par Piaggio dans un inventaire encore plus ancien – datant de 1783, il est le plus ancien connu à ce jour – auraient pu être précieux si les 311 premiers numéros dudit inventaire n’avaient pas été perdus. En fait, seul le n° 1009 se retrouve dans le premier inventaire conservé. La conversion de ses mesures en centimètres (pour une once égale à 2,47 cm) donne les valeurs suivantes : 22,749 cm (9 1/5 onces) de longueur pour un diamètre supérieur à 6,175 cm (2 1/2 onces). Comme la fiche de remise des PHerc.Paris. 1 et 2 à M. Robert Marichal3, remplie en Septembre 1985 par Mme Pastoureau, désormais Conservateur général honoraire de la Bibliothèque de l’Institut de France, mentionne des mesures nettement moindres, le PHerc. 1009 ne peut être l’un de ces deux rouleaux.

En revanche, le PHerc.Paris. 3 paraît correspondre assez bien pour ce qui est de la description (« papyrus comprimé dans la longueur et offrant des plis très marqués ») et aussi des dimensions. Quant au PHerc.Paris. 4, d’un diamètre moindre (4 cm), il est lisse et présente une forme plutôt incurvée qui évoque une banane. Dans ces conditions, on serait tenter d’identifier le PHerc.Paris. 3 au PHerc. 1009. Toutefois, à ce stade, il reste encore à prendre en compte deux des six volumina, les PHerc.Paris. 5 et 6, dont la trace était jusqu’ici perdue, et dont l’un pourrait correspondre éventuellement aussi à la description de l’inventaire de Piaggio.

Il convient enfin d’ajouter au lot des six rouleaux carbonisés l’un des neuf « cadres » vitrés contenant les morceaux du PHerc. 817, un des rares papyrus latins (un De bello Actiaco, peut-être à attribuer au poète Varius, membre du cercle de Mécène,), qui « a été pris par Mme Murat et offert à Napoléon », accompagné d’une copie du dessin correspondant exécuté par G. B. Malesci, alors que les autres sous-verres restaient « accrochés au mur » de l’Officina (précisions fournies par l’Inventaire de 1822) ; il s’agit de la « col. 8 ». Seul le dessin exécuté à Naples (en 1809) avant le départ du papyrus pour Paris permet d’en connaître le contenu textuel. Joachim Murat pourrait avoir vendu ce fragment carbonisé par la suite, quand des difficultés financières le contraignirent à liquider une partie de son patrimoine après la chute de l’Empire. En tout cas, l’enquête menée en 1985 par M. Gigante, L. Robert et R. Marichal pour essayer de le localiser4, conclut qu’il ne se trouvait apparemment ni à l’Institut de France ni au Château de Chantilly ; serait-il quelque part au Musée du Louvre ? On ne doit pas désespérer de le retrouver un jour …

Essais d’ouverture des rouleaux carbonisés opérés à Paris (au XIXe s.)

L’Institut de France, créé le 25 octobre 1795 par le Directoire, ne s’installa Quai de Conti, dans son site actuel, qu’en 1805 à la demande de l’empereur Napoléon Ier.

La « Classe de littérature et des beaux-arts », qui était devenue par arrêté consulaire du 24 janvier 1803 « Classe des langues anciennes et d’histoire » et retrouvera, par ordonnance royale du 21 mars 1816, son ancien nom d’ « Académie des Inscriptions et Belles-Lettres », reçut tout naturellement en dépôt les six rouleaux (plus ou moins complets) donnés au Premier Consul en 1802 contre la promesse de les faire ouvrir5, et conservés depuis dans la Bibliothèque de l’Institut − dirigée de 1796 à mars 1807 par le Bibliothécaire en chef Pierre Lassus6. Il est fort probable que la caisse de bois blanc, garnie d’ouate grossière, qui servit au transport des rouleaux, soit celle qu’on retrouve aujourd’hui sous le nom de « Objet 59 » dans les catalogues de cette bibliothèque.

Boîte « objet 59 » dans laquelle furent emportés à Paris et ensuite conservés les six rouleaux d’Herculanum de Paris

Bonaparte – lui-même membre de l’Institut depuis 1797 – proposa, pour réfléchir à ce qu’on pourrait en faire très concrètement, ses confrères Gaspard Monge, illustre mathématicien et amateur d’archéologie, et Vivant Denon, le « fondateur » du Musée du Louvre7. A ces deux savants l’Institut adjoignit l’helléniste Jean-Baptiste Gaspard d’Ansse de Villoison, remplacé après son décès (en 1805) par l’archéologue Quatremère de Quincy, le philosophe Jacques André Naigeon, disciple de Diderot, ainsi que l’archéologue romain Ennio Quirino Visconti. La commission ainsi constituée se réunit quelques fois, mais sans rien proposer de concret (ni laisser de traces écrites dans les archives de l’Institut), jusqu’à ce qu’il soit décidé finalement, au bout de quelques années, de surseoir à l’ouverture de ces fragiles rouleaux par peur de les détruire.

Dans un petit ouvrage de près de 80 pages, particulièrement bien informé et paru en français à Amsterdam en 1841, J.C.G. Boot évoque rapidement les papyrus de Paris en des termes peu encourageants aux pages 50-51, ainsi que la toute première tentative, infructueuse, d’ouverture opérée par John Hayter à Paris, mais sans en préciser la date.

Cet intéressant ouvrage est consultable sur : http://catalog.hathitrust.org/Recor…

En fait, il faut attendre 1816 pour que soient entreprises les premières opérations de déroulement des volumina parisiens d’Herculanum, avec la venue à Paris du Révérend John Hayter et du Chevalier Thomas Tyrwhitt. Mandatés tous deux par le prince de Galles, ils avaient fait transporter à Paris un exemplaire de la machine de Piaggio, ne doutant pas d’obtenir d’aussi bons résultats que ce dernier. Pour l’occasion, la Commission initiale de six académiciens fut élargie à l’archéologue Raoul Rochette et au mathématicien Pierre-Claude Mollard. Raoul Rochette emprunta pour cette expérience une « boîte contenant deux rouleaux complets et un rouleau brisé », comme en témoigne le présent reçu.

Mais après plusieurs essais destructeurs en présence de l’ingénieur Molard et de l’archéologue Rochette, les opérations furent stoppées, et Rochette rendit compte à ses confrères, le 31 janvier 1817, de l’échec de la tentative8, expliquant qu’un « rouleau presque tout entier [avait] disparu sans qu’on ait pu entrevoir le sujet de l’ouvrage et le nom de l’auteur », et que n’avaient été recueillis que « des caractères le plus souvent sans suite et sans rapport entre eux, pas une seule phrase dans son intégrité, à peine quelques mots intacts ». Après ce constat désastreux, Rochette envisagea de recourir à un chimiste allemand, le Dr Sickler, qui faisait des expériences à Londres sur les papyrus du Prince de Galles (devenu entre-temps le roi George IV). Mais après que celui-ci eut détruit plusieurs rouleaux britanniques, on se garda bien de lui demander d’intervenir sur les papyrus parisiens9.

Soixante ans plus tard, en 1877, une nouvelle tentative d’ouverture d’un rouleau parisien fut entreprise à la demande de l’académicien Félix Ravaisson-Mollien. A cette fin, une commission d’académiciens avait été constituée en juillet 1875, regroupant, outre l’initiateur de l’expérience, MM. Egger, de Longpérier, Miller et Delisle.

En témoignent quelques lignes des Mémoires de l’Académie des Inscriptions (1884, « Histoire de l’Académie », p 325-326). Par ailleurs, des traces de cette entreprise sont conservées désormais dans une boîte dite « Objet 1 », retrouvée en 2012 dans la Bibliothèque de l’Institut, et dont il sera plus longuement question un peu plus loin : une lettre de quatre pages avec son enveloppe ainsi que les restes matériels de cette tentative infructueuse, qui mit fin durablement − pendant plus d’un siècle − à toute nouvelle tentation d’ouvrir les rouleaux d’Herculanum de Paris.

C’est à l’Atelier des Antiques du Musée du Louvre (situé en face de l’Institut, par delà la Seine) que furent confiés « deux fragments de rouleau d’Erculanum (sic) pour en faire le sujet d’expériences de déroulement » (et non un volumen complet, sans doute pour limiter les risques de destruction accidentelle) ; et c’est l’employé Henri Pennelli10, un restaurateur d’origine italienne, qui eut la délicate mission de réaliser l’opération – comme en atteste le reçu signé de sa main, daté du 3 Février 1877, et contresigné par Charles Ravaisson-Mollien, Conservateur au Louvre et lui-même fils de Félix Ravaisson11.

Pour ouvrir l’une des deux moitiés (en hauteur) de rouleau, Pennelli eut recours à un « petit moulin », sans qu’on sache à quoi cet instrument, sans doute de type mécanique, pouvait ressembler, ni quel en était le principe. C’est en tout cas ce qu’indique le post-scriptum d’une lettre adressée par le Bibliothécaire en chef de l’époque, Alfred Rébelliau12, à Marcelin Berthelot, Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences13, et datée du 1er Mars 1899 (le post-scriptum a été ajouté le 15 dudit mois, après consultation des éventuels témoins).

En voici le texte, écrit de la main même de Rébelliau : « P. S. M. Charles Ravaisson-Mollien, Conservateur au Louvre, a bien voulu faire une petite enquête sur les expériences de M. Penelly (sic) et n’a rien trouvé ni dans les procès-verbaux des Commissions, ni sur les registres de l’atelier du Louvre. Il croit que ces expériences n’ont dû donner aucun résultat, et que les papyrus, déroulés par M. Penelly au moyen d’un petit moulin, ont dû tomber au fur et à mesure en poussière, sans qu’on pût y apercevoir autre chose que des lettres isolées et sans intérêt. – M. Ravaisson père pense que ces papyrus ont dû être remis à l’Institut à peu près vers le temps où les mss de Léonard de Vinci l’ont été14. 15 mars 1899 [signé] A Re ».

Ce courrier met bien en évidence l’ignorance presque complète dans laquelle était alors tombée l’histoire des papyrus d’Herculanum de l’Institut, et que confirme la rareté des témoignage d’archives à leur sujet. Vingt-deux ans après la tentative de déroulement de 1877, dont l’opérateur (né en 1832) était mort en 189115, la mémoire de cette expérience, qui était pourtant loin d’être anodine, était déjà perdue. Par ailleurs, on aurait pu s’attendre à ce qu’un compte rendu de cette tentative, même succinct, ait été présenté à l’Institut par l’un des membres de la commission de 1875. Or rien de pareil, semble-t-il, ne figure dans les volumes des CRAI des années 1877-1880. Qui plus est, dans la lettre à Marcelin Berthelot16, le Conservateur en chef de la bibliothèque déplore qu’il ne dispose d’aucune fiche d’entrée qui permettrait de savoir exactement combien de volumina il y avait à l’origine, ni à quelle date précise ils étaient entrés à la bibliothèque ; qui plus est, se référant au rapport de Raoul Rochette à l’Académie (31 Janvier 1817) sur le premier essai de déroulement destructeur mené en France, il regrette que l’archéologue n’ait pas non plus mentionné « le nombre des rouleaux qui étaient alors en possession de l’Institut ». Ce manque d’information est assurément un comble ! Il est toutefois loisible de conclure que le premier des deux rouleaux qui manquent était le volumen détruit en 1816 – le « rouleau brisé » dont parle le « reçu » de Rochette –, et que les « deux fragments de rouleau » confiés à Pennelli appartenaient au second rouleau manquant, et qui était donc brisé en 1877. Mais où se trouvent donc les restes des PHerc.Paris. 5 et 6 ?

Tribulations des PHerc.Paris. 5 et 6

Par chance, Internet vient ici à notre secours, à point nommé. En effet, le curieux peut aujourd’hui découvrir, sous la rubrique « catalogue des Estampages » de la Bibliothèque de l’Institut de France, l’existence d’une boîte « Objet 1 » contenant des restes … de papyrus d’Herculanum en flânant sur la Toile, comme le fit Mme Joëlle Delattre-Biencourt à la fin du printemps 201217. Trouvaille inopinée, à la suite de laquelle Mme Fabienne Queyroux, alors Conservateur des manuscrits, voulut bien vérifier ce qu’il en était exactement. Le 14 Juin 2012, Mme Queyroux me fit part des résultats de son enquête dans un courrier électronique : elle confirmait la présence dans ladite boîte « Objet 1 » d’un « rouleau d’Herculanum » qui ressemblait aux deux rouleaux non encore déroulés (PHerc.Paris. 3 et 4) et conservés, eux, dans la caisse déjà mentionnée comme « Objet 59 ».

Le mardi 19 Juin 2012, grâce à l’aimable autorisation de Mmes Pastoureau et Queyroux, D. Delattre découvrit sur place le contenu de cette petite boîte vernie, et put recueillir un certain nombre d’informations matérielles sur son précieux contenu et en faire des photographies en couleur, avant de replacer soigneusement le tout dans la cassette. Une seconde opération photographique eut lieu le mercredi 20 Mars 2013, à la demande de D. Delattre : le papyrologue danois Adam Bülow-Jacobsen, spécialiste reconnu en matière de photographie de papyrus et d’ostraca, eut la gentillesse de photographier, pour les besoins d’une Note d’information à l’AIBL18, la totalité du contenu de cette boîte avec son appareil photo spécialement transformé pour la photo infrarouge (appelée aussi de façon impropre « imagerie multispectrale »).

Voici récapitulées les premières observations concernant la boîte « Objet 1 ».

La boîte, en merisier verni, est d’assez petites dimensions : L 24 x l 16,9 x H 8,6 cm. Une étiquette punaisée sur son couvercle précise : « Boîte contenant des restes de papyrus d’Herculanum et deux enveloppes explicatives (mars 1899) ».

Boîte « objet 1 » fermée

En fait, ces deux enveloppes, aujourd’hui regroupées avec cette petite boîte par les soins de Mme Ghislaine Vanier, se trouvaient (depuis une époque impossible à préciser) conservées dans la caisse « Objet 59 », où D. Delattre avait pu les voir et les photographier à la fin de Juillet 2009, en compagnie de quelques petits fragments épars de couleur noire portant des lettres grecques et surtout de deux autres volumina non déroulés, conventionnellement appelés PHerc.Paris. 3 et 4. Ce sont ces rouleaux qui furent soumis durant ce même mois de Juillet à une importante expérience américaine de scannage non invasif (par IRM couplée aux rayons-X19) . Menée par le Dr Brent Seales, responsable du « VisCenter » de l’Université du Kentucky à Lexington, avec l’aide de trois de ses collaborateurs, elle n’a malheureusement pas permis de lire l’encre (non métallique) à travers les spires des rouleaux, comme on l’expliquera plus avant.

Mais revenons à l’examen du contenu de la boîte « Objet 1 ».

Vue d’ensemble du contenu de la boîte « objet 1 »

1) Tout d’abord, on y voit, sur la droite, un rouleau de papyrus carbonisé, à l’évidence incomplet en longueur (il manque probablement une petite moitié du volumen), et posé sur du papier chiffonné. Les dimensions de cette partie conservée sont les suivantes : la longueur maximale est de 11,15 cm, tandis que le diamètre de l’ellipse est de 7,3 cm sur 4,1 cm du côté de l’extrémité intacte, et de 7 cm sur 3,6 cm du côté brisé. De fait, le rouleau n’est plus du tout cylindrique.

A première vue, son aspect général paraît plutôt satisfaisant, en dépit de l’écrasement de ce reste de rouleau. On note sur sa partie supérieure deux plis perpendiculaires marqués à 5,8 cm de l’extrémité intacte, soit au niveau du premier quart du rouleau avant cassure. Son aplatissement laisse penser que le rouleau se trouvait placé sous d’autres rouleaux au moment de l’éruption. Seule l’une de ses extrémités est intacte. En outre, aucun umbilicus n’est visible du côté intact, ce qui signifie qu’il était roulé sur lui-même de façon serrée, comme cela se rencontre dans de nombreux volumina d’Herculanum. A l’évidence, aucune tentative de déroulement n’a jamais été effectuée sur cette portion de rouleau.

On relèvera deux caractéristiques particulièrement intéressantes. D’abord, sa couleur n’est pas noire, comme pour une majorité de rouleaux d’Herculanum (qui contiennent en particulier les textes d’Epicure et de Philodème), mais plutôt un gris bistre, qui fait immédiatement penser, quand on a la pratique de ces papyrus carbonisés, aux rouleaux renfermant des écrits de Démétrios Lacon : telle, en tout cas, a été la réaction unanime des collègues napolitains à la vue des photos en couleur. De plus, quand on retourne le rouleau, on distingue nettement sur sa partie plate une sorte de surépaisseur de papyrus, de dimensions un peu inférieures à celles du rouleau lui-même, et dont les fibres sont disposées dans le sens perfibral (parallèle aux lignes d’écriture). Mais, comme ici on a affaire à l’extérieur du rouleau, cela signifie que le sens des fibres à l’intérieur de cette partie initiale est transfibral, autrement dit perpendiculaire aux lignes de texte. On sait par ailleurs que les rouleaux antiques étaient renforcés à leur début et en leur fin par le raboutage d’un feuillet ou kollèma, à dessein disposé perpendiculairement au reste du volumen pour en renforcer les extrémités et éviter ainsi que ne s’abîment les colonnes d’écriture. Aussi serait-on tenté de voir là un exemple, très rare, du protokollon qui protégeait le rouleau lui-même en l’enveloppant d’une longueur supérieure à sa circonférence. Et ce d’autant plus volontiers que les papyrologues de Naples ne semblent pas du tout hostiles à cette hypothèse.

Vue du côté aplati du PHerc. Paris. 5 où l’on distingue ce qui pourrait être un protokollon

Outre cet important reste de rouleau de couleur bistre, la boîte contient, du côté gauche, de nombreux fragments de papyrus collés sur du papier de soie. Empilés les uns au-dessus des autres, ils sont disposés sur la même ouate que celle de la boîte « Objet 59 ». Ce sont au total 37 feuillets de petites dimensions (10 cm x 6 cm au maximum), et dont la couleur est identique à celle du reste de rouleau dont il vient d’être question et qu’on appellera désormais par convention le PHercParis. 5.

Deux fragments provenant probablement de la moitié du PHerc. Paris. 5 ouverte par Pennelli

Sur ces strates de papyrus on devine difficilement des traces d’écriture, sans pouvoir reconnaître une seule lettre complète, a fortiori le moindre mot, ni même des traces nettes de lignes d’écriture. Aussi n’est-il pas possible de préciser pour ces fragments – au reste plutôt bien décollés par Pennelli, même si l’encre a presque entièrement disparu lors de l’opération, ce qui l’a rendue vaine – le sens dans lequel il convient de les « lire », et donc de les orienter, ni de savoir si ce volumen était écrit en grec ou en latin. Toutefois, la chance a permis de découvrir, sur l’ouate qui supporte ces fragments, une série de minuscules morceaux de papyrus épars de la même couleur gris bistre, et presque tous totalement dépourvus d’écriture sauf un sur lequel se lit indiscutablement la séquence « ΠΟΝ » entre les traces (illisibles) d’une ligne supérieure et d’une ligne inférieure. On peut donc raisonnablement penser que le PHerc.Paris. 5 était un livre grec, et dont l’auteur pourrait bien avoir été un épicurien du début du Ier s. avant notre ère, Démétrios Lacon ; en effet, le Dr Gianluca Del Mastro, dont la connaissance des diverses écritures d’Herculanum est exceptionnelle, a répondu à la sollicitation de D. Delattre, en disant que cette écriture lui rappelait sans hésitation une « main » ayant copié un papyrus de cet épicurien consacré à la géométrie – alors même qu’il ignorait tout de la provenance de ce fragment certes minuscule, mais riche d’enseignements. Il est plus que vraisemblable que ces 37 feuillets et ces quelques résidus épars de rouleau proviennent d’un seul et même volumen, le PHerc.Paris. 5, parce qu’il est le seul parmi les rouleaux de Paris à présenter cette couleur bien particulière. En outre, si l’on ajoute aux 11,5 cm de la partie restée intacte les 9,2 cm du plus grand des fragment décollés, on aboutit à une hauteur de rouleau d’un peu moins de 21 cm ‒ ce qui est tout à fait possible, un grand nombre des rouleaux napolitains offrant une hauteur comprise entre 20 et 24 cm (avec les marges).

Le constat de l’effacement de l’écriture lors du décollement des strates a dû marquer l’arrêt définitif de l’opération de 1877, limitée à la plus petite moitié du PHerc.Paris. 5. C’est ce que paraît confirmer la lettre à Marcelin Berthelot mentionnée plus haut et écrite par A. Rébelliau à la suite d’une enquête difficile auprès de toutes les personnes qui travaillaient tant à l’Institut qu’à l’Atelier du Louvre en 1877, et étaient pour ce motif susceptibles de se souvenir de cette expérience, plus de vingt ans après.

Donc, contrairement à ce que D. Delattre avait cru possible d’affirmer jusqu’ici20, on a conservé une trace matérielle de l’essai d’ouverture tenté en 1877 à l’Atelier des Antiques du Musée du Louvre, sous la forme de ces 37 fragments provenant d’un demi-rouleau. Ce matériel, qui faisait certainement partie du lot de papyrus arrivés en France sous le Consulat, dut en être séparé à l’occasion de la tentative d’ouverture de 1877 et fut ensuite rangé dans une nouvelle boîte, dite « Objet 1 », au lieu de réintégrer sa caisse d’origine, dite « Objet 59 », dans laquelle les autres volumina continuèrent à être conservés. L’une et l’autre boîtes restèrent ensuite durablement closes, jusqu’à ce qu’en 1985 M. Robert Marichal emportât pour ouverture deux rouleaux à Naples, ceux qui portent aujourd’hui le nom de PHerc.Paris. 1 et 2.

Photographies Polaroïd qui montrent les PHerc. Paris. 1 et 2 au moment où ils furent ouverts à la Bibliothèque Nationale de Naples

Il est donc maintenant possible de tenter un bilan d’ensemble des Papyri Herculanenses Parisinae. Si l’on ajoute à ce rouleau (en partie) reconstitué, et désormais appelé PHerc.Paris.5, les deux PHerc.Paris.1 et 2, rentrés de Naples en 2002 (dans de nombreux cadres de polystyrène) et aujourd’hui réduits respectivement à l’état de 310 et 283 fragments, ainsi que les deux autres rouleaux, non encore déroulés, qui sont conservés dans la caisse « Objet 59 » et ont été scannés en 2009 sous la dénomination des PHerc.Paris. 3 et 4, on obtient un total de cinq livres.

Les PHerc. Paris. 3 et 4 au moment où ils ont été pesés à Paris en juillet 2009

Or le Premier Consul Napoléon Bonaparte avait, comme on l’a vu en commençant21, reçu « en cadeau » du Roi de Naples six rouleaux. Qu’en est-il alors du sixième ?

En fait, la boîte « Objet 1 » renferme en son centre un petit reste de rouleau, indiscutablement noir et complètement déformé par suite d’une forte compression ; il présente en outre trois traces blanchâtres bien localisées (sans doute des champignons).


Reste probable du PHerc. Paris. 6 (résultat de la tentative infructueuse de déroulement de 1816)

Les dimensions en sont réduites : la hauteur maximale est de 6 cm, et le diamètre est au maximum de 4 cm et au minimum de 3,5 cm. Isolé des quatre autres rouleaux franchement noirs qui, eux, ont été conservés ensemble intacts dans la caisse « Objet 59 » jusqu’en 1985, ce « trognon » de papyrus carbonisé, enfermé dans la même boîte que le PHerc.Paris. 5, pourrait bien avoir appartenu au sixième et dernier rouleau parisien, et serait par déduction tout ce qui subsiste de l’expérience malheureuse dirigée par Hayter en 1816.

Expériences récentes d’ouverture des rouleaux de Paris

Des six rouleaux carbonisés d’Herculanum de Paris, deux volumina grecs, désignés conventionnellement sous le nom de Papyrus d’Herculanum de Paris 1 et 2, ont été ouverts (à partir de 1986) à Naples, où ils sont restés en dépôt à la Biblioteca Nazionale ‘Vittorio Emanuele III’ jusqu’à leur retour à Paris, sous forme de plus de quarante plateaux de polystyrène, à la fin de Juin 2002. Ces rouleaux avaient été confiés, au nom de l’Institut, par M. Robert Marichal à une équipe italo-norvégienne que dirigeaient deux universitaires norvégiens, le Prof. Knut Kleve et un chimiste de Bergen spécialiste du livre, le Dr. Brynjulf Fosse (décédé en 2006), concepteurs dans les années 1980 d’une nouvelle méthode (dite « d’Oslo ») pour décoller les strates de papyrus les unes des autres, sans détruire les couches ainsi isolées, et détacher les petits restes de couches supérieures ou sovrapposti qui gênent la lecture, tout en les sauvegardant par collage sur du papier japon. Les deux universitaires norvégiens formèrent progressivement à cette méthode, qui a pour elle d’être réversible, des employés de la Biblioteca Nazionale de Naples travaillant dans l’Officina dei Papiri ’Marcello Gigante’, particulièrement22 Tommaso Starace et Lidia Caprino. Ce sont eux qui, sous le contrôle de K. Kleve et des collègues papyrologues de Naples, procédèrent à l’ouverture des rouleaux carbonisés de Paris, en 1986 et 1987, et par la suite à bien d’autres morceaux de rouleaux napolitains jusqu’en 1998, date à laquelle le laboratoire de restauration des papyrus animé par le Prof. Kleve fut définitivement fermé.

La responsabilité de l’édition et de la valorisation scientifique de ces deux livres antiques a été confiée à D. Delattre en 2003. Comme l’étude de documents aussi fragiles et problématiques requiert des compétences multiples, une collaboration scientifique et technique étroite et exigeante, et que ce travail délicat exigera de nombreuses années d’efforts avant de déboucher sur l’édition de ces textes philosophiques épicuriens (le PHerc.Paris. 2, le moins malmené des deux par les opérations d’ouverture, est à coup sûr, par son contenu, un des livres du Sur les vices de Philodème), D. Delattre a réuni autour de lui une équipe jeune. Elle est composée de Mmes Annick Monet et Agathe Antoni, toutes deux éditrices de papyrus d’Herculanum, et de MM. Gianluca Del Mastro, papyrologue du Centro Internazionale per lo Studio dei Papiri Ercolanesi, et Laurent Capron, alors Ingénieur de l’Institut de Papyrologie de la Sorbonne-Paris IV. Depuis, l’équipe s’est renforcée avec Joëlle Delattre-Biencourt, Patrice Cauderlier, Dominique Buisset et Anne Müller-Gatto, actuellement doctorante, et fait progresser, grâce à un séminaire mensuel de quatre heures, la reconstruction virtuelle du rouleau, à laquelle participe autant qu’il le peut Gianluca Del Mastro. A la date d’aujourd’hui, sont reconstruites (avec des lacunes variables) ou en cours de reconstruction les col. Z à H, soit 16 colonnes, au rythme moyen de deux colonnes par an !

La fragmentation du premier de ces rouleaux, le PHerc.Paris. 1 étant telle qu’elle laisse mal augurer de sa reconstruction future, l’étude a commencé par le PHerc.Paris. 2, afin d’éviter un découragement inutile. Celui-ci comporte 283 fragments de tailles très variables, disposés à l’intérieur de vingt-trois grands plateaux de polystyrène. Comme l’ensemble des papyrus originaux conservés à Naples, tous ces fragments ont été heureusement photographiés entre 1999 et 2001 par une équipe américaine dirigée par le Prof. Steven Booras, de Brigham Young University (de Provo, Utah). Ajoutons que le Prof. Adam Bulow-Jacobsen a assuré une seconde couverture photographique de ces plateaux à Paris vers la fin de 2010, à l’aide d’un matériel analogue à celui des Américains, mais sous une forme très allégée : l’intérêt était de donner une image du nouvel état des fragments postérieur au voyage de retour de Naples à Paris, et surtout d’accompagner chaque cliché d’une échelle centimétrique (doublé par un cliché couleur pour chaque fragment). Les images multispectrales à très haute définition (en N & B) ainsi obtenues sont irremplaçables pour faciliter le déchiffrement, puis la reconstruction du rouleau initial sous forme d’une maquette en grandeur réelle, par rapprochements successifs des fragments pouvant se raccorder entre eux (en commençant par la fin et en remontant peu à peu vers le début du rouleau). Un troisième jeu d’images a été réalisé en 2012-2013 par les soins d’un informaticien, Frédéric Marchal, à partir des photos « multispectrales » ou, mieux, infrarouges (MSI) et des photos polaroïd prises pendant le « déroulement » à Naples. Quant à la loupe binoculaire à éclairage incorporé en anneau, dont s’est dotée la Bibliothèque de l’Institut de France dès 2005, elle permet d’effectuer sur l’original tous les contrôles nécessaires, essentiels pour valider l’étude effectuée d’abord sur les images numériques.

La publication de ces textes complétera à terme la série des « Œuvres philosophiques de Philodème de Gadara », dans la Collection des Universités de France, initiée par l’édition du premier volumen d’Herculanum jamais reconstruit (par les soins de D. Delattre à partir de dix numéros de PHerc. différents), le livre IV des Commentaires sur la musique du même auteur. Après publication, l’ensemble des photographies multispectrales de chacun de ces deux rouleaux sera à la disposition de la communauté scientifique, grâce à leur mise en ligne sur le site Internet de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

De plus, au printemps 2007 s’est déroulée à l’Institut une première Campagne de restauration et de conservation du PHerc.Paris 2 (2-5 avril 2007), concrétisant un projet programmé de longue date, mais plusieurs fois remis par suite de plusieurs contretemps, la venue à Paris du Prof. Knut Kleve de l’Université d’Oslo. Ce dernier avait reçu en 2005 de l’Académie des Inscriptions le Prix Salomon Reinach, « pour lui permettre de se rendre à Paris afin de former l’équipe de M. Daniel Delattre, missionnée par l’Académie, au déroulement des papyrus d’Herculanum conservés à la Bibliothèque de l’Institut de France ». C’est avec un plaisir et un bonheur évidents mêlés d’une très grande émotion que Knut Kleve, assisté d’un autre collègue chimiste norvégien qui avait suivi de près l’aventure, le Dr. Fredrik Stoermer, expliqua et montra concrètement à trois des membres de l’équipe chargée par l’Académie d’éditer ces papyrus, « sa » méthode et les conditions concrètes dans lesquelles il convient de la mettre en œuvre, ainsi que les opérations pratiques de préparation de la solution alcoolique destinée à faciliter le décollement des sovrapposti et de la colle permettant le renforcement et le collage sur papier japon des parties ainsi soulevées et détachées du support. Durant quatre jours, Laurent Capron et D. Delattre purent ainsi faire l’apprentissage concret des différentes opérations (fabrication des solutions, décollement du sovrapposto, collage, mais aussi macrophotographie de l’original avant, pendant et après le décollement), sous l’œil vigilant du Dr. Stoermer et du Prof. Kleve. Ils bénéficièrent également, en cette occasion, de la longue expérience et de la dextérité du troisième membre de l’équipe venu d’Italie tout exprès, G. Del Mastro, qui avait été formé à ces délicates manipulations par le Dr. Fosse dans les années 1990 à Naples. Au cours de cette première campagne, il s’agissait uniquement pour l’équipe parisienne d’un apprentissage, puis d’un rodage de techniques complexes et très exigeantes. Un premier inventaire partiel de six des vingt-trois plateaux (pl. 10, 11, 12, 13, 17, 22) contenant les 283 fragments de ce rouleau permit de découvrir que plusieurs d’entre eux nécessitaient une restauration urgente, en particulier lorsqu’une ou plusieurs couches s’étaient décollées spontanément depuis 1987, ou menaçaient de se décoller. Une quinzaine de fragments fut l’objet de soins lors de cette prise de contact avec les originaux. Dans le même temps, un intérêt spécial fut porté aux tout derniers fragments apparemment vides d’écriture (pl. 22), mais susceptibles d’être porteurs de lettres ayant appartenu à la subscription ou titre final de l’ouvrage. De fait, trois lettres en « écriture d’apparat », une écriture spécifique, de grande taille et très soignée, purent être identifiées au microscope, mais sans qu’il soit possible de les combiner entre elles : un alpha, un kappa ainsi qu’un sigma accompagné d’un petit trait décoratif au dessus de sa partie droite. Cette première intervention sur le papyrus permit à l’équipe de se familiariser avec des techniques exigeant beaucoup de minutie, de savoir-faire et de discernement, et de reprendre ainsi, avec le Dr Del Mastro, le flambeau de l’excellente « méthode d’Oslo ». Il faut rappeler ici que le Prof. Jean Leclant, Secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, décédé en 2011, ne manqua jamais, malgré son grand âge, de manifester le plus vif intérêt pour l’entreprise de D. Delattre, en visitant à trois reprises l’équipe au travail dans la salle de l’Académie mise à disposition pour l’occasion.

* * *

En conclusion, même si l’accès au contenu des papyrus d’Herculanum de Paris n’a, jusqu’ici, été possible qu’au moyen de la « méthode d’Oslo », celle-ci est loin d’être adaptée à l’ouverture de rouleaux entiers, parce que le seul mélange à chaud d’acide acétique et de gélatine appliqué sur le rouleau ne permet pas de décoller de grandes surfaces d’un seul tenant, comme le faisait le déroulement chimico-mécanique imaginé par Piaggio. Si bien qu’on aboutit à un morcellement à l’infini du papyrus qui pose ensuite de redoutables problèmes pour la reconstruction virtuelle du rouleau. Dans ces conditions, bien décidée à tirer les leçons du double échec de Hayter en 1816 et de Pennelli en 1877 et de la réussite, relative, de 1986-1987 à Naples, l’équipe parisienne repousse sine die, pour sa part, toute tentative d’ouverture des rouleaux restants à l’aide de ces diverses techniques, et considère que rien n’a encore surpassé la machine de Piaggio, à la condition que l’extérieur du rouleau, qui ne peut être déroulé du fait de la carbonisation, ait été « écorcé » soigneusement pour être ensuite « épluché », scorza par scorza et strate après strate, éventuellement à l’aide de la méthode d’Oslo.

L’idéal serait, en tout cas, que les recherches menées par le Dr Brent Seales et son équipe de l’Université du Kentucky sur les technologies non invasives et non destructrices aboutissent finalement à la mise en évidence de l’encre (non métallique) des papyrus d’Herculanum … Un récent rapport conjoint sur les résultats actuels de cette entreprise23 rappelle par ailleurs que la technologie de déroulement virtuel est d’ores et déjà au point, grâce aux travaux menés par B. Seales dans le cadre du projet « Educe » du « VisCenter » de Lexington24.

Or, du 4 au 7 décembre 2013, une pré-expérimentation, voisine d’une des prolongements d’analyse évoqués dans « L’Etat des recherches (2007-2012) » (voir plus haut), a été menée au synchrotron européen de Grenoble (ESRF) par une équipe franco-italienne menée par le Dr Vito Mocella (CNR Naples) et réunissant Claudio Ferrero ’ESRF), Emmanuel Brun (ESRF et Ludwig-Maximilan Institut, Munich) et Daniel Delattre (CNRS-IRHT). Cette expérience, qui était une « preuve de concept », s’est révélée décisive puisque, pour la toute première fois, des lettres grecques et même deux ou trois mots ont pu être « lus » sur les images reconstruites après scannage. Elle a fait l’objet d’un article en ligne dans Nature Communications du 20 janvier 2015, qui a rencontré un écho important au niveau international. D’autres expérimentations, toujours au Synchrotron, ont suivi et vont suivre pour affiner la méthodologie et rendre toujours plus lisible l’écriture au coeur même du rouleau carbonisé, dont la surface des spires est torturée et chaotique, rendant problématique la localisation précise des lettres à l’intérieur des colonnes d’écriture.

Ce saut technologique décisif ouvre ainsi des perspectives toutes nouvelles. Il n’y a plus désormais aucune raison de sacrifier le reste des rouleaux de Paris (ni ceux de Londres et surtout de Naples) ! Il faut savoir faire preuve d’encore un peu de patience : puisque ces rouleaux ont plus de 2000 ans, on n’est plus à une année près pour tenter de les déchiffrer de manière cohérente, et surtout non invasive !

 

Notes :

1 Marcello Gigante, dans « I Papiri ercolanesi e la Francia » , Contributi alla storia della Officina dei papiri ercolanesi, 2, « Quaderni della Biblioteca Nazionale di Napoli », serie VI 1, Rome, 1986, p. 28, rappelle que le document signalant l’envoi en France des six rouleaux carbonisés précise : « Per ordine di Sua Maestà […] Mandati al primo Console di Francia ».
2 Voir la mention à la p. 49 du catalogue manuscrit des papyrus d’Herculanum de 1822, conservé dans l’Officina dei Papiri de la Biblioteca Nazionale de Naples, qui précise en face du n°1009, « papiro intero » : « per ord(in)e superiore mandato al I° Console di Francia Napoleone Buonaparte ».
3 Paléographe latin éminent et membre de l’Institut, c’est lui qui porta à Naples les deux rouleaux, à la demande de son collègue, M. Gigante.
4 Voir M. Gigante, 1986, p. 35.
5 Ferdinand IV « ordonna qu’il fût choisi six [des papyrus les] mieux conservés […]. On a préféré de les envoyer dans leur état antique […] parce qu’il pouvait se faire que le Premier Consul eût lui-même le plaisir d’y trouver le premier quelques-uns des historiens perdus ou quelques traités inconnus de la philosophie ancienne, ou quelques morceaux de poésie qui ajoutent un nouvel ornement à la littérature grecque ou latine. Ces six pièces, conservées avec soin, sont arrivées intactes à Paris, et l’on espère que le Premier Consul en ordonnera le dépouillement » (Lettre d’Alquier à Talleyrand, A.M.A.E., C.P., Naples, vol. 127, fol. 365). Lors des négociations entre le royaume de Naples et la République française, le ministre plénipotentiaire Charles Alquier avait assuré au Roi qu’« on s’occuperait en France de déchiffrer ces manuscrits précieux et que, si nous faisions quelque découverte utile, on s’empresserait de la communiquer à S.M. afin qu’on pût tirer parti pour la science du nombre immense de papirii que renferment le musée de Portici ». Pour respecter cette promesse, le ministre de l’Intérieur Chaptal envoya, le 23 mai 1803, un message « de la part du Premier Consul » aux classes des Sciences, Arts, Littérature et Histoire de l’Institut, où il demandait à chaque classe de nommer « un de ses membres pour faire partie de la commission de quatre classes, qui sera[it] chargée de délibérer sur les moyens de dérouler les manuscrits d’Herculanum donné au Premier Consul par le roi de Naples » (Archives de l’Institut, cité par Marcello Gigante, op. cit., p. 28).
6 Son successeur, de 1807 à 1823, fut Jacques (Alexandre César) Charles.
7 Gaspard Monge, qui s’était beaucoup intéressé aux papyrus ramenés lors de la Campagne d’Egypte, avait lui-même déroulé certains rouleaux et même inventé une méthode pour les ouvrir. Bonaparte lui connaissait ce « passe-temps ». Même si les papyrus d’Egypte n’étaient pas carbonisés comme les volumina d’Herculanum, Monge devait pouvoir, dans l’esprit de Bonaparte, les dérouler d’autant qu’il connaissait les fouilles pour les avoir parcourues à l’été 1797. Vivant Denon, quant à lui, s’était rendu dans le royaume de Naples en 1778 et avait visité les fouilles de Pompéi et d’Herculanum ainsi que le musée de Portici. Ce faisant, il avait eu l’opportunité de rencontrer l’abbé Piaggio et obtenu l’autorisation d’assister aux opérations de déroulement des rouleaux (voir Agathe Antoni, « L’officina des Papyrus dans la description de Vivant Denon », CErc 32/2002, p. 321-324). Pour Bonaparte, ils étaient donc les mieux à même de s’occuper des papyrus d’Herculanum de Paris.
8 Le rapport est reproduit par Marcello Gigante dans « I Papiri ercolanesi e la Francia », op. cit., p. 31-32.
9 Rochette en rendit compte dans le Journal des Savants de 1822, p. 185-188. Quand à la même époque le chimiste anglais Humphrey Davy se présenta pour effectuer des expériences similaires, ayant perdu plusieurs rouleaux, George IV lui recommanda d’aller étudier à Naples les rouleaux italiens (« Paléographie, des livres et manuscrits », Revue Britannique, mars 1836, in Revue Britannique, choix d’articles traduits des meilleurs écrits périodiques de la Grande Bretagne, 4e série t. 1, Bruxelles, 1836, p. 218). Des douze papyrus britanniques il ne resterait aujourd’hui plus qu’un seul entier, qui est conservé à la Bodleian Library. Les autres, ouverts, sont conservés à la British Library de Londres.
10 Son prénom est en réalité italien, Enrico. Ancien gardien-restaurateur du Musée Campana à Rome, il suivit celui-ci à Paris quand il devint l’éphémère Musée Napoléon III après son achat par l’Empereur, et intégra l’Atelier des Antiques du Louvre à cette occasion. Son frère aîné Giaccomo et lui sont connus aujourd’hui surtout comme restaurateurs faussaires.
11 Ces deux personnages sont mentionnés dans le post-scriptum de la lettre d’Alfred Rébelliau dont il est question un peu avant ; Félix désigne « M. Ravaisson père ».
12 Il dirigea la Bibliothèque de 1898 à 1919, et mourut en 1934. Mme Mireille Pastoureau doit être vivement remerciée pour cette utile précision, car la signature de cette lettre, conservée elle aussi dans la caisse dite « Objet 59 », n’est pas explicite (« A Re »).
13 Il l’était devenu l’année précédente (1898).
14 En réalité, douze des carnets de Léonard, emportés de la Bibliothèque ambrosienne de Milan par les troupes de la République française en 1796, sont entrés à la Bibliothèque de l’Institut un peu avant 1800, tandis que les six rouleaux de papyrus ne sont arrivés que fin 1802.
15 La lettre d’A. Rébelliau précise un peu plus loin que « Penelli [est] mort, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire, il y a une dizaine d’années ».
16 Voici le texte (dicté par Rébelliau) des passages qui intéressent directement le présent propos : « 1° Le rapport fait à l’Académie des Inscriptions le 31 Janvier 1817, (sic) par Raoul Rochette omet de dire le nombre des rouleaux qui étaient alors en possession de l’Institut. Il fait entendre seulement que les tentatives qu’on avait faites alors pour les dérouler et les déchiffrer n’avaient guère abouti qu’à les anéantir. Sur ces tentatives, du reste, et les moyens employés, ce rapport donne des détails intéressants. 2° Je ne trouve dans les Catalogues de la Bibliothèque aucune trace de l’entrée de ces rouleaux. Sur les registres, je ne m’en étonne pas, attendu que c’est moi qui ai dû en 1894 introduire à la Bibliothèque la pratique de l’inscription à l’entrée sur des registres adhoc, – mais je suis surpris de ne trouver pas même une fiche. (…) 3° De leur [sc. des papyrus] communication au Sieur Penelli (sic), employé au Louvre, M. Heuzey, que j’ai eu l’honneur de voir hier, – M. Héron de Villefosse et M. Philippe Berger se souviennent. Ils ne savent ni les uns ni les autres quel résultat l’essai de déroulement avait donné. M. Philippe Berger m’affirme avoir ouï dire par M. Lalanne, que cet essai n’avait abouti, encore, qu’à la destruction du papyrus et à l’émiettement dont la boîte que nous conservons [« Objet 59 » ?] offre la preuve ».
17 Accès (en cliquant avec le bouton droit de la souris sur Afficher) à l’adresse suivante :
www.bibliotheque-institutdefrance.f ;;/Estampages_et_papyrus.doc - Afficher. Que soit vivement remerciée Mme Delattre qui a effectué cette « promenade virtuelle », le 9 Juin 2012.
18 Cette Note a été présentée le 5 Avril 2013, juste avant une Communication du Prof. Louis Godard ‒ qui joua un rôle décisif dans le retour à Paris des PHerc.Paris. 1 et 2 en 2002 ‒, consacrée à la Tavola Doria de Léonard de Vinci.
19 Un scannage complet des PHerc.Paris. 3 et 4 a eu lieu à l’Institut en juillet 2009, comme cela avait été annoncé lors du Colloque International Philodème de Gadara (17-19 juin 2009) ; voir Brent Seales, « Lire sans détruire les papyrus carbonisés d’Herculanum », CRAI, Avril-Juin 2009, p. 907-923. On trouvera la publication conjointe, par B. Seales et moi-même, des données recueillies lors des expériences américaines dans les Cronache Ercolanesi 43/2013, sous le titre « Virtual Unrolling of Carbonized Herculaneum Scrolls : Research Status (2007-2012) », aux p. 191-208.
20 Voir l’Interview de Daniel Delattre, « Les rouleaux d’Herculanum donnés au Consul Bonaparte », qui a été réalisé en 2010 par Chantal Lheureux-Prévot et François Houdecek, et qui peut être consulté à l’adresse suivante :
http://www.napoleon.org/fr/magazine
21 Voir plus haut.
22 C’est à cette occasion que G. Del Mastro se forma au décollement des sovrapposti.
23 Dans les CErc 43/2013, sous le titre « Virtual Unrolling of Carbonized Herculaneum Scrolls : Research Status (2007-2012) », p. 191-208.
24 Voir W.B. Seales-Yun Lin, « Digital Restoration using Volumetric Scanning », JCDL - Proceedings of the 4th ACM/IEEE-CS joint conference on Digital libraries, ACM New York, 2004, p. 117-124.

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