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ALLOCUTION D’ACCUEIL M. MICHEL ZINK, SECRÉTAIRE PERPÉTUEL

Michel ZINK

Secrétaire perpétuel de l’Académie

 

 

 

 

Monsieur le Chancelier,

Messieurs les Ambassadeurs,

Madame et Messieurs les Conseillers culturels,

Mesdames et Messieurs les Fondateurs,

Mesdames et Messieurs les hautes personnalités,

Mes chers Confrères,

Mesdames, Messieurs,

 

Les mathématiques et les sciences de la matière et de la vie sont des sciences de l’universel. Mais la pensée et les savoirs sur l’homme, que l’on appelle, peut-être abusivement, les sciences de l’homme, supposent un va-et-vient entre le particulier et l’universel. L’Académie des sciences réunit des savants du monde entier, mais ils pourraient aussi bien être du même village : les lois mathématiques et celles de l’univers sont les mêmes partout. L’Académie des inscriptions et belles-lettres réunit des savants du monde entier, mais parce que ses travaux portent sur les civilisations du monde entier dans leur diversité. Non que ces travaux cherchent à accentuer les différences ou qu’ils aient cet effet. Mais la connaissance, dans leur variété, des langues, des mœurs, des arts, des connaissances, des croyances et de l’histoire de tous les peuples, la connaissance des hommes dans leurs voies et façons, pour parler comme Saint-John Perse, est nécessaire si l’on veut penser avec profondeur, nuance et exactitude ce qui fait la communauté des hommes.

C’est pourquoi l’Académie des inscriptions et belles-lettres qui, lors de sa fondation, a tout naturellement consacré ses travaux à notre civilisation dans sa continuité chronologique, c’est-à-dire à l’Antiquité grecque et romaine et à ce qu’on appelait alors les antiquités nationales, notre Moyen Âge, s’est très vite intéressée aux civilisations de l’Orient, y compris de l’Orient le plus lointain et, en ce temps-là, le moins accessible. Elle l’a fait selon sa méthode, qui est dans l’effort patient, tenace, difficile, pour apprendre, connaître et comprendre, sans chercher à juger ni à trancher. Les académiciens de l’Académie des inscriptions et belles-lettres n’étaient ni des missionnaires, contraints de confronter ce qu’ils découvraient des peuples lointains à la religion qu’ils souhaitaient leur révéler, ni des philosophes, soucieux de soutenir leur critique de notre civilisation par ce qu’ils croyaient connaître des autres. Mais lorsque le philologue a appris la langue, lu les textes, déchiffré les inscriptions, lorsque l’archéologue a mis au jour les monuments, lorsque l’historien a ordonné les faits, comment échapper à la comparaison entre les civilisations, dans les domaines les plus visibles, par exemple celui l’organisation sociale et de la vie matérielle, comme dans les plus difficilement saisissables, par exemple les formes de la sensibilité et de la perception qui fondent les arts et le goût ?

Notre Académie a choisi de consacrer cette année sa séance solennelle à une question relevant de ce dernier domaine. Elle le fait à l’occasion d’un anniversaire : notre associé étranger le Maître Jao Tsung-I a fêté ses cent ans au mois d’août de cette année. Il est difficile de dire en peu de mots la variété des compétences et des talents de Jao Tsung-I, historien, archéologue, épigraphiste, peintre, poète, calligraphe, plus difficile encore de faire mesurer l’immensité du prestige dont il jouit en Chine. Il est impossible, si l’on n’est pas sinologue, de rendre justice à son génie. C’est pourquoi je laisse ce soin à mon confrère, Franciscus Verellen.

En 2013, Jao Tsung-I a été élu membre associé de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Son état de santé ne lui permettant pas de venir à Paris pour être reçu académicien dans ce palais, nous nous sommes rendus, Franciscus Verellen et moi à Hong Kong, où la cérémonie s’est tenue à l’Université chinoise de Hong Kong, sous une forme un peu particulière, tout en respectant l’essentiel de notre protocole (Illustration 1). Mais au mois de juin de cette année, Jao Tsung-I était à Paris pour le vernissage, en présence de S.E. Monsieur l’ambassadeur de Chine en France, d’une exposition de ses tableaux à la Pagode, rue de Courcelles, et j’ai eu l’honneur et le plaisir de l’accueillir à cette occasion à l’Institut (Illustration 2). Aujourd’hui, il ne peut être parmi nous, mais l’exemple de son œuvre nous a conduits à définir le thème de cette séance, qui lui est dédiée : « Poésie et peinture ».

Chaque année, notre Académie s’efforce de choisir pour sa séance solennelle un thème qui intéresse plusieurs disciplines de sa compétence et plusieurs des civilisations qui font l’objet de ses travaux. À cet égard, le thème « Poésie et peinture » nous tend un piège. L’Occident, héritier du monde grec et latin, croit pouvoir le revendiquer. Il pense immédiatement au ut pictura poesis d’Horace, aux considérations analogues des auteurs grecs qui l’ont précédé, aux diverses interprétations qui ont été données de cette formule, le plus souvent en la tirant du contexte de l’Art poétique  : la poésie et la peinture sont toutes deux des arts de l’imitation et de la représentation ; par un échange ou un cumul de leurs capacités naturelles, la poésie doit donner à voir et la peinture doit donner à comprendre ; la description d’une œuvre d’art (ecphrasis) est, depuis celle du bouclier d’Achille dans l’Iliade, un exercice privilégié de la poésie. La devise et l’emblème n’associent-ils pas, depuis l’Antiquité jusqu’à l’âge classique, le poème à l’image ? Lorsqu’au XVe siècle Henri Baude, de son état inspecteur des impôts, écrit des Dits moraux pour faire tapisserie, il n’entend pas, sous ce titre, orner de propos édifiants les carnets de bal des jeunes filles restées assises près de leur maman. Il compose des poèmes dont le contenu pourra être illustré par une tapisserie, comme, de fait, ils l’ont été par les peintures murales du château de Bourbon-Busset.

Mais toutes ces conceptions, qui supposent peu ou prou que la poésie représente comme la peinture et que la peinture signifie comme la poésie, ont été battues en brèche dès la fin du XVIIIe siècle et sont généralement peu compatibles avec les notions contemporaines de peinture et de poésie. Ou alors, en inversant la démarche traditionnelle, on pourrait dire avec Yves Bonnefoy, poète si attentif à la peinture, que les deux arts ont en commun d’être étrangers au concept et d’exprimer directement la réalité du monde. Il subsiste cependant toujours entre la matérialité de la peinture et l’abstraction des mots un fossé qui ne peut être comblé que par l’artifice d’une pensée analogique : le ut (comme) d’Horace.

Mais ce carcan éclate et les barrières qui limitent cette discussion s’effondrent si l’on quitte l’Europe et si l’on pose la question de la relation entre poésie et peinture aux civilisations de l’Extrême-Orient, et d’abord à leur civilisation mère qu’est celle de la Chine. Même un ignorant comme moi peut concevoir que la relation entre la poésie et la peinture, si étroite qu’en chinois, me dit-on, les deux mots associés forment une unité sémantique courante, est infiniment plus essentielle et plus riche dans un monde où l’écriture est idéogrammatique et où la calligraphie ne se limite pas à l’art de la belle écriture, comme le dit le mot grec que nous utilisons, mais constitue une sorte de synthèse des arts et leur expression la plus achevée. L’œuvre de Jao Tsung-I, peintre, poète, calligraphe et savant, est là pour nous apprendre que cette synthèse des arts autour de la poésie et de la peinture a dans le monde chinois une dimension et un sens qui ne nous sont pas familiers et qui peut élargir nos conceptions, nos perceptions et notre goût.

Les Occidentaux qui ont su aborder la Chine à la fois en poètes et en savants ont parfois tenté d’en donner une idée. Ainsi Victor Segalen avec Stèles. Mais en jugeant nécessaire d’intégrer à son ouvrage la reproduction des stèles dont il transpose et métamorphose les inscriptions pour en faire des poèmes français, Segalen reconnaît l’inévitable défaite qu’entraîne leur passage à une langue dont la poésie n’est pas en elle-même un art du visuel ou ne le devient que marginalement par la pratique ludique du calligramme. S’il a tenu à reproduire les stèles et s’il a eu le sentiment que ses poèmes français seraient sans elles mutilés, c’est aussi que ce médecin de la marine écrivain avait un tempérament et des goûts de savant. Il a été invité plusieurs fois à présenter des communications devant l’Académie des inscriptions et belles-lettres et sa correspondance montre qu’il attachait à ces invitations le plus grand prix. Au reste, le si regretté Simon Leys voyait en lui un frère en sinologie au point de prendre pour pseudonyme ce nom de Leys, celui du héros éponyme de son roman René Leys.

En un mot, notre confrère Jao Tsung-I, bien qu’il ne soit malheureusement pas physiquement présent parmi nous, ne nous a pas seulement inspiré le thème de cette séance. Nous comptons sur lui, à travers Franciscus Verellen, interprète de son œuvre et de sa pensée, pour enrichir et approfondir notre conception de la relation entre la poésie et la peinture.

Mais cette révélation viendra, comme il se doit, en dernier. Nous partirons du monde qui est le plus familier à la plupart d’entre nous. Nous avons fait appel pour cela à deux de nos confrères, pensant qu’ils ne seraient pas trop de deux, l’un et l’autre fort savants et fort subtils, face au poids de la Chine et au prestige de Jao Tsung-I.

Nous entendrons d’abord Monsieur Laurent Pernot, professeur à l’université de Strasbourg. Laurent Pernot est un helléniste, spécialiste de la rhétorique antique, particulièrement de la seconde sophistique. Si quelque point de l’œuvre et de la personnalité d’Aelius Aristide, rhéteur grec du IIe siècle de notre ère, vous reste obscur, adressez-vous à lui : il vous éclairera. Il a présidé la Société internationale de rhétorique à la suite de son fondateur, notre confrère Marc Fumaroli. On sait la place qu’occupe la rhétorique dans la culture antique. Certes, sa première préoccupation est le discours qui, politique, judiciaire ou épidictique, est au cœur de la vie publique. Mais elle s’intéresse à toutes les formes littéraires et à tous les effets du langage, à sa puissance d’évocation, à ses figures. Elle est attentive à l’ecphrasis, qui constitue, on l’a vu, le lien le plus évident entre la poésie et les arts du visuel. Il est donc naturel de lui demander une réponse à la question que nous posons.

Viendra ensuite le tour de Monsieur Jean-Yves Tilliette, professeur de langue et littérature latine du Moyen Âge à l’université de Genève. Si vous êtes déjà ferré à glace sur Aelius Aristide mais que votre information sur Baudri de Bourgueil reste lacunaire, c’est vers lui qu’il faut vous tourner. Il a édité et traduit en deux gros volumes la totalité de l’œuvre poétique de cet abbé de Bourgueil, puis évêque de Dol de Bretagne à la fin du XIe et au début du XIIe siècle. Baudri est en particulier l’auteur d’un poème de plus de 1300 vers qui consiste en une description à la fois précise et fantastique de la chambre de la comtesse Adèle de Blois, fille de Guillaume le Conquérant : c’est un des plus beaux exemples d’ecphrasis, je ne dis pas de la littérature latine médiévale, mais de toute la littérature latine, si ce n’est de la littérature tout court. Quand j’aurai ajouté que Jean-Yves Tilliette est l’auteur d’un livre qui renouvelle entièrement notre lecture d’un des arts poétiques les plus importants du Moyen Âge, la Poetria nova de Geoffroy de Vinsauf, vous conviendrez qu’il est digne de nous faire partager ses réflexions sur le sujet du jour.

Enfin, Monsieur Franciscus Verellen, professeur à l’Université chinoise de Hong Kong, ancien directeur de l’École française d’Extrême-Orient et spécialiste, entre autres, du taoïsme d’un point de vue à la fois historique et philologique, nous initiera au mystère de la relation entre poésie et peinture en Chine. Il le fera de façon générale avant de concentrer son propos sur l’œuvre de Jao Tsung-I, qu’il nous présentera en même temps que la personnalité de notre illustre et vénéré confrère.

Lorsque nous nous sommes rendus à Hong Kong en 2013, Franciscus Verellen et moi, pour la cérémonie de réception délocalisée du Maître Jao Tsung-I à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, le nouvel académicien a eu l’attention de me remettre une calligraphie de sa main : un rouleau où se lit la traduction ou l’équivalent en chinois de « Académie des inscriptions et belles-lettres » (Illustration 3). Vous avez sous les yeux, par la magie du pinceau de Jao Tsung-I, cette métamorphose de notre Académie, certes savante et vénérable, mais rarement considérée comme le séjour de la poésie pure et des arts d’agrément, en une œuvre d’art faite de mots.

 



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