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Périodisation de l’Histoire et violence humaine : quand les premières guerres apparaissent-elles ?

par M. Jean Guilaine, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres

 

 Les archéologues qui travaillent sur les périodes dépourvues de textes tentent de contourner ce désavantage en scrutant le moindre détail matériel susceptible de leur livrer des clés interprétatives fiables. Dans leur souci d’établir une classification la plus sûre possible des temps antérieurs à tout document écrit, les préhistoriens du 19e siècle ont ainsi eu recours aux vestiges que les fouilles archéologiques mettaient à leur disposition pour assurer une périodisation de ces époques lointaines. Dès 1861, Edouard Lartet élabora une chronologie fondée sur des faunes contemporaines de la longue histoire de l’homme et distingua un Âge du Grand Ours des Cavernes, un Âge du Mammouth, un Âge du Renne, enfin un Âge de l’Aurochs. En 1865, John Lubbock divisa les temps préhistoriques en quatre grandes périodes : Paléolithique, Néolithique, Âge du bronze, Âge du fer. En 1869, en désaccord avec la méthode de classification paléontologique de Lartet, Gabriel de Mortillet présenta une prenant appui sur les industries de la pierre et de l’os, chaque période distinguée par des instruments caractéristiques et par des gisements-types, le tout marqué par une longue évolution des outils gagnant au fil du temps en efficacité et en complexité. Par la suite, et tout au long du 20e siècle, l’amélioration de ces classifications chronologiques, la définition de cultures spécifiques avec leurs caractères propres ont donné du grain à moudre aux préhistoriens tandis que, dans le courant de ce même siècle, s’affirmait une approche de caractère plus ethnologique pour expliquer les variations dans la matérialité des productions. Il en résulta des périodisations de plus en plus affinées, surtout lorsque les méthodes de datations absolues vinrent, après 1950, livrer des points de repère plus sûrs. Mais, en dépit de quelques rares essais, l’archéologie préhistorique ne s’était guère risquée sur le champ du social, un espace pourtant couvert dès le 19e siècle par les anthropologues évolutionnistes puis, tout au long du 20e, par l’anthropologie structuraliste notamment. L’archéologie n’a franchi ce pas que vers les années 70 du siècle passé lorsque, sous l’influence de l’anthropologie néo-évolutionniste anglo-saxonne, elle a tenté d’ébaucher les contours de l’organisation sociale des communautés préhistoriques en faisant porter essentiellement la réflexion sur les notions de statut, de hiérarchie ou d’inégalités au sein des groupes humains.

Il est, par contre, des thèmes relevant de l’archéologie sociale qui n’ont toutefois émergé qu’assez récemment, non que les preuves fassent défaut, mais en raison des difficultés, en se fondant sur des éléments exclusivement matériels, à dégager un consensus interprétatif. Tel est notamment le cas de la guerre. Peut-on en dater les premiers instants ? Son développement initial peut-il prendre place dans une sorte de périodisation de l’histoire humaine ? L’archéologue qui souhaite, en toute indépendance d’esprit, aborder une telle question dans le cadre de l’Europe de l’Ouest mais aussi dans un contexte plus général, se trouve d’emblée pris en étau entre deux opinions théoriques contradictoires. Car l’archéologie a été précédée sur ce terrain par des positions anthropologiques, sinon philosophiques, qui, tels des présupposés contraignants, ont eu pour effet d’orienter toute interprétation à venir. Pour certains, la guerre est un avatar tardif de l’évolution sociale et n’a pu apparaître avant le Néolithique : elle est donc la conséquence de la production et de la capitalisation de richesses économiques : céréales, troupeaux, etc. Les tenants de cette thèse conçoivent mal que les populations antérieures de chasseurs-cueilleurs, peu nombreuses, solidaires, aient connu de réels affrontements. Le mythe de l’Âge d’Or, de douceur de vivre au sein d’une nature généreuse sert à l’occasion de toile de fond à cette vision. À l’opposé, d’autres esprits estiment qu’il ne faut guère faire confiance à la philanthropie supposée de notre espèce et pensent que violence, agressions et conflits sont de tous les temps. Et de prendre des exemples dans des sociétés récentes ou sub-contemporaines de chasseurs-cueilleurs, qui n’ont donc pas franchi le seuil de l’agriculture, mais qui n’en sont pas moins belliqueuses. Observation contestée par les premiers qui font observer que ces sociétés ont souvent derrière elles une longue histoire et que, pacifiques au début, elles ne sont devenues guerrières que récemment lorsque les européens ont tenté de les spolier de leurs territoires ancestraux. Où est donc la bonne réponse ? L’archéologue qui veut se tenir à l’écart de ces représentations n’a qu’une seule voie : s’en tenir aux données. Que nous disent celles-ci ?

Que la violence, certes, est ancienne. Si on laisse de côté la documentation anthropologique des temps les plus reculés, on trouvera chez les Néandertaliens divers exemples de blessures imputables à des coups reçus, comme cette jeune femme de Saint-Césaire (Charente-Maritime), victime d’un impact donné sur la partie droite de son crâne par un instrument très aiguisé. Si l’interprétation de ces agressions n’est pas toujours aisée, d’autres pratiques semblent être enracinées dans une évidente durée. Tel pourrait être le cas de meurtres rituels mais dont on ne sait pas toujours si les victimes en sont des membres de la communauté ou des prisonniers, dans ce second cas consécutifs à un fait de guerre. Trois exemples :

- D’abord la scène rupestre de l’Addaura en Sicile datée vers 12 000 à 10 000 avant notre ère. Entourés par des personnages assez étranges, probablement déguisés avec leur coiffure bouffante et leur nez en bec d’oiseau, deux personnages pourraient être des suppliciés, disposés sur le ventre, ligotés, jambes pliées sur le postérieur. Une corde semble relier leur cheville à un possible nœud coulant fixé autour du cou. Le moindre geste de déploiement des jambes, inévitable dans une telle position, entraîne l’étranglement des victimes.

- Un autre cas est une sépulture double de la nécropole de Téviec (Morbihan) vers 6000 avant notre ère. Il ne s’agit pas d’un couple hétérosexuel comme cela avait été publié dans les années 30 du siècle passé mais de deux femmes, massacrées par de violents coups portés sur leur boîte crânienne, puis disposées dans une fosse creusée à leur intention avec une évidente mise en scène (dépouilles parées, toiture avec aménagement de bois de cerf). Ce soin mis à les inhumer avec application laisse entendre qu’elles ont pu être éliminées par leur propre communauté.

- Cette pratique des meurtres rituels semble se poursuivre chez les premiers agriculteurs comme pourraient l’indiquer les sépultures mises au jour sur le site vendéen des Châtelliers-du-Vieil-Auzay, datées de la seconde moitié du 4e millénaire. Dans chacune de ces tombes se trouvaient un jeune adulte et un adolescent, tous deux massacrés par des projectiles ayant impacté leur corps et par des coups donnés sur la tempe. À chaque fois, les dépouilles ont été disposées de façon symétrique, côte à côte ou tête-bêche. Cette scénographie pourrait témoigner d’une certaine considération envers ces couples de défunts éliminés.

Mais comment détecter des faits de guerre indiscutables ? Partons d’un postulat : le terme « guerre » usité pour le temps des chasseurs cueilleurs ou des premiers agriculteurs ne saurait impliquer qu’un nombre réduit d’intervenants et se limiter à des raids ou à des affrontements entre petites unités. Peut-être l’invention de l’arc vers la fin des temps paléolithiques, en modernisant les techniques de chasse, a-t-elle parallèlement favorisé l’apparition des premiers conflits ? Car on observe dès lors des corps percés de flèches comme ce tout jeune enfant de la sépulture double de Grimaldi en Ligurie ou cette femme de la grotte sicilienne de San Teodoro. Mais la confrontation peut être la plus ancienne semble suggérée par les fosses sépulcrales fouillées au Soudan sur le site du Djebel Sahaba et datées vers 12 000 à 11 000 ans avant notre ère. Sur les 59 sujets de tous âges et des deux sexes reconnus, 24 avaient succombé à des impacts de flèches encore fichées dans leurs ossements. Des pointes de projectile erratiques trouvées au contact des autres individus laissent supposer que ceux-ci avaient été également atteints mais dans leurs chairs. Des coups leur avaient aussi été portés sur la tête, le thorax et l’abdomen. Ceci conforte l’hypothèse qu’il ne s’agit point-là de morts ordinaires mais d’une tuerie : l’acharnement à cribler de traits certains sujets déjà morts argumente l’hypothèse. Les chasseurs-cueilleurs paléolithiques pouvaient donc s’affronter violemment.

Leurs successeurs mésolithiques, également chasseurs, n’ont pas été en reste. Sur la seule nécropole de Schela Cladovei, dans la région des Portes de Fer en Roumanie, parmi les 57 individus mis au jour, 19 ont été blessés ou occis par projectiles.

Bien entendu, la mise en place du Néolithique n’a pu qu’amplifier ces tendances : la création de territoires mis en valeur par l’agriculture et l’élevage a inévitablement engendré des tensions frontalières, aggravées par le développement d’inégalités sociales et la pression démographique. En France, le nombre de blessures létales par flèches augmentera brusquement vers 3000 avant notre ère. Mais déjà les premiers néolithiques de l’Europe tempérée, vers – 5000, s’étaient distingués par des épisodes particulièrement meurtriers. En témoigne notamment ce charnier excavé à Talheim, en Bade-Wurtemberg : il contenait les dépouilles de 34 sujets – hommes, femmes, enfants -, victimes d’un massacre collectif, le crâne fracassé par des haches de pierre polie, des chocs de gourdin ou des impacts de flèches et jetés pêle-mêle dans une fosse commune. Des analyses chimiques du strontium ont reconnu parmi les victimes les restes de trois familles distinctes. Les femmes de l’une étaient absentes, peut-être avaient-elles été enlevées.

De ces conflits néolithiques, quelques bonnes images nous sont données par les scènes rupestres peintes sous certains abris de l’Espagne méditerranéenne. Cet art, dit « du Levant espagnol », trop longtemps attribué aux temps des derniers chasseurs, est aujourd’hui reconnu comme d’âge néolithique. Des batailles y sont clairement figurées. Ce sont des combats d’archers qui opposent deux groupes d’intervenants, parfois parés de coiffures ou de vêtements spécifiques (scènes de Los Dogues, dans le Maestrazgo ou du Molino de las Fuentes dans la province d’Albacete). On procède aussi à l’élimination de prisonniers comme semblent l’indiquer des représentations d’exécution par des pelotons d’archers.

Vers la fin des temps néolithiques, autour de – 3500, une arme nouvelle fait son apparition : le poignard à lame de silex et, peu après, à lame de cuivre. Cette arme devient vite un signe emblématique de la masculinité. Elle sera systématiquement reproduite sur les stèles anthropomorphes des 4e et 3e millénaires, de la Crimée jusqu’à la péninsule Ibérique, pour connoter les hommes, alors que les femmes ne sont distinguées que par un caractère anatomique, leur poitrine. Cette statuaire contribue à divulguer une certaine image du « guerrier » qui trouve alors confirmation dans les mobiliers des tombes masculines des deux principales entités culturelles qui, au 3e millénaire, se sont partagé l’espace européen : la culture de la céramique cordée, avec ses poignards de silex et ses haches de pierre, dites « de bataille », la culture du vase campaniforme avec ses poignards et ses pointes de javelot en cuivre et ses protège-poignets d’archers. Il ne s’agit point-là de simples marqueurs de parade mais aussi d’armes blanches efficientes comme le montre cette lame enfoncée dans la colonne vertébrale d’un sujet de la grotte du Pas de Joulié (Gard). Ce « guerrier » pourtant n’est qu’une projection idéelle puisqu’il n’existe alors en Occident aucune armée. C’est un belligérant occasionnel.

Il faudra attendre le milieu du 2e millénaire avant notre ère, au cœur de l’Âge du bronze, pour que deux autres armes viennent prendre place dans l’espace des conflits : l’épée de bronze et la lance à pointe de métal. L’épée notamment qui, sous des formes diverses, apparaît tout à la fois en Europe centrale, dans l’orbe mycénien, dans l’aire sarde du Proto-Nouragique ou dans la péninsule Ibérique, va modifier assez profondément les comportements stratégiques. Les combats d’archers imposaient des tirs à distance. On aborde dès lors un vrai face à face, un affrontement rapproché de fantassins avant la lettre permettant de mieux faire apparaître les qualités de bravoure et de courage des acteurs. Le combattant, jusque-là plutôt embusqué et anonyme, est désormais identifié. L’affrontement devient dès lors un métier et, parallèlement, un tremplin social.

*

Je laisse chacun de vous méditer sur ces faits scrupuleusement observés mais dont l’interprétation reste parfois ouverte. Avec le Djebel Sahaba, vers le 12e millénaire avant l’ère, on constate que des tensions entre communautés de chasseurs avaient déjà conduit à des antagonismes meurtriers, comportements que, plus tard, les paysans du Néolithique puis de l’Âge du bronze ne feront qu’accentuer. En se limitant à l’espace européen, on pourrait presque tenter une périodisation de ces affrontements à partir des armes utilisées. Ainsi un Âge de l’arc exclusif, attesté dès le Paléolithique supérieur et longtemps demeuré l’arme-reine des confrontations. Puis au 4e millénaire une sorte d’Âge du poignard, intermédiaire, qui, sans évacuer l’arc, aurait orienté vers les premiers corps-à-corps. Enfin 2000 ans plus tard, un Âge de l’épée et de la lance qui, sans renier les armes précédentes, instituerait le fonction de belligérant « à plein temps ».

Ce découpage est, je l’avoue, peu conventionnel. Au moins dans sa perspective évolutionniste, a-t-il l’intérêt de montrer qu’aux archers du Néolithique, qui étaient eux-mêmes des combattants d’occasion, des paysans défendant leur territoire et les produits de leur travail, s’est progressivement substitué, avec la pyramide sociale, un corps de guerriers au service de dominants, ceux-ci contrôlant de leur puissance les grands réseaux d’échanges qui irriguaient dès lors l’Europe protohistorique.



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