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Prospections et fouilles
archéologiques françaises en Turquie


Par Mme Juliette de LA GENIÈRE, membre de l’Académie

Également disponible sur Persée.


De tout temps la Turquie a exercé sur les Français un attrait considérable. Est-ce à cause du souvenir de l’entente entre François Ier et Soliman le magnifique (1536), alliance évoquée aujourd’hui au Musée d’Ecouen ? Ou serait-ce l’évocation de l’étrange roman d’Aimée Dubuc de Riverie, cette jeune Française née en Martinique en 1776 qui, après avoir subi un enlèvement dramatique, s’est retrouvée au Sarail d’Istanbul où, selon certains, elle serait devenue Naksidil Sultane, mère très aimée du sultan Mahmut II ; Sultane Validé, qui aurait été honorée d’un cénotaphe près de la mosquée de Fatih ; elle aurait, dit-on, contribué à réduire les tensions dans les relations diplomatiques entre la France et la Sublime Porte au temps de la campagne d’Égypte de Bonaparte.

C’est justement l’extraordinaire moisson scientifique récoltée par les savants français lors de l’expédition d’Égypte qui a inspiré la décision de Guizot, ministre de Louis-Philippe, d’organiser une mission en Asie Mineure à la recherche de cités anciennes. Après avoir consulté l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, il en confia la responsabilité à Charles Texier, architecte et historien de l’Antiquité. L’accueil très bienveillant que le Sultan et les Ministres de la Porte réservèrent à Charles Texier nous est connu par les lettres qu’il adressa à cette Académie. Ces bonnes conditions lui permirent de pénétrer au cœur de l’Anatolie, dépassant le village d’Angora, l’actuelle Ankara, et de découvrir les ruines grandioses de Bogaz Köy, avec ses fortifications massives en appareil cyclopéen que l’on peut, disait-il, longer entièrement à cheval. Frappé par l’importance de cette culture encore inconnue, Charles Texier entreprit d’en établir une documentation systématique ; il accomplit ce travail en quatre années sur place. On lui doit le premier plan de la cité antique sur lequel il situa les ruines imposantes du Palais Royal au sommet du Büyük Kale, celles, plus bas, du temple du dieu de l’orage et celui de la déesse solaire. C’est encore Charles Texier qui découvrit, à quelques km de Bogaz Köy, l’ensemble monumental de Yazilikaya, ces reliefs sacrés creusés dans le roc dont il exécuta une série de gravures et des relevés précis. Les recherches françaises à Bogaz Köy et Yazilikaya se poursuivirent au temps de Napoléon III sous la direction de l’archéologue Georges Perrot, qui enrichit le nombre des relevés, des gravures, et établit la première documentation photographique de qualité des deux sites ; la mission française participa également à la sauvegarde des reliefs d’Alaca Höyuk. Et c’est en 1893-1894, au cours de l’expédition suivante dirigée par Ernest Chantre, anthropologue et préhistorien, que furent découverts les premiers fragments des archives royales en une langue inconnue : il avait découvert le hittite. Les recherches des savants français à Bogaz Köy et dans le sanctuaire de Yazilikaya furent interrompues en 1906 lorsque, au temps du plus grand prestige de Guillaume II, l’autorisation de fouilles fut octroyée à une équipe de chercheurs allemands.

Vers la fin du XIXe et au début du XXe siècle, quelques très fortes personnalités occupent le devant de la scène à Constantinople. Osman Hamdy Bey en sera le chef d’orchestre. Il avait fait à Paris des études de droit, pendant lesquelles l’essentiel de son temps avait été consacré en réalité à suivre des cours d’art auprès du peintre Boulanger. Après avoir occupé quelques postes administratifs qui ne l’enthousiasmaient guère, il reçut en 1881 la direction conjointe du Musée Archéologique et de l’École des Beaux-Arts. Infiniment cultivé, très ouvert, il sut s’entourer de collaborateurs de grande qualité, très spécialisés dans l’étude des Antiquités qu’il s’employait à sauver. Le premier d’entre eux, qui lui fut présenté par le dynamique ambassadeur Tissot en 1881, fut Salomon Reinach, l’un des trois frères Reinach, tous grands érudits ; il noua avec lui une amitié qui dura toute la vie. Salomon Reinach, lorsqu’il entreprit pour Hamdy Bey une étude des pièces du Musée de Constantinople, avait déjà une expérience de travail en Anatolie, expérience acquise lors des fouilles qu’il avait dirigées avec Edmond Pottier dans la nécropole de Myrina depuis 1880. Jusque là, les riches mobiliers funéraires de Myrina avaient fait la fortune des fouilleurs clandestins. Les deux jeunes gens, de 22/25 ans, eurent l’énorme chance de bénéficier de l’hospitalité de la famille Baltazzi qui avait là de grandes terres et une vaste et belle maison. L’atout considérable que représentait l’appui de cette famille de notables est exactement ce qui a manqué à un autre helléniste français, Amédée Hauvette qui, vers la même époque, dut renoncer à l’étude du théâtre de Teos, car il ne connaissait pas les notables locaux, les Balladur, riches commerçants de Smyrne. Salomon Reinach et Edmond Pottier, au contraire, purent mener à bien l’exploration de quelque 5000 tombes de Myrina datables entre le IIIe et le Ier siècle av. J.C., dont certaines renfermaient en abondance des figurines de terre cuite, souvent en bon état, et conservant des traces de polychromie. Les deux savants purent établir que le groupement des terres cuites dans chaque sépulture répondait à une cohérence thématique ; un choix en rapport avec le sexe, l’âge et le statut social du défunt. De leur vie quotidienne, rythmée par les horaires du chantier, on entend les réflexions d’Edmond Pottier, futur Conservateur en Chef du Louvre, qui, dans des lettres pleines d’humour, évoque l’heure de la sieste lorsqu’il mangeait des oeufs durs à l’ombre d’un figuier, tandis que Salomon Reinach montait dans l’arbre voisin, s’allongeait entre les branches et, protégé par le feuillage, reprenait la rédaction de sa grammaire latine. Jusqu’en 1910, Hamdi Bey poursuivit ses travaux d’organisation du Musée, de l’École des Beaux-Arts et d’une Bibliothèque. En même temps, il veilla à la publication des Antiquités du Musée, appelant pour cette tâche un autre Français, Gustave Mendel, qu’il nomma Conservateur des Musées Impériaux. En une dizaine d’années Gustave Mendel publia une série de remarquables Catalogues des Musées Impériaux ottomans, des ouvrages que nous utilisons encore quotidiennement et qui n’ont jamais été remplacés.

Un autre Français, Félix Sartiaux, à la fois archéologue, topographe et ingénieur des Ponts et Chaussées, mena en 1913 une première mission à Phocée, la métropole de Marseille. En peu de temps il établit et publia aussitôt un plan au 5000e de la ville antique et de ses environs. Les travaux furent interrompus par les événements dramatiques de juin 1914 ; ce fut, aussitôt après, la première guerre mondiale, et lorsque Sartiaux reprit le travail en 1920, le chantier fut presque immédiatement arrêté à nouveau par la guerre gréco-turque.

Cependant la première guerre mondiale n’a pas toujours ruiné l’activité des chercheurs français. En effet, l’armée d’Orient, présente dans les Balkans avec le général Sarrail à sa tête, a inclus parmi ses membres des topographes et des archéologues, cela avec l’aide de Gustave Mendel qui était alors, comme on l’a vu, conservateur des Musées ottomans, et de Gustave Fougères, directeur de l’École d’Athènes. Dans des conditions très rudes d’inconfort, de maladies mal soignées, les chercheurs français purent reconnaître et établir des relevés de plus de 100 km de la via Egnazia vers Constantinople, et des postes fortifiés qui la protégeaient. En même temps certains d’entre eux se sont attachés à sauver la nécropole d’Éléonte de Thrace ; malgré les circonstances difficiles, leur fouille a été une étude sérieuse de la topographie, de la typologie des tombes, et ils préservèrent soigneusement l’intégrité des mobiliers funéraires. Ils réalisèrent le tour de force de fournir un rapport détaillé et illustré dès l’année 1915.

Une autre entreprise française avait commencé juste avant la grande guerre. C’était la fouille de Claros, au sud de Smyrne, ouverte en 1913 sur l’initiative du professeur Macridy, conservateur adjoint du Musée de Constantinople ; le chantier fut mené conjointement par l’archéologue Charles Picard et lui-même. Cette première campagne avait mis au jour les Propylées monumentaux du sanctuaire d’Apollon, révélant ainsi l’importance de cette zone sacrée ; les marbres couverts d’inscriptions en faisaient un dépôt d’archives à ciel ouvert. Il fallut attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour que soient reprises les recherches à Claros. Le directeur de la mission fut Louis Robert, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. En une dizaine d’années, entre 1950 et 1962, menant la fouille depuis les Propylées vers le nord, il mit au jour une série de monuments honorifiques qui le conduisirent à l’angle sud-est du temple hellénistique d’Apollon dont il entreprit l’exploration ; il découvrit ainsi l’adyton où les pèlerins consultaient le célèbre oracle d’Apollon, et où se trouvait, parfaitement conservé, l’omphalos du dieu ; à l’est du temple, il dégagea l’autel d’Apollon et, plus au nord, l’autel et le temple d’Artémis. Partout, le grand épigraphiste qu’était Louis Robert avait mis au jour des marbres couverts d’inscriptions. Louis Robert ne put retourner à Claros après 1962. Les années passèrent. Les masses de terre accumulées au long des tranchées de fouille, s’ajoutant aux 3/4 mètres d’alluvions qui recouvraient les niveaux antiques, s’écoulaient sur les monuments qui disparaissaient progressivement. Un maquis touffu s’était formé dans ce milieu humide ; il abritait des arbustes vénéneux, et aussi des araignées, serpents, scorpions, et autres animaux peu accueillants ; tout cela ne ressemblait guère au charmant bois de frêne d’Apollon que chantait le poète Nicandre (fr. 31) ; bref la visite du site était devenue à la fois difficile et dangereuse. À deux reprises dans les années 80, une délégation turque demanda au ministère des Affaires Étrangères à Paris que soient reprises les recherches françaises à Claros. C’est alors, en 1987, que la mission me fut proposée. Je n’acceptai cette responsabilité qu’après avoir consulté le Professeur Ekrem Akurgal, Membre Associé de notre Académie, qui m’avait déjà, et à plusieurs reprises, guidée dans mes travaux anatoliens.

L’objectif premier des campagnes menées à Claros à partir de 1988 fut de rendre visibles les monuments découverts par Charles Picard et Louis Robert en les libérant de leur gangue d’alluvions, et d’établir une liaison entre les propylées, le temple et l’autel d’Apollon, qui étaient encore séparés par un champ cultivé les dominant de trois ou quatre mètres. On a alors remis au jour la krépis du temple d’Apollon, couverte d’inscriptions, et l’ensemble du monument. Par ailleurs il importait de résoudre le divorce entre la tradition littéraire et la documentation archéologique. En effet, tandis que les textes anciens, Nicandre, Strabon, Pausanias, évoquaient la très grande antiquité de Claros, les monuments et les inscriptions découverts par les précédentes missions appartenaient tous à des périodes récentes, hellénistique et romaine. Il fallait donc tenter d’établir l’histoire du sanctuaire. On poursuivit en même temps ces deux objectifs, le patient nettoyage et l’enquête stratigraphique.

Les sondages profonds menés au cœur de la zone sacrée ont été continués jusqu’au terrain vierge malgré l’envahissement constant de l’eau, les blocages répétés des pompes par les crapauds ou les grenouilles. On a pu établir ainsi :
- que les origines du sanctuaire remontaient en réalité au Xe s. av. J.-C., et peut-être même au-delà (voici un fragment qui en témoigne).
- que l’importance du lieu sacré, qui dépendait alors de la cité de Colophon, était déjà grande au VIIe siècle (tête masculine très archaïque) : on sacrifiait à Apollon et Artémis de précieux ex-voto près des autels (comme cette protomé de griffon en bronze) ; autel rond au VIIe, autel rectangulaire au VIe siècle, toujours plus grands. La statuaire se développa au VIe siècle : des korès sont offertes à Artémis, des kouroi à Apollon ; des terres cuites à l’image du dieu musicien ont été dédiées en grand nombre entre le VIe et le IVe siècle.
- le temple du dieu à cette époque était un monument de marbre de proportions modestes dont on voit ici la fondation et le premier degré de la krépis. Il fut recouvert par le grand temple hellénistique.
- C’est en effet au début de la période hellénistique que le sanctuaire de Claros devint un lieu oraculaire très consulté, ce qui imposa des installations agrandies : les autels et les temples anciens furent abandonnés et remplacés par des monuments plus vastes et mieux adaptés à leur fonction.
- Enfin, vers la fin du IIe siècle av. J.-C., on mit en place un dispositif sacrificiel, quatre files de blocs munis d’un anneau, permettant d’attacher et de mettre à mort une centaine de victimes à la fois, des taureaux bien sûr, comme l’évoque l’hymne à Apollon de Callimaque. Claros présente l’unique illustration concrète connue actuellement du dispositif de ces sacrifices solennels, les célèbres hécatombes qu’une restitution graphique permet d’évoquer.

Parallèlement aux travaux de fouille, notre mission de Claros, après avoir achevé l’élimination indispensable des alluvions, a ouvert un programme de restaurations. L’aide de la Société Lafarge nous a été précieuse pour réaliser l’anastylose de deux monuments importants, celui de Menippos, l’un des grands bienfaiteurs du sanctuaire et celui de Sextus Appuleius ; ce sont de hautes colonnes qui portaient la statue du personnage honoré. En même temps nous avons mis au point un projet plus ambitieux concernant une particularité remarquable du temple d’Apollon. Au-dessus de l’adyton s’élevait dans l’antiquité un groupe statuaire monumental en marbre de sept mètres de hauteur dont nous connaissons la disposition grâce à une monnaie de Colophon frappée sous l’empereur Commode (180-193 A.D.) : on y voit Apollon musicien assis entre sa mère Leto et sa sœur Artémis debout. Or, par une chance unique, de nombreux fragments des trois statues de marbre sont conservés (torse d’Artémis) sur le site. Il nous a paru souhaitable de mettre en valeur cette exception clarienne. Nous avons donc entrepris, avec l’aide du Professeur Jean Marcadé, membre de cette Académie, de faire réaliser des moulages de tous les fragments conservés, de les assembler, et ainsi de restituer la triade apollinienne de Claros. Une première présentation du projet a été exposée dans l’église Ste Irène à Istanbul, puis les travaux de montage ont commencé à Claros ; de nombreuses lacunes devaient encore être comblées avant que ne puisse être présenté ce magnifique ensemble ; les statues étaient tournées, comme dans l’antiquité, vers l’autel d’Apollon à l’est ; emblème de Claros, la triade monumentale devait se détacher contre l’arrière-plan sombre des collines. Malheureusement, les tristes événements de l’hiver 2000/2001 ont provoqué l’arrêt de ces travaux.

Je voudrais en terminant évoquer l’œuvre d’une mission française dont le fondateur a été Pierre Demargne, Membre de cette Académie. Il s’agit du site lycien de Xanthos dont on ne connaissait jusqu’en 1950 que les prestigieuses antiquités conservées au British Museum. Dans les dernières années, sous la direction du professeur Jacques des Courtils, un important programme d’étude urbanistique a permis de clarifier l’histoire de la division urbaine avec ses transformations successives jusqu’au début de l’ère chrétienne. En même temps, des recherches récentes au sud-est de la ville ont conduit à l’importante découverte de reliefs qui s’apparentent à des œuvres hittites ou néohittites et qui, comme l’écrit Jacques des Courtils, invitent à « ancrer la civilisation lycienne de l’époque archaïque dans le substrat anatolien ». Parallèlement, les travaux de restauration sont en cours dans le sanctuaire voisin de Léto après quarante années de fouilles, relevés, études et dessins de blocs.

On a évoqué ici les travaux de quelques chercheurs français qui ont dédié à l’actuelle Turquie l’essentiel de leur activité scientifique. Même si leurs missions ont été souvent interrompus par des événements extérieurs, guerres, accrocs diplomatiques, financements insuffisants, etc…, ils ont pu apporter une contribution importante à la connaissance de cette immense région du monde antique : ce territoire où coexistèrent , où se succédèrent des cultures diverses ; une diversité, source d’influences réciproques, et donc de richesse. Il est curieux de constater que la plupart de ces savants ont été Membres de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, comme si des liens particuliers attachaient notre maison au sol de l’Anatolie. Ces liens, nous souhaitons qu’ils se maintiennent et, si possible, qu’ils se renforcent.



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