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Allocution d’accueil


Par M. Jean LECLANT, Secrétaire perpétuel de l’Académie





Monsieur le Chancelier,
Madame et Messieurs les Secrétaires perpétuels,
Excellences,
Mes chers confrères,
Mesdames, Messieurs,


En vertu d’usages qui se sont peu à peu affirmés au cours de son histoire pour s’agréger en l’aspect traditionnel que nous lui connaissons aujourd’hui, le cérémonial de la séance de rentrée solennelle de notre Compagnie suit un programme dont le déroulement méthodique évoque, par delà les novations nécessaires, la permanence de l’esprit inaltérable qui se veut être l’apanage du quai de Conti. Par vocation, l’éventail des actions menées par l’Académie dans les domaines relevant de sa compétence (orientalisme, Antiquité classique, Moyen Âge et humanisme) prend les diverses formes de réalisations que notre Président, puis notre Vice-Président viennent d’énumérer à la faveur de la présentation de nos activités et de la proclamation de nos prix. Ainsi entendons nous favoriser la transmission et valoriser les savoirs relevant des sciences de l’érudition, mais également orienter et soutenir les champs de recherche parmi les plus prometteurs. Au vrai, protégé de l’influence des modes et des aléas du monde par l’auguste Coupole, ne sommes-nous pas logés en un lieu subtil invitant à de fécondes transmutations– en vue de repousser toujours plus avant les acquis de la science ? Que l’on songe à la grande inscription ceinturant le tambour qui nous surplombe : « Il siégera sous son ombre parmi les nations » (Ezéchiel 31, 17). A l’origine formule d’exécration à l’adresse de pharaon et de sa descendance, elle s’est enrichie d’un sens inattendu, puisqu’elle annonce la protection suprême offerte à Mazarin défunt – une promesse d’immortalité dont ont hérité les Compagnies du quai de Conti.

Depuis 1990, il me revient, en tant que Secrétaire perpétuel, de vous introduire à la partie scientifique de notre réunion. Pour régler celle-ci, le Bureau de notre Compagnie tend à prendre en considération une certaine actualité dans son choix des thèmes retenus, un aspect commémoratif étant susceptible aussi de guider notre décision. En effet, notre Compagnie, qui se veut être un lieu par excellence d’érudition, tient à montrer comment l’étude du passé permet de mieux situer, dans une perspective humaniste, les faits les plus présents et mieux appréhender les évolutions du futur.

C’est selon ce principe que nous avons souhaité cette année aborder l’un des problèmes actuels parmi ceux qui préoccupent toujours davantage nos sociétés : celui des crises du milieu naturel et sanitaire dont le rythme semble aujourd’hui se précipiter à tel point que notre Humanité même pourrait se trouver en danger.

Mon confrère Pierre Toubert, éminent médiéviste et ancien professeur au Collège de France, rappellera opportunément que toute activité humaine doit, dans la visée de ses réalisations, élaborer des procédés plus ou moins sophistiqués pour se prémunir contre les risques qui sont inhérents à son développement. Après l’exposé des divers types de bouleversements auxquels le monde médiéval fut confronté (crise des écosystèmes et surtout « pestes et mortalités », c’est-à-dire disettes, famines, épidémies, voire pandémies), le Professeur Pierre Toubert évoquera les multiples types de perception de l’Homme d’alors, ses idées sur leurs causes et les moyens d’y remédier. A la lumière des progrès considérables accomplis depuis une vingtaine d’années dans le domaine de l’analyse de la gestion des risques, il esquissera pour finir un bilan des enseignements que l’histoire du Moyen Âge apporte sur les éléments de modernité que révèle l’étude des crises et des attitudes médiévales face aux risques naturels et sociaux.

Attachée tout autant à l’actualité culturelle et à la présentation de vastes panoramas illustrant le rôle scientifique joué par notre Académie, notre Compagnie a entendu s’associer également cette année à la riche série de manifestations organisées dans le cadre de la présente saison de la Turquie en France, placées sous l’égide des Ministères des Affaires étrangères et de la Culture de nos deux pays – quelque 400 événements se déroulant de juillet 2009 à mars 2010. Madame Juliette de la Genière, membre de l’Académie et archéologue bien connue pour ses fouilles en Asie Mineure, viendra apporter son éclairage d’expert des mondes antiques dans le concert des relations et des partenariats qui rapprochent Istanbul et Paris.

Une recension des activités archéologiques françaises déployées dans l’immense Anatolie depuis l’époque de la Monarchie de Juillet et la découverte de la capitale du royaume hittite par Charles Texier, membre de l’Académie (1855), mettra en lumière l’ampleur de la fascination continûment suscitée chez les chercheurs français par la diversité et la richesse des cultures qui s’y sont succédées. Comment ne pas rendre hommage ici, au titre d’une collaboration des plus fructueuses, aux membres de notre Compagnie, parmi lesquels prennent place les frères Salomon et Théodore Reinach (AIBL 1896 et 1909), à ces confrères qui ont participé à l’immense effort ayant notamment conduit à la création du musée archéologique de Constantinople – dont Osman Hamdy Bey, grand ami de la France et correspondant étranger de l’AIBL (1893), fut l’habile et brillant directeur à partir de 1881. Assurément, il convient de souligner également l’intérêt provoqué auprès de notre Compagnie par les travaux de la mission française qui, de 1913 à 2000, a œuvré sur le site de Claros, un ancien sanctuaire oraculaire situé entre Smyrne et Éphèse – et dont Juliette de La Genière a assuré la direction à partir de 1988, engrangeant une belle moisson de découvertes majeures.

Cet engagement séculaire nourri par la passion du patrimoine turc, notre Compagnie a voulu tout récemment encore en manifester la vigueur en proposant, en tant que lauréat du Grand prix d’archéologie de la fondation Simone et Cino Del Duca de l’Institut de France – d’un montant considérable de 200.000 euros –, le nom du professeur Jacques des Courtils et la mission qui poursuit actuellement l’exploration de la cité de Xanthos en Lycie ainsi que l’étude et les restaurations dans le sanctuaire voisin du Létoôn. Dans le même esprit de dialogue et pour célébrer plusieurs siècles d’influences réciproques, un colloque tiendra prochainement ses assises au palais Mazarin, les vendredi 12 et samedi 13 février 2010 ; durant ces journées des savants venus des quatre coins du globe s’interrogeront sur l’orientalisme dans l’Empire ottoman et les idées reçues qu’il véhicule depuis le XVIIIe siècle. Tels sont les signes tangibles par lesquels notre Académie exprime ses souhaits de coopération à l’égard de la communauté scientifique turque.

Avant de céder la parole aux orateurs, je souhaiterais me plier à un dernier devoir, une coutume qui consiste à célébrer les mannes de ceux de nos membres qui furent les plus éminents ou dont le rôle fut des plus notables dans la marche de notre Institut de France. Au nombre de ceux-ci tient indéniablement une place à part l’abbé Gaspard-Michel Leblond (1738-1809), savant numismate nommé associé de l’Académie en 1772 – après avoir remporté plusieurs fois son prestigieux prix Caylus –, puis élu membre de l’Institut de France en 1795. Disciple de l’abbé Jean-Jacques Barthelemy (1716-1795), le déchiffreur fameux du palmyrénien et du phénicien, Leblond, formé à l’école des Lumières, fut administrateur de la Bibliothèque des Quatre-Nations de 1791 à 1801. Fait remarquable, il en sauva les précieux fonds de la dispersion durant la tourmente révolutionnaire, l’enrichissant même de plusieurs dizaines de milliers de volumes ainsi que de nombreux objets d’art qui ornent aujourd’hui encore sa salle de lecture. A l’érudit conservateur, d’un dévouement si complet à la tâche, notre Maison a tenu à rendre un hommage tout particulier à l’occasion du bicentenaire de sa mort. Ainsi vient de sortir des presses un splendide album réunissant quelques-uns des trésors entrés dans les collections de la bibliothèque Mazarine grâce au génie de ce « second fondateur », en l’occurrence trente livres exceptionnels – qui se peuvent aussi admirer grâce à une exposition actuellement organisée en sa mémoire, de l’autre côté de notre cour d’Honneur.

Peut-on souhaiter, dans notre époque si désespérément troublée et cruelle, que la contemplation réfléchie de tels chefs-d’œuvre et l’exaltation de vertus exemplaires soit pour nous tous un gage d’espérance ? C’est le vœu auquel vous prie de s’associer, en ce jour de rentrée solennelle, notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.



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