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Louis Robert. La gloire et la joie d’une vie consacrée à l’Antiquité grecque


Par M. Glen BOWERSOCK, associé étranger de l’Académie

Également disponible sur Persée.

Monsieur le Chancelier,
Mesdames et Messieurs les secrétaires perpétuels,
Excellences,
Mes chers confrères,
Mesdames et Messieurs.

Le site Web de notre Académie comporte une brève liste des « grands personnages » qui ont paré ses rangs au cours de sa longue histoire. Dans la catégorie des « antiquisants » ne figurent que douze noms, dont le plus récent est celui Louis Robert, né en 1904 et, en 1948, à l’âge étonnamment jeune de 44 ans, élu membre ordinaire de l’Académie. Dès cette date, sa bibliographie comptait plus de 120 publications, la première remontant à 1924. Après sa mort, en 1985, le total de ses publications, dont plusieurs parues à titre posthume, dépassait les 470. En toute justice, il faut dire que chacune de ses œuvres, y compris les rapports annuels à l’École pratique des Hautes Études et au Collège de France, contenait des découvertes significatives, des réflexions, des corrections et des commentaires qui eurent un impact international sur l’étude du monde grec antique. Et, pour Louis Robert, ce monde englobait l’histoire et la culture des Grecs, entendues au sens le plus large possible, de l’époque classique, à l’époque hellénistique, puis romain et byzantin. Un tel champ d’étude était, et demeure, presque sans parallèle.

Vous voyez ici Louis Robert en 1979, prenant la parole au Congrès des numismates de Berne. Son extraordinaire maîtrise de l’étude des inscriptions, que nous connaissons comme la science de l’épigraphie, se nourrit d’une irréprochable compétence professionnelle dans l’étude des monnaies, sans parler de la géographie, des monuments et des textes littéraires, tant en prose qu’en vers. Robert avait en outre une connaissance sans égale des récits des voyageurs modernes, au nombre desquels il faut désormais compter son épouse et lui-même. Rarement des antiquisants auront eu ce genre de vision synoptique, laquelle se mariait chez lui à la perfection avec une maîtrise technique de chaque discipline pertinente. S’il n’est pas rare de trouver le nom de Louis Robert parmi les grands épigraphistes du XXe siècle, son exceptionnelle connaissance des monnaies antiques, son acuité philologique dans l’interprétation des textes, et ses instincts historiques en firent tout autant un des grands numismates, philologues et historiens du siècle.

Lui-même en était parfaitement conscient, et n’eut de cesse que de démontrer à ses élèves et collègues que l’étude des inscriptions ne doit être qu’une partie du travail de qui cherche à connaître l’Antiquité grecque.
En 1952, quand il prit la parole à Paris au 2e congrès international d’épigraphie, Louis Robert rendit un hommage éloquent à « l’œuvre de celui qui a incarné les études d’épigraphie grecque pendant soixante ans, de notre maître à tous, Adolf Wilhelm ». Cette photographie ancienne et imparfaite de ce grand savant est la meilleure que je puisse trouver. Robert appliqua à Wilhelm les mots lumineux de Goethe sur Alexandre von Humboldt. Contrairement à ses habitudes, il choisit de citer l’original allemand, vraisemblablement en hommage à Wilhelm : Er gleicht einem Brunnen mit vielen Röhren, wo man überall nur Gefäße unterzuhalten braucht und wo es uns immer erquicklich und unerschöpflich entgegenströmt. « C’est comme une fontaine aux bouches nombreuses : il suffit de mettre dessous un récipient, et la fontaine continue à verser son flot rafraîchissant, inépuisable » (Conversations avec Eckermann 11/12/1826).

Commémorant Louis Robert dans une notice écrite juste après sa mort, j’observai que ces mots valent tout autant pour Robert lui-même, et puisqu’il les cita une fois encore en allemand, près de trente ans après le congrès de Paris, je soupçonne qu’ils lui étaient particulièrement chers. La connaissance profonde que Wilhelm avait du grec, non seulement du grec des inscriptions, mais aussi de la littérature, et des textes anciens aussi bien que modernes, amena Robert à établir des parallèles avec le néo-grec et, pour l’Asie moderne, avec le turc moderne. La maîtrise qu’avait Wilhelm de la métrique grecque enhardit à Robert à donner quelques-unes de ses analyses les plus brillantes d’épigrammes grecques. « Il a donné beaucoup de son activité aux inscriptions métriques, écrivit Robert ; ne les isolant pas des inscriptions en prose, il a pu expliquer dans les textes mutilés, mal copiés, mal compris, non seulement la forme, mais le fond. »

C’est dans ce contexte que Robert évoqua l’insatiable curiosité de Wilhelm et la joie pure qui pénétrait son œuvre. La curiosité et la joie de Louis Robert lui-même étaient comparables, et quand il conclut sa conférence d’introduction au 6e congrès épigraphique international de Munich, en 1972, il proclama d’une voix vibrante que j’entendis à l’époque et que j’entends toujours dans ma tête : « Du moins sommes-nous encore dans la joie de notre travail, et c’est dans ce sentiment de joie que j’ai évoqué ici – où nous sommes réunis en savants de cabinet, entre quatre murs – les conditions de travail de l’épigraphie dite “militante” dans ces voyages qui sont à la fois une compréhension historique d’un pays et un sauvetage de documents très menacés. »
Louis Robert fut un élève dévoué de Maurice Holleaux, envers l’enseignement duquel il reconnut toujours une dette profonde, de savoir et d’inspiration, depuis ses années d’adolescence au Lycée Louis-le-Grand. C’est le vieux Paul Foucart, dont le précoce Robert fréquenta les cours publics au Collège de France, qui le présenta à Holleaux, lequel enseignait alors en Sorbonne. À ma connaissance, il n’existe pas de bonne photographie de Holleaux. De fait, la seule image que j’ai réussi à dénicher est cette scène très floue , mais saisissante de Holleaux élucidant, à l’aide d’une baguette, une inscription de Délos. Holleaux, tous ceux qui l’ont connu l’attestent, était un homme grand et mince, qui fuyait la publicité. Mais sa veste blanche, son canotier et ses bottes à l’écuyère donnent une idée du professeur en qui Louis Robert reconnaissant salua un « maître exigeant » et dont il réunit pieusement les articles en six volumes. Si, en définitive, l’influence d’Adolf Wilhelm fut plus grande encore que celle de Holleaux, cela tient largement à l’immense impact des écrits de Wilhelm sur les méthodes et la perspective de Robert. Sa dette envers Wilhelm illustrait la doctrine de Louis Robert suivant laquelle il faut toujours se tourner attentivement vers les écrits publics d’un grand maître « la plume à la main ». Le Robert que vous voyez ici, sur une photographie non datée, a toujours lu ainsi, et écrit de telle manière que d’autres puissent en faire de même avec ses publications. De ce fait, ses écrits conservent la capacité d’instruire et d’inspirer des générations de savants qui n’auraient pu le connaître personnellement.

En 1924, l’année où il publia son premier article sous l’inspiration de Holleaux, Louis Robert entra à l’École Normale Supérieure. Trois ans plus tard, il suivit un cursus honorum familier pour devenir membre de l’École française d’Athènes. Et en Grèce, comme il l’écrivit plus tard à propos du jeune helléniste qu’il était alors, « il découvrait l’arbre inconnu des Celtes de la Gaule centrale, l’olive vive d’Athéna, et les collines couvertes d’oliviers ; il découvrait la Méditerranée, ses terres, ses eaux, et sa lumière ». Une affliction força Louis Robert à quitter la Grèce. Les deux années de paisible retraite qu’il dut passer en Suisse pour se rétablir devinrent miraculeusement le creuset dans lequel il forgea sa magistrale connaissance des grands voyageurs des XVIIIe et XIXe siècles en Grèce, en mer Égée, en Turquie et au Proche-Orient. Cette immersion dans la littérature de voyage le poussa plus tard à entreprendre les longs périples qui nourrirent ses études jusqu’à sa mort.
Louis Robert regagna Paris en 1933 comme directeur d’étude à l’École pratique des Hautes Études ; six ans plus tard, seulement, il fut élu professeur d’épigraphie et antiquités grecques au Collège de France. Entre-temps, il avait rencontré Jeanne Vanseveren, spécialiste accomplie du grec, tant ancien que moderne, et du turc : vous la voyez ici sur une photographie prise dans les Pyrénées peu après son mariage avec Louis Robert. Sa maîtrise du grec et du turc s’accordait à merveille avec la passion de son mari pour l’histoire, les paysages et les documents de la Méditerranée orientale. En voyage, ils formaient un couple redoutable : curieux de tout, antique ou moderne, avides d’engager la conversation avec les gens du pays susceptibles de transmettre des histoires et des traditions qui avaient de longue date disparu des récits écrits. Ici, Jeanne Robert questionne amicalement un villageois turc. Ils se déplaçaient souvent en mulet : « un profit scientifique pour le pays qui reçoit le savant et un plaisir pour l’épigraphiste en voyage », comme le dit Robert à Munich. Les épigraphistes en voyage sont engloutis dans le paysage qu’ils explorent, et qu’ils ne manquaient jamais de photographier, de manière à conserver des images du terrain, de traditions et de monuments qui, ils le savaient bien, ne manqueraient pas de disparaître prochainement devant les inévitables incursions du développement moderne. Cette image d’un Louis Robert exubérant et enjoué avec son appareil photo dans un champ turc rend bien la joie immense qu’il trouvait à accomplir ce travail. Non qu’il fût incapable de trouver du temps pour se détendre ou se ressourcer : il n’est qu’à voir cette image suggestive de Jeanne et de Louis Robert allongé au bord du lac Egridir en Turquie, non loin de la toute petite ville de Barla – que Robert identifia triomphalement comme le site de l’antique colonie de Parlais . Les Robert avaient tout de suite vu que le nom turc de Barla était une survivance du nom grec de Parlais par-delà deux millénaires.

Après la seconde guerre mondiale, Louis Robert associa fouilles et voyages en Asie Mineure. À la suite d’une saison sur le site reculé d’Amyzon en Carie, en 1949, puis d’un bref retour en 1950, Robert lança un grand chantier au sanctuaire d’Apollon à Claros en Ionie. Il continua d’y travailler jusqu’en 1961. Au fil de ces années, parallèlement à leurs recherches archéologiques, sa femme et lui multiplièrent les voyages en Turquie, comme toujours afin d’examiner le paysage et les traditions locales, mais aussi d’explorer les richesses des musées locaux. Au cours de ses saisons à Claros, Louis Robert se faisait un plaisir d’accueillir les épigraphistes et archéologues de nombreux pays. Cette précieuse photographie le montre à Claros en conversation avec le tout jeune Christian Habicht, qui amorçait alors sa lumineuse carrière d’épigraphiste en Allemagne et qui est aujourd’hui mon collègue à Princeton.
Après Claros, Louis Robert noua aussi des liens étroits avec le chantier américain de Sardis en la personne de son directeur, George Hanfmann, et il se rendit souvent sur place pour étudier les nombreuses inscriptions qu’y exhuma ce dernier. Une amusante photographie de Robert penché sur un estampage en latex date probablement de son travail à Sardis, puisque Robert lui-même n’avait que mépris pour ces formes d’estampage. On voit bien à sa mine qu’il n’appréciait guère ce qu’il tenait entre les mains. Ce qui ne l’empêcha pas de nouer d’excellentes relations avec les jeunes fouilleurs de Sardis : témoin cette photographie des deux Robert entourés de Hanfmann (avec la casquette), Steven Lattimore et John Pedley. Je me dis parfois que Jeanne et Louis Robert n’étaient jamais si joyeux que sous le soleil de Turquie. Un portrait du couple dans le climat plus froid et humide de l’Europe les montre plus graves tout en soulignant, de manière touchante, cet attachement mutuel qui nourrit leur recherche et facilita leurs publications .

Jeanne et Louis Robert sont sans conteste surtout connus par les efforts qu’ils consacrèrent inlassablement au Bulletin épigraphique, qu’ils publièrent chaque année (à une seule exception près) dans la Revue des Études grecques de 1938 à 1984. Ce panorama systématique des publications épigraphiques en de multiples langues était bien plus qu’un registre des nouvelles inscriptions, interprétations et discussions. Les Robert donnaient leurs jugements personnels sur nombre des textes et n’hésitaient pas à critiquer vivement le travail des autres quand il le fallait. Louis Robert croyait à l’effet purificateur de la polémique, et il en usa avec une terrifiante maîtrise qui n’est pas donnée à tous, loin de là, dans les études antiques. Jouant de sa langue maternelle en virtuose, il ciselait ainsi des phrases et des paragraphes mémorables, sans jamais hésiter à instruire ses lecteurs étrangers des nuances de sa prose. Maints chercheurs d’autres pays auront appris de lui la différence entre sans doute et sans aucun doute. La dernière livraison du Bulletin parut quelques semaines avant sa mort le 31 mai 1985, et je chéris l’exemplaire qu’il se donna la peine de dédicacer au nom des deux auteurs. La chaleur et l’esprit indomptable de Louis Robert sautent aux yeux malgré l’écriture qui trahit le tremblement de la main : « à Glen Bowersock avec l’amitié fidèle des auteurs, J.R., L.R., Vivent les Mysiens abbaïtes ! ». Par ces derniers mots, Louis Robert évoquait une énigmatique tribu de Mysie à laquelle il avait consacré une longue analyse dans les pages de ce Bulletin. La passion – la joie – qui l’animait dans son analyse le poussa à griffonner, lors même qu’il se mourait, une dernière phrase facétieuse dans le style bien connu des acclamations antiques.

Mis à part le Bulletin annuel, qui à lui seul eût suffi à épuiser les ressources de savants moins puissants, Louis Robert multiplia les publications. Il lança sa propre collection, Hellenica, pour accueillir son abondante production ; au final, elle devait compter treize livraisons substantielles. Le travail de Hellenica mis à part, ses recueils d’articles forment sept gros volumes. Après ses travaux d’avant-guerre – Villes d’Asie Mineure (1935), Études anatoliennes (1937) et Les Gladiateurs dans l’Orient grec (1940) –, ce fut un véritable déluge de publications. Ses explorations en Carie nourrirent ce qui fut annoncé, de manière un peu paradoxale, comme le volume II de La Carie ; rattrapé par d’autres publications, le volume I ne devait jamais voir le jour. Noms indigènes dans l’Asie Mineure gréco-romaine demeure aussi indispensable aujourd’hui qu’il l’était de son vivant.

On trouve le fruit de ses voyages en Asie Mineure et de ses réflexions dans deux volumes de grande ampleur, Documents d’Asie Mineure et À travers l’Asie Mineure, où les inscriptions passent souvent après la littérature, les monnaies et la géographie. Louis Robert fit œuvre de pionnier en révélant le substrat historique d’une large part de la mythologie des quarante-huit livres du poème épique de Nonnos de Panopolis sur Dionysos. Discutant de l’endroit où Alcibiade mourut, Louis Robert se targuait d’avoir mené son raisonnement sans s’aider d’une seule inscription. Les fouilles d’Amyzon bénéficièrent d’une publication définitive en 1983, alors que le premier volume consacré aux découvertes de Claros dut malheureusement attendre une publication posthume. Le magnifique commentaire que Louis Robert préparait sur le Martyre de Pionios dut aussi attendre, quand, après sa mort, Mme Robert nous confia, à Christopher Jones et moi-même, le dossier inachevé de son mari sur cet ouvrage.

Ces publications posthumes n’offrent qu’un aperçu de tout ce que ce grand savant laissa derrière lui à sa mort. Le souci de Jeanne Robert fut d’éviter la dispersion et la disparition des archives qui emplissaient leur appartement de l’avenue René Coty : précieux dossiers, estampages, carnets de voyages, correspondance et livres. Pour des raisons personnelles, dont l’édition de Pionios ne fut que le signe le plus visible, elle me pria d’accepter les estampages et les livres pour l’Institute for Advanced Study de Princeton, mais il nous parut prudent de n’en recevoir qu’une modeste sélection. De ce fait, l’immense quantité de trésors que recelaient les archives Robert est demeurée à Paris. Par la suite, sur les conseils de Jean Scherer, l’éminent papyrologue qui était aussi un intime du couple, Mme Robert approcha Jean Leclant, Secrétaire perpétuel de notre Académie. Non seulement celui-ci l’invita à faire don de ses archives, mais il leur trouva une place à l’Institut. Le 11 juin 1998, par un acte de donation en bonne et due forme, Mme Robert transféra légalement toutes les archives de l’avenue René Coty à l’Académie. Elle me désigna responsable de ce fonds, avec le concours, bien nécessaire, de mes confrères, Jean-Louis Ferrary et François Chamoux. Cet acte capital a été un bienfait suprême pour tous les chercheurs et, au dixième anniversaire de sa donation, il fait figure de glorieux hommage à une glorieuse carrière. Un mot maintenant des principaux acteurs qui ont contribué à exaucer le désir de Mme Robert : le regretté M. Chamoux, qui pendant près de dix ans fut pour moi une source indéfectible de bons conseils ; Jean Scherer, qui conçut l’ensemble du projet, en compagnie de Jean Leclant, qui eut la sagesse et l’énergie de le faire aboutir, et de Mme Leclant.

Je terminerai sur une évocation concise du Fonds Louis Robert, qui est un monument durable à la mémoire de ce grand savant en même temps qu’une mine pour ceux qui aspireraient à travailler comme lui. Les locaux sont harmonieux et bien agencés avec une place suffisante pour les chercheurs venus examiner les estampages, les dossiers et les carnets. Les lieux sont placés sous la houlette de Béatrice Meyer, chargée de mission depuis le premier jour. Intime des Robert, elle les épaula généreusement, sans compter ; et quand Louis Robert nous eut quitté, elle ne ménagea ni son temps ni son énergie pour seconder Mme Robert. Après avoir travaillé inlassablement au transfert des archives, elle n’a cessé depuis d’œuvrer loyalement à leur classement et à leur conservation. Jamais le Fonds Robert n’aurait vu le jour sans elle et, vu la distance qui sépare Paris de Princeton, jamais je n’aurais pu m’acquitter de mes responsabilités sans elle.

Grâce au travail hors pair de trois épigraphistes – Denis Rousset, de Paris, Alain Bresson autrefois à Bordeaux, désormais à Chicago, et Jan-Mathieu Carbon, d’Oxford –, nous disposons désormais d’un inventaire des 3 497 estampages du Fonds Louis Robert, et des chercheurs comme Pierre Fröhlich, que l’on voit sur ce cliché, peuvent travailler sur les documents dont ils ont besoin. Une vingtaine d’épigraphistes de divers pays ont d’ores et déjà travaillé au Fonds Louis Robert. François de Callataÿ, de Bruxelles, a établi un catalogue du matériel numismatique, qui sera publié dans un prochain volume du Sylloge Nummorum Graecorum. Les fort nombreuses inscriptions des délégations à l’oracle de Claros seront très prochainement accessibles au public dans une édition de Jean-Louis Ferrary. Des collègues de Russie et de Suisse ont consulté la correspondance nourrie que Louis Robert a entretenue avec nombre des grands savants de son temps.
La richesse de ces archives est à l’image de la diversité des centres d’intérêt de Louis Robert lui-même. Un imposant travail d’inventaire reste à accomplir, notamment sur les photographies rangées dans des cartons de tirages, de négatifs et de plaques traditionnelles. Manipuler ces boîtes ou consulter les notes qui s’y rapportent, c’est se retrouver face à Louis Robert en personne. Son écriture manuscrite, reconnaissable entre toutes, sur une boîte de photographies de Nif en Lydie témoigne de son intérêt pour les deux sites qui portent ce nom, l’un en Lycie et l’autre en Lydie, mais aussi de sa fascination pour la préservation du nom grec de Nymphaion dans le nom turc de Nif. Sur le côté de la boîte, qui avait manifestement servi à d’autres projets , on reconnaît, rayés, les noms de nombreux sites turcs sur lesquels Robert avait travaillé : Konya, Perge, Anazarbus, Alanya. La notation « la résine » évoque le lien entre Nif et la production de résine de styrax. Dans ses notes sur Caunos on trouve des parallèles avec la production de résine à Chypre et en Californie. Cette image est l’une des nombreuses photos que Louis Robert avait prises de cet arbre : elle figure en bonne place dans le récent article que Suzanne Amigues a publié dans le Journal des Savants, puisant largement dans les clichés et les notes du Fonds Robert.

Les nombreuses pages de notes et de carnets de Louis Robert qui ont survécu ne sont qu’une fraction de l’immense travail accompli dans l’allégresse. Reste que, jusque dans ses feuillets épars, comme ici dans ce passage de son journal sur une forêt au-dessus de Marmaris, Louis Robert semblait écrire pour de futurs lecteurs. Ses mots sont tout à la fois poétiques et vivants : « très grosse chaleur dans cette épaisse forêt que n’agite aucun souffle ; dans l’auto, à cette date, c’est la casserole ». Ces quelques lignes manuscrites offrent un point de contact immédiat entre cet homme extraordinaire et ceux qui ne l’ont jamais connu, un lien précieux qui rattache le passé au présent et à l’avenir. Comme l’observait le père Saffrey lors de ses obsèques solennelles, en juin 1985, Louis Robert illustrait la promesse de l’Évangéliste, « La vérité vous rendra libre » :

« La vérité l’avait introduit lui-même le premier dans le royaume de la liberté ; et il nous prenait par la main pour nous y conduire. Nous lui devons beaucoup de notre audace, de nos lumières, de nos espaces ouverts, balisés, débarrassés des idées toutes faites, presque toujours fausses. »

À travers ses publications et les archives que nous avons le privilège de conserver, Louis Robert peut encore nous prendre par la main pour nous conduire à la liberté par la vérité. Cette image familière de lui, tel qu’il paraissait si souvent quand il travaillait ou parlait , nous rappelle que son travail savant vit encore. Louis Robert demeure pour nous, comme le Humboldt de Goethe, une fontaine dont les eaux nourrissantes coulent éternellement.



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