Accueil du site > Séances et Manifestations > Coupoles > Coupole 2008

Allocution d’accueil


Par M. Jean LECLANT, Secrétaire perpétuel de l’Académie




Monsieur le Chancelier,
Madame le Secrétaire perpétuel,
Messieurs les Secrétaires perpétuels,
Excellences,
Mes chers confrères,
Mesdames, Messieurs,

Selon une coutume bien établie qui remonte à 1990, la séance de rentrée solennelle de l’Académie fournit à notre Compagnie, par le truchement de son Secrétaire perpétuel, l’occasion de participer au concert désormais rituel des célébrations nationales, en apportant son éclairage immémorial, fondé sur la connaissance du passé des civilisations et des cultures les plus diverses. Laboratoire au sein duquel naquirent nos sciences historiques, assemblée savante où s’élaborèrent jadis leurs méthodes et furent dressées de fructueuses perspectives de travail, l’Académie demeure également un conservatoire dont la vocation est de préserver, au besoin en en précisant les contours et les enjeux, les fondements mêmes de notre mémoire collective – que la tyrannie de l’actualité et l’aveuglement des débats, qu’elle suscite parfois, peuvent irrémédiablement battre en brèche.

À cette tache fondamentale car sans mémoire peut-on vraiment se projeter sereinement vers l’avenir ? –, notre Compagnie s’attèle depuis ses origines avec un inlassable allant, en fonction des visées qui, par vocation, sont les siennes – c’est-à-dire essentiellement un regard critique sur les problèmes d’érudition concernant l’Antiquité, le Moyen Âge et la tradition classique (jusqu’aux XVIIe et XVIIIe s.) ainsi que l’orientalisme conçu dans l’acception la plus large du terme, tant dans l’espace que dans le temps. Les archives que l’Académie conserve et dont notre Président a évoqué l’une des dernières entreprises de valorisation, ses nombreuses publications qui forment autant de tribunes à la disposition des avancées scientifiques les plus novatrices, le déroulement hebdomadaire de ses séances qui permettent de donner le retentissement le plus immédiat aux découvertes majeures de nos chercheurs attestent, et de quelle façon, comment l’AIBL contribue à rassembler la documentation et à préciser faits et symboles dont la réunion permet à notre mémoire commune, sans cesse revivifiée, de continuer à se déployer ; et sans doute, dans le monde globalisé qui est devenu le nôtre, faut-il concevoir cette entreprise à l’échelle de l’humanité entière, si l’on veut la préserver du dessèchement qui guète toute œuvre dont la dynamique tournerait en circuit clos.

Dans le débat actuel qui agite les esprits autour de la question du maintien de certaines commémorations, tel notre 11 novembre, il semble bien qu’au-delà de leur contingence liée à notre histoire nationale et à un monde disparu, ces événements qui incitèrent leurs contemporains à exprimer un pieux devoir de mémoire, en souvenir de leurs morts et des immenses souffrances endurées, demeurent porteuses de messages universels, suggérant en l’occurrence qu’il convient de savoir tirer des leçons de l’histoire. Comment en effet mieux conjurer le sort qu’en rappelant les épisodes et les horreurs des guerres ? Le devoir des sociétés humaines, et la condition même de leur vitalité et de leur progrès, n’est-il pas de lutter contre ce destin inéluctable qui impose la pensée commune selon laquelle la paix ne serait en définitive qu’un armistice entre les conflits. Au vrai, l’esprit qui préside aux commémorations n’est-il pas à certains égards identique à celui qui innerve la pensée humaniste dont l’Académie se veut la gardienne et l’ardente promotrice ? Tous deux résolument tournés vers l’avenir, ne trouvent-ils pas leur ressort dans une même espérance, un credo qui se peut résumer en une formule lapidaire, la devise de notre Académie, Vetat mori, « elle empêche de mourir ». Commémorer ce n’est certes pas succomber à la fascination illusoire du passé ou bien se fonder sur quelque présupposé idéologique passager pour le réinterpréter, c’est avant tout un acte d’engagement qui chante la liberté de l’Homme en réactualisant des événements qui ont forgé notre identité, une démarche qui vise en particulier à conférer du sens à notre monde actuel et à légitimer nos actions de demain ; c’est par ce fait aussi une entreprise pédagogique de sensibilisation des opinions publiques et un combat contre l’oubli pour la promotion des valeurs que notre pays incarne encore dans le monde. C’est enfin une posture intellectuelle fondée sur l’examen et l’évaluation, une façon d’exprimer en creux ce que notre Nation pourrait être par la célébration raisonnée de ce qu’elle fut.

Dans le cérémonial de notre séance de rentrée solennelle, il est d’usage qu’après le rappel par le Président des faits majeurs de l’année écoulée ainsi que la proclamation par le Vice-président des prix décernés par l’Académie et de la liste des nouveaux archivistes paléographes, la partie scientifique de la réunion soit réservée à deux communications. Pour le choix de celles-ci, ont été souvent retenus des thèmes ayant quelque rapport avec une certaine actualité : en effet notre Compagnie, qui se veut être un lieu par excellence d’érudition, tient à montrer comment l’étude du passé permet de mieux situer les faits les plus présents. Ainsi, en 2002, notre rentrée avait été l’occasion d’évoquer les douloureux problèmes d’Afghanistan en rappelant l’œuvre de la Délégation archéologique française en ce pays. En 2003, dans le sillage du centenaire du tour de France cycliste, avait été mis en exergue comment l’unité de la Grèce antique s’était trouvée confrontée à l’esprit des Olympiades, ce qui était une façon de rappeler le rôle cardinal et intemporel des grands messes sportives et de leur organisation. Plus près de nous, en 2005, c’était une recherche sur l’homme et les menaces de la nature dans l’Antiquité qui vous avait été proposée, alors que le tsunami survenu le 26 décembre 2004 avait profondément bouleversé le monde entier. Cette année, dans le cadre de la célébration du 150e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre le Japon et la France, nous approfondirons cette dimension de rencontre entre deux civilisations sous un biais méconnu.

Aux côtés de ces mises en perspective destinées au public le plus large, continuent à prendre place, dans le respect de notre tradition, la présentation de vastes panoramas illustrant le rôle scientifique et culturel actuel et passé joué par notre Académie (dans le domaine des études nord-africaines en 2006, américaines en 2007) ou bien des discours célébrant les mannes de ceux de nos membres qui furent les plus éminents et dont la réputation international n’a pas faibli ; prononcés à l’occasion de dates anniversaire, ces « obituaires » permettent d’enrichir à l’évidence notre regard sur notre patrimoine mémorial, un acquis fragile sans cesse assailli par les spectres de l’oubli ou du désaveu. Ainsi, en 2005 vous avait été proposé l’exemple d’une très longue vie entièrement consacrée à la science, celle de l’indianiste Abraham-Hyacinthe Anquetil-Duperron (1730-1805) ; puis, en 2007, avait été commémoré le troisième centenaire de la mort d’un des pères fondateurs de l’Académie, le mauriste Dom Jean Mabillon (1632-1707) ; aujourd’hui vous sera présentée la vie et la carrière d’un helléniste vraiment exceptionnel, Louis Robert.

Comme chaque année, d’autres thèmes auraient pu être retenus par notre Bureau et offrir matière aux communications de cette après-midi. Avec le XIIIe centenaire de la fondation de l’abbaye du mont Saint-Michel il aurait été certes possible de nous interroger sur l’histoire de ce haut-lieu de pèlerinage ou bien sur le culte et les représentations de Saint-Michel archange ; des manifestions au cours desquelles des bilans complets ont déjà été dressés sur ces problématiques, dont un important colloque qui s’est déroulé à Cérisy-la-Salle au début de l’automne et auquel a participé activement notre Vice-Président, nous a conduit à y renoncer. D’un autre côté, nous aurions pu nous arrêter sur la figure prodigieuse de l’archéologue Salomon Reinach (1858-1932), l’un des « Frères Je Sais Tout » – J comme Joseph, S comme Salomon, T comme Théodore –, une phratrie d’érudits célèbres qui a fortement marqué la vie intellectuelle et scientifique parisienne à la fin du XIXe siècle et au début du XXe ; d’une famille juive à la fortune extraordinaire, ces intellectuels de très haute volée demeurent dans notre panthéon des gloires nationales parmi les figures les plus emblématiques des « fous de la République ». Toutefois l’organisation par notre Académie d’un important colloque pluridisciplinaire, en juin 2007, nous a détourné du projet d’évoquer sous la Coupole la vie et la carrière du brillant helléniste et directeur hors pair du musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye.

Dans le sillage de cette manifestation, il convient sans doute de mentionner ici la célébration du centenaire de la construction de la Villa Kérylos, un chef d’œuvre d’architecture conçu d’après l’Antique et réalisé entre 1902 et 1908 par l’incomparable érudit que fut Théodore Reinach et son ami l’architecte Emmanuel Pontremoli – qui correspond également au 80e anniversaire de sa donation à l’Institut de France. Lors de la cérémonie d’inauguration, qui s’est déroulée le jeudi 9 octobre dernier en présence du chancelier Gabriel de Broglie, de S. Exc. M. Dimitrios Paraskevopoulos, ambassadeur de Grèce en France, du Préfet Dominique Vian et du Vice-président du Conseil général, mais aussi de très nombreux mécènes et personnalités, une belle plaque commémorative a été dévoilée ; puis une élégante médaille, façonnée pour l’occasion, a été offerte à celles et ceux qui, à un titre ou à un autre, ont participé durant ces dernières années à la vie culturelle de la Villa, notamment à l’occasion de ses colloques annuels organisés par notre Académie, ou bien à l’œuvre de financement capitale de sa restauration et de son embellissement. Rêve de pierre devenu pour nous réalité, la Villa Kérylos reste, d’évidence encore aujourd’hui, la reconstitution originale d’une demeure antique parmi les plus attrayantes et les mieux réussies ; elle illustre même, et avec quel éclat, les résultats auxquels peut atteindre l’éminente conjonction de l’érudition classique et de l’architecture, coopération exemplaire de ce qu’il y a de meilleur et de plus créateur dans l’esprit.

Dans la galerie de portraits des plus illustres hellénistes français se détache incontestablement la figure de Louis Robert (1904-1985), dont l’Académie a hérité il y a une décennie l’intégralité de ses archives scientifiques, un ensemble inestimable de documents divers accumulés par notre regretté confrère tout au long de sa carrière : notes et carnets (au nombre de 97), correspondance scientifique, estampages, photographies, cartes, moulages de monnaies – vraiment une mine documentaire d’une richesse telle que ses nombreux filons continuent à être exploités par des chercheurs venus du monde entier. Le professeur Glen Bowersock, notre associé américain de l’Université de Princeton, son disciple chéri, évoquera dans un instant les traits saillants de la carrière fulgurante et de l’œuvre magistrale de son Maître, une vie de savant accomplie dans la joie et mue par un élan perpétuel d’insatiable curiosité. Né le 16 février 1904, à Laurière (Haute-Vienne), dans un milieu fort modeste, normalien de la rue d’Ulm (promotion 1924), puis membre de l’École française d’Athènes (1927), Louis Robert fut nommé dès 1933 à la IVe section de l’École pratique des Hautes Études comme directeur d’études de géographie historique du monde hellénique, à seulement 29 ans ; avec la même précocité étonnante, il sera élu en 1939, donc à 35 ans, professeur d’épigraphie et d’antiquités grecques au Collège de France, enfin, à l’aube de ses 44 ans, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres le 6 février 1948 ; il en sera le Président à deux reprises, en 1956 et en 1966. Si le nom de Louis Robert reste fondamentalement associé à l’épigraphie grecque – le Bulletin épigraphique qu’il publia avec son épouse Jeanne de 1938 à 1984 dans la Revue des Études grecques demeure un instrument de travail irremplaçable –, notre regretté confrère fut également un historien de très grande envergure qui s’attacha à l’étude de toute l’Antiquité grecque, jusqu’à l’époque byzantine. En guise d’illustration de l’étendue des domaines où il excella, il convient de citer quelques-uns de ses principaux ouvrages figurant dans une bibliographie forte de plus de 470 numéros. Commençons par Les gladiateurs dans l’Orient grec, une monographie qui fit sensation lors de sa parution en 1940, puis ce furent les 13 volumes magistraux de ses Hellenica. Recueil d’épigraphie, de numismatique et d’antiquités grecques (1940-1966) et son livre pionnier de 1963 sur les Noms indigènes dans l’Asie mineure gréco-romaine). De la même façon, À travers l’Asie Mineure (1980) et ses Documents d’Asie Mineure (1987), tous deux fruits de ses voyages dans la région, demeurent encore à ce jour des classiques de même que, plus près de nous, son commentaire sur Le martyre de Pionios, prêtre de Smyrne, publié en 1995 par notre confrère Glen Bowersock et le professeur Christopher Jones.
Le vendredi 23 mai dernier, « une journée du Japon » organisée par notre Académie est venue commémorer, en présence de S. Exc. l’ambassadeur du Japon M. Yutaka Iimura, le traité de commerce et d’amitié signé avec la France en 1858 ; ce dernier s’inscrivait on le sait dans le cadre d’une série d’accords avec les États-Unis et les grandes puissances européennes, qui marquèrent le retour du pays du Soleil levant sur la scène internationale. Si les relations entre les deux pays portèrent d’abord sur la coopération militaire et industrielle, on reste frappé, par-delà les tragédies qui marquèrent l’histoire du XXe siècle, de la profondeur et de l’intensité des relations culturelles et intellectuelles que nouèrent le Japon et la France ; il serait d’ailleurs loisible de faire remonter les racines de cette entente fort loin dans le temps, au moins à Guillaume Postel qui au XVIe siècle traita du bouddhisme japonais.

Notre Académie, qui a réuni en son sein de très éminents japonologues comme notre regretté confrère Bernard Frank (1927-1996), ou bien des spécialistes reconnus du bouddhisme d’Extrême-Orient à l’instar de Paul Demiéville (1894-1979), continue à perpétuer de façon active cette tradition de dialogue fructueux par les liens scientifiques et amicaux qu’elle entretient avec nombre de savants nippons ; nous avons en particulier l’honneur insigne de compter dans nos rangs S. A. I. le Prince Takahito Mikasa. C’est aussi notre Compagnie qui veille depuis 1966 sur l’édition du Hôbôgirin, dictionnaire encyclopédique du bouddhisme d’après les sources chinoises et japonaises, une entreprise de coopération internationale qui associe chercheurs français et japonais, rassemblés désormais sous la houlette de notre confrère Jean-Noël Robert.

En cette année 2008 qui commémore également le millénaire du Roman de Genji, il a paru intéressant de considérer la façon exemplaire dont ce roman a fini par devenir, à l’instar de la Divine comédie ou du Don Quichotte, l’emblème d’une littérature « nationale », au Japon même mais aussi, voire surtout, en Europe et aux États-Unis. Contre ceux qui estiment que ce statut est une construction moderne, sera mis en lumière par notre Confrère Jean-Noël Robert le succès rencontré par le Roman de Genji dès son origine et les jugements variés qu’il encourut au long des siècles, preuve de son caractère central dans la civilisation japonaise. Vous sera aussi révélé comment le concept alors nouvellement créé au Japon de « littérature », et inspiré de l’Europe, servit à renforcer ce statut – en même temps que l’idée moderne d’une « langue nationale » se trouvait éminemment illustrée par ce chef-d’œuvre de prose et de poésie.



imprimer


Site réalisé avec SPIP 2.1.10 + AHUNTSIC