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Tempus et tempestas

P.-S. FILLIOZAT et M. ZINK éd., Actes du colloque international organisé par l’AIBL, la Société asiatique et l’INALCO les 30 et 31 janvier 2014, Avant-propos de P.-S. FILLIOZAT.

Pagination : 428 p., 103 fig.
Date de parution : octobre 2016.
Prix : 40 €.

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Présentation
Ce recueil réunissant les textes de 19 communications, dont plusieurs dues à des membres ou à des correspondants de l’AIBL (MM. J.-P. MAHÉ, P.-S. FILLIOZAT, J.-M. DURAND, D. Charpin et D. Goodall), offre une approche historique des représentations du temps dans les principales civilisations de l’Asie, depuis la Mésopotamie ancienne jusqu’au Japon, sur une durée de quatre millénaires. Sur le fond du temps astronomique se détachent les séquences contrastées des événements météorologiques. Le temps qui passe et le temps qu’il fait dominent, déterminent les activités humaines. Les noms, très divers, qui sont attribués aux divisions du temps et aux phénomènes climatiques, saisons ou autres, dans diverses cultures d’Asie font référence à la vie quotidienne, aux besoins vitaux, aux activités représentatives des populations.
Partant de l’observation ordinaire des phénomènes météorologiques l’imagination a créé des transpositions poétiques ou a construit des mythes. Mais le concret de la nature et de la vie des hommes affleure toujours dans les représentations les plus abstraites.

Table des matières
  • Avant-propos, par Pierre-Sylvain Filliozat
  • Allocution d’accueil, par Michel Zink
  • Dominique Charpin et Nele Ziegler, « Les rois paléo-babyloniens, maîtres du temps ? »
  • Victor Gysembergh, « Le temps chez Eudoxe de Cnide entre Grèce et Mésopotamie »
  • Jean-Marie Durand, « Tempestas au Proche-Orient et les démons des tempêtes »
  • François Delpech, « Salomon tempestaire et les démons embouteillés : maîtrise magique des vents et stratégie eschatologique »
  • Jean-Pierre Mahé, « Les tapis à dragons et le mythe arménien de l’orage »
  • Jean-Charles Ducène, « La météorologie chez les Arabes : entre Aristote et les étoiles »
  • Jean-Louis Bacqué-Grammont, « Bézoards, pierres à pluie et météorologie dans quelques récits turcs »
  • Anna Pondopoulo, « Le temps dans les récits des pasteurs fulbé du Sénégal »
  • Jean Haudry, « Les origines de la conception indienne des âges du monde »
  • Pierre-Sylvain Filliozat, « Le temps des brâhmanes »
  • Vasundhara Kavali-Filliozat, « Les proverbes météorologiques en kannaḍa »
  • Manonmani Restif-Filliozat, « Le temps de la navigation des Compagnies françaises des Indes orientales »
  • Dominic Goodall, « Des saisons dans la poésie sanskrite du Cambodge »
  • Gilles Delouche, « Espaces et temps utopiques dans le Samutthrakhot Kham Chan »
  • Véronique Alexandre Journeau, « La Cinquième saison »
  • Zhitang Drocourt et Liao Min, « Le temps coule comme un long fleuve… Les valeurs temporelles des lexèmes spatiaux en chinois ancien et moderne »
  • Yi Zhai, « L’eau au printemps, la montagne en automne : quelques motifs zoomorphes venus de la Chine du Xe au XIVe siècle »
  • Jacques Legrand, « Quand les cornes des vaches gèlent : les neuf neuvaines de l’hiver mongol »
  • Marie Parmentier, « La rationalisation des phénomènes naturels selon le confucéen japonais Nishikawa Joken (1648-1724) »
  • Conclusions générales, par Pierre-Sylvain Filliozat

Extraits des articles

Les rois paléo-babyloniens, maîtres du temps ?

Dans la civilisation occidentale, la régulation du temps est une des marques du pouvoir, où religion et politique se rencontrent – ou s’affrontent. Seuls les plus puissants peuvent décider un changement dans le calendrier : on se rappelle la réforme de Jules César, suivie pendant des siècles. La réforme dite grégorienne intervint en 1582, mais n’a pas été acceptée partout ni dans toutes ses conséquences ; du fait qu’elle a été promue par le pape Grégoire XIII, les pays protestants et orthodoxes ont eu du mal à l’accepter. Et de nos jours, certains pays ne s’y réfèrent toujours pas, comme l’Arabie saoudite, l’Iran, l’Afghanistan, etc.
La réforme du comput du temps a été une des ambitions de la Révolution française. Elle a été motivée par une idéologie anti-cléricale qui souhaitait extirper tous les aspects chrétiens du calendrier : le dimanche, les saints et les fêtes chrétiennes ont été abolis au nom de la Raison, de la science, de la nature et de la poésie. Les mois reçurent un nouveau nom mais surtout furent divisés en trois périodes de dix jours, les décades. L’année commençait à l’équinoxe d’automne. La réforme eut lieu en 1793 : le 22 septembre 1792 fut choisi rétrospectivement comme point de départ du nouveau comput. En 1805, Napoléon abandonna ce système pour revenir au calendrier grégorien qui est toujours le nôtre.
Ces exemples montrent combien la division du temps a été ressentie comme cruciale. La curiosité nous pousse à nous interroger sur la situation dans les autres civilisations, comme celle de Mésopotamie. Le temps était donné par les dieux, le dieu-Lune Sin marquant la succession des mois : son croissant grossissait jusqu’à la pleine lune, puis diminuait jusqu’à sa disparition qui marquait la fin du mois. La nouvelle lune était attendue par la population, qui scrutait le ciel à cet effet. Étant donné les incertitudes du système, l’administration semble avoir privilégié l’existence de mois homogènes de trente jours. Comme on le sait, l’année solaire, résultant de l’apparition au même endroit du soleil et de certains astres, dure environ douze mois lunaires et onze jours.
Bien que le temps soit donné par les dieux, son comput était un outil très important, qui était aux mains des rois : ce sont eux qui décidaient du nom donné à une nouvelle année ou de l’intercalation de mois supplémentaires. Ils fixaient aussi le moment où commençait une nouvelle année, imposaient leur calendrier dans une ville conquise, etc.
Nous nous limiterons ici à l’époque dite paléo-babylonienne, soit les quatre premiers siècles du deuxième millénaire avant l’ère chrétienne, époque dominée par la figure du roi de Babylone Hammu-rabi. Les rois n’étaient assurément pas maîtres du temps : ils ne fixaient pas le moment des semences, de l’irrigation ou de la moisson. Mais ils contrôlaient le calendrier et donc la régulation et la mémoire des activités humaines. Nous décrirons d’abord la situation normale, avant d’exposer quelques cas exceptionnels et de finir en montrant les limites de ce contrôle royal du temps.
(…) Dominique CHARPIN et Nele ZIEGLER.


Le temps chez Eudoxe de Cnide entre Grèce et Mésopotamie.

Tempus et tempestas, ou le temps qui passe et le temps qu’il fait : voilà deux préoccupations qui, par-delà les époques, ont intéressé les hommes de science. L’un d’entre eux, Eudoxe de Cnide, mena des recherches astronomiques qui modifièrent profondément les conceptions du temps dans la Grèce antique, et il s’avère que ces recherches s’inscrivaient dans un cadre dépassant largement le monde hellénophone.
Eudoxe de Cnide est un savant d’expression grecque du IVe siècle avant notre ère. Il s’est rendu célèbre notamment par son système de sphères concentriques rendant compte des mouvements des planètes, par son invention du concept de latitude, par sa description du ciel étoilé, et par d’importantes contributions dans le domaine de la théorie des nombres (avec sa « théorie des proportions ») et des techniques de démonstration géométrique (avec la « méthode d’exhaustion »). Il fait figure d’inspirateur, notamment, de Platon et d’Aristote. Ses travaux ne sont pas parvenus jusqu’à nous, et semblent même avoir cessé de circuler dès l’Antiquité, si bien que nous sommes tributaires d’une tradition indirecte de citations et de références pour reconstituer son activité. Celle-ci se déployait dans les domaines des mathématiques, de l’astronomie, de la géographie mais aussi de la médecine, de la philosophie et de la législation. Cette situation textuelle n’est pas singulière et se retrouve dans le cas d’autres auteurs scientifiques et techniques du monde grec ancien, tels Ératosthène de Cyrène et Hipparque de Bithynie, dont les ouvrages cessèrent d’être recopiés dès lors qu’ils étaient considérés comme dépassés ou périmés.
(…) Victor GYSEMBERGH


Tempestas au Proche-Orient et Les démons des tempêtes.

Quiconque a aujourd’hui l’expérience du Proche-Orient sait ce que c’est qu’une tempête de sable, bien moins une tempête de pluie. Cela est naturel car la Syrie, pour sa partie intérieure, et la grande majorité de l’Irak est constituée de régions steppiques où les vents de sable et les tourbillons de poussière sont bien plus constants que les précipitations. À certains endroits du Proche-Orient, il n’est pas rare que la tempête de poussière soit un phénomène journalier récurrent, avec assombrissement subit de la lumière du jour, la visibilité n’étant plus que de quelques mètres. Nous avons même eu l’occasion, depuis le sommet d’un tell syrien, de voir plusieurs tornades de sable parcourir au même moment la plaine de la Djéziré environnante. Une question est souvent posée aujourd’hui par les climatologues à ceux qui s’intéressent aux périodes anciennes de ces contrées : qu’y avait-il comme tempêtes dans l’Antiquité, à frapper le Proche-Orient ? En d’autres termes, la désertification qui génère ces divers phénomènes est-elle une réalité actuelle, alors que l’Antiquité aurait connu des époques plus propices, avec un climat moins rigoureux ?
Pour répondre à une telle question, la recherche archéologique actuelle dispose assurément de plusieurs moyens, mais examiner la documentation textuelle peut avoir son intérêt, au moins pour connaître la réaction des contemporains, même si le récit humain privilégie, de façon compréhensible, dans ces périodes lointaines comme aujourd’hui, l’exceptionnel à l’habituel, en partant du principe que ce qui est banal ne mérite pas d’être rapporté. De fait, plusieurs notations peuvent être collectées dans les documents à notre disposition qui montrent que la situation n’a pas dû beaucoup changer au Proche-Orient entre l’Antiquité et notre époque.
(…) Jean-Marie DURAND


Salomon tempestaire et les démons embouteillés : maîtrise magique des vents et stratégie eschatologique.

Dans cet essai il sera plus souvent question du Salomon des traditions légendaires et du folklore que de celui des Saintes Écritures. D’Orient en Occident j’essaierai d’esquisser quelques-unes des composantes typologiques, et quelques aspects du devenir médiéval et moderne, de cette figure du « Roi ésotérique », dont P. Torijano a récemment retracé la genèse aux alentours du commencement de l’ère chrétienne. Le sujet est certes très vaste, même si on ne l’envisage que du strict point de vue de l’histoire de l’imaginaire : on se contentera ici d’aborder les interconnexions entre les rapports du Salomon de la légende avec le Temps (qui passe) et ceux qu’il entretient avec le temps (qu’il fait). Essai, donc, de chronologie et de météorologie comparées. (…) François DELPECH


Les tapis à dragons et le mythe arménien de l’orage.

Comparée au motif central d’un tapis, imposé par le modèle ou par la tradition, la bordure passe souvent pour un espace de liberté, où la fantaisie de l’artisan se déploie sans entrave. Cette interprétation décorative risque d’occulter la valeur sémantique et, pour ainsi dire, le rôle structural de la bordure. Nous en avons l’indice dans une singularité du lexique arménien. Au contraire du monde habité ašxarh, emprunté à l’iranien xšaθra-, l’univers ou l’espace intersidéral se dit d’un mot proprement arménien tiezerk’, c’est-à-dire « la grande contrée », ou plus littéralement « la grande bordure », puisque ezr désigne à l’origine la lisière ou la frange d’un vêtement. Cela implique que l’univers n’est pas illimité et qu’on peut le symboliser par la grande bordure qui l’entoure. Du même coup, on peut se demander si la bordure de certains tapis ne leur confère pas une signification cosmologique. Pour s’en assurer, il faudrait analyser le motif central des « tapis à dragons » (višapagorg), caractéristiques de l’art arménien. Toutefois, il n’est pas inutile, au préalable, de confirmer la signification cosmologique de certains tapis iraniens ou arméniens, ainsi que de divers objets d’art arménien, où apparaît « la grande bordure ». (…) Jean-Pierre MAHÉ


La météorologie chez les Arabes : entre Aristote et les étoiles.

La littérature arabe médiévale nous livre très tôt des ouvrages qui témoignent d’un intérêt appuyé pour la météorologie comprise comme l’examen, la description, voire la prédiction des phénomènes atmosphériques, d’autant plus que certains d’entre eux comme les pluies ou les vents ont une incidence directe sur la vie des hommes. Cependant, ici comme dans d’autres domaines scientifiques, on assiste à la coexistence de deux fonds à l’origine distincts, à savoir des traditions arabes et un héritage hellénistique. Pour la météorologie, les connaissances arabes s’appuient sur les observations que les habitants de la péninsule arabe ont pu faire, et en particulier les nomades. En effet, dans un milieu naturel relativement hostile, la question de la pluie était cruciale pour connaître où apparaîtraient les pâturages et quelles ressources en eau seraient réapprovisionnées. Cependant, à côté du développement d’un savoir « météorologique », au moment où la langue arabe est prise en compte par les lexicographes, on assiste aussi à l’essor d’une lexicographie centrée sur plusieurs de ces phénomènes. L’un des premiers traités est le Livre de la pluie (Kitāb al-maṭar) d’Abū Zayd al-Anṣārī (215/830), où l’auteur compile une anthologie d’expressions arabes relatives à la pluie. Son contemporain Quṭrub (206/821), avec son Livre des saisons (Kitāb al-azmina) – titre qui deviendra plus tard éponyme pour des recueils de traditions météorologiques – aborde le sujet de manière plus générale. (…) Jean-Charles DUCÈNE


Bézoards, pierres à pluie et météorologie dans quelques récits turcs.

Lorsque, voici bien des années, nous effectuions la traduction des « Mémoires » du sultan Bâbur (1483-1530), fondateur de la dynastie des Grands-Mogols en Inde, notre attention avait été attirée par plusieurs mentions de l’énigmatique yada. Accompagnée de formules appropriées, la manipulation de ce minéral était, en effet, réputée exercer un effet sur la météorologie et, plus précisément, provoquer la pluie là où l’opérateur le souhaitait, ou la faire cesser de même. Toutefois, ces trois passages apparaissaient trop succincts et insuffisamment explicatifs pour nous encourager à entreprendre des recherches à leur sujet et à dépouiller une documentation historique et ethnographique d’une importance disproportionnée par rapport à la minceur des points de départ évoqués. Or, notre intérêt pour ce sujet s’est trouvé récemment ravivé par la lecture d’un passage du récit d’Evliyâ Çelebî, voyageur ottoman qui, au milieu du XVIIIe siècle, parcourut en tous sens les États du sultan d’Istanbul ainsi que quelques autres, et en laissa une remarquable relation en dix volumes. Certes, on connaît Evliyâ comme un conteur souvent avide d’histoires aussi extraordinaires que peu crédibles. Mais, en l’occurrence, l’abondance des détails qu’il fournit invite à ne pas rejeter d’emblée ce qu’il raconte ici, même si, au contraire de ce qu’il affirme, son information n’est que de deuxième main ou même davantage. Enfin, le recours à l’indispensable lexique du regretté Gerhard Doerffer nous permettra – du moins l’espérons-nous – de jeter quelque lumière sur la nature et l’emploi du bézoard ou de ses substituts. (…) Jean-Louis BACQUÉ-GRAMMONT


Le temps dans les récits despasteurs Fulbé du Sénégal.

Ce texte a pour point de départ le sentiment d’étonnement que l’on éprouve en découvrant les récits épiques des sociétés peules ou fulbé de l’Ouest africain. Le lecteur de ces récits produits par les bergers transhumants est captivé par l’intensité avec laquelle leurs héros vivent le moment présent. Le passé et l’avenir s’effacent dans ces créations de la littérature orale (dont un certain nombre est aujourd’hui traduit et publié en français) au profit de l’instant présent qui absorbe entièrement l’action et l’attention des personnages. L’insistance sur le présent est d’autant plus sensible au lecteur contemporain que son propre lien avec le « ici et maintenant » est souvent relâché sous la pression de la nécessité, imposée par les mondes modernes, de se projeter incessamment dans l’avenir. La préparation d’un avenir absorbe les efforts de nos contemporains, mais quand « l’avenir » vient il n’existe déjà plus en tant que réalité car le moment prochain se prépare déjà et la vie réelle s’en trouve ainsi éclipsée. En revanche, les récits épiques peuls nous impressionnent par la maîtrise avec laquelle ils placent leur auditoire au coeur d’un événement précis en créant l’illusion de nous le faire vivre au moment même où il se déroule. Il nous semble donc important d’approfondir cette première impression d’acuité que semblent entretenir avec le présent les récits épiques peuls et de comprendre quelle philosophie du temps ils véhiculent et par quels moyens. Il sera question ici de deux récits épiques peuls de la région du Jolof au Sénégal, dont la première version publiée, traduite en français et commentée, a été établie par le chercheur sénégalais Mamadou Lamine Ngaïdé sous le titre Le vent de la Razzia ou les aventures de Amadou Sam Polel et de Goumalel. (…) Anna PONDOPOULO


Les origines de la conception indienne des âges du monde.

La conception indienne des âges du monde, qui apparaît dans le premier chapitre des Lois de Manou, strophes 69-86, semble une innovation, puisqu’on n’en trouve pas de traces dans les textes védiques. Cette conception n’a pas de correspondant avestique. La doctrine mazdéenne de l’histoire universelle, qui est linéaire, n’a rien de commun avec elle : la rencontre d’Ahura Mazdā et d’Ahra Manyu, qui s’ignoraient auparavant, ouvre la période historique de l’affrontement des deux créations qui se terminera par la victoire d’Ahura Mazdā. Mais elle a deux correspondants reconnus en Europe, l’un grec, l’autre scandinave. Pour tenter d’apporter une solution à ce problème, on tentera de reconstruire la conception originelle, et d’abord de déterminer son principe. Échappant à l’observation humaine, le cycle cosmique n’a pu être imaginé que sur le modèle des cycles temporels observables et sur celui de la vie humaine. (…) Jean HAUDRY


Le temps des brâhmanes.

La vie rituelle du brâhmane est une affaire de chaque jour de l’année, de chaque division du jour, de chaque instant. Les calendriers d’actes religieux sont un objet d’étude difficile, parce qu’ils varient de région à région, de communauté à communauté et surtout parce que les rites sont fixés en fonction de divers critères de temps. Vingt-sept constellations proches de l’écliptique, appelées nakṣatra, servent de repères pour déterminer la position du Soleil. La division de l’écliptique en douze signes du zodiaque a été surimposée sur l’ancienne, de sorte que l’espace d’un signe correspond en gros à celui de deux constellations et un quart. Le moment de l’entrée du Soleil dans un espace défini par un signe est rituellement important. Le mois lunaire est la révolution synodique de la Lune entre deux conjonctions successives avec le Soleil. Il est nommé d’après le nom de la constellation dans laquelle se trouve la pleine Lune correspondante. Il est divisé en trente jours lunaires appelés tithi et en deux moitiés appelées quinzaine claire – celle de la croissance – et quinzaine sombre – celle de la décroissance de la Lune. Jour lunaire et jour solaire ne sont pas de durée égale. Les pratiques rituelles sont fixées tantôt en fonction des divisions du jour solaire, tantôt en fonction du tithi, tantôt en fonction du nakṣatra. (…) Pierre-Sylvain FILLIOZAT


Les proverbes météorologiquesen Kannaḍa.

Les astres, la Lune et le Soleil sont à l’origine du kāla, « le temps ». Ce mot kāla a une signification très large en kannaḍa, recouvrant l’heure, les saisons aussi bien que le temps d’une action, etc. En kannaḍa, kāla devient aussi un suffixe ajouté pour désigner une saison, par exemple : maḷegāla, la saison des pluies, de maḷe (les pluies) et kāla (le temps). De même, bēsigekāla et caḷigāla, dérivés des mots bēsige (chaleur) et caḷi (froid), ont pour signification la saison de la chaleur et celle du froid ou hiver. Dans l’Inde Candra, l’astre « Lune » est masculin. Il serait sorti de la mer de lait lors de son barattage pour l’acquisition du nectar par les dieux et les démons. Par conséquent l’astre Lune, toujours selon les penseurs indiens, est le fils de l’Océan. Il est connu pour sa beauté. D’un bel homme, on dit en Inde « qu’il est beau comme la Lune » ; de même pour un beau visage de femme. D’après les textes indiens, il y a douze soleils, en en comptant un par mois. Le temps est calculé d’après la position de ces deux astres notamment « le » Lune et le Soleil. Deux des trois yeux de Śiva sont ces deux astres Lune et Soleil. C’est donc lui qui est l’initiateur du temps. (…) Vasundhara kAVALI-FILLIOZAT


Le temps de la navigation des Compagnies françaises des Indes orientales.

« Avant toutes chosses, il est nécessaire de savoir quelles sortes de vent règnent pendant le cours de l’année tant du côté du nord que du côté du sud de la Ligne pour se pouvoir gouverner, et les temps les plus propres à faire lesd. voyages brefs et courts, se servant des moussons pour aller au lieu désiré car sans cela il est très difficile d’y réussir. » (Instructions de navigation, vers 1670. Paraphrase de la Colonne éclairante, p. 3-4 : « Instruction de la propriété des vents navigeant du Païs-Bas vers Java et dérechef de Java vers le Païs-Bas » et p. 8-9 : « Instruction des moussons, c’est-à-dire des vents passans et soufflans en la mer et les îles du zud »).
Tempus et tempestas sont deux données importantes pour la marine à voile : un navire ne peut que difficilement naviguer contre les vents et les courants, il est assujetti à la météorologie. La navigation dans l’océan Indien était alors encore plus étroitement qu’aujourd’hui assujettie au régime particulier des moussons qui y règne : celle du sud-ouest, d’avril à octobre, et celle du nord-est, d’octobre à avril dans l’hémisphère nord. Elles sont inversées dans l’hémisphère sud jusqu’aux latitudes de 10 à 11°. Pendant la mousson du nord-est, la côte est de l’Inde, qui ne comprenait que des rades foraines et aucun port protégé en eau profonde, était dangereuse pour les navires. Les détroits de Mozambique et de Malacca étaient également impraticables certains mois de l’année. Le cap de Bonne-Espérance ne pouvait que très difficilement être doublé entre juin et août à cause de forts vents d’ouest-sud-ouest au sud-ouest sur la route des retours. (…) Manonmani RESTIF-FILLIOZAT


Des saisons dans la poésie sanskrite du cambodge.

Quand un indianiste lit pour la première fois de la poésie épigraphique en sanskrit du Cambodge, il a l’impression d’être en terrain connu, de lire une littérature « indienne » (kāvya), à tous égards. Il y trouve en effet, comme en Inde, les mêmes mètres complexes, les mêmes images, les mêmes conventions poétiques, le même goût pour les calembours alambiqués qui font allusion aux mêmes traités philosophiques et techniques circulant à la même époque au Cachemire, dans le pays tamoul ou dans la vallée de Katmandou. Sans oublier, bien sûr, les mêmes éloges (praśasti) de rois, descendants du Soleil et/ou de la Lune, dont les ongles d’orteils reflètent sans cesse les joyaux des diadèmes de leurs ennemis prosternés. Bref, il a l’impression d’une communauté de langue, de langage, de culture des deux côtés du golfe du Bengale. Quand il a regardé de plus près, il commence à remarquer des particularismes régionaux. Par exemple, la qualité littéraire du kāvya épigraphique sanskrit au Cambodge (celui qui subsiste du moins) surpasse souvent celle des inscriptions provenant du reste du monde « indien » au sens large. (…) Dominic GOODALL


Espaces et temps utopiques dans le samutthrakhot kham chan.

Jusqu’au XIXe siècle, les oeuvres littéraires siamoises, toujours écrites en vers, peuvent, pour ce qui est de leurs sources d’inspiration, être classées en deux grandes catégories : ce sont d’abord les oeuvres lyriques, où le poète exprime des sentiments d’amour ou de tristesse, et qui, en dehors de certains genres propres à la poésie de ce peuple, sont en fait comparables au fonds commun de la littérature mondiale ; ce sont ensuite les oeuvres dramatiques qui, à de rares exceptions près, sont inspirés par les jâtaka, ces récits des vies antérieures du Bouddha – dont certains font effectivement partie du canon bouddhiste – rassemblés dans le Tipitaka, « La Triple Corbeille », mais dont la plupart sont, en Asie du Sud-Est, des textes apocryphes, adaptations bouddhisées de légendes autochtones. Ces textes, essentiellement composés en pâlî par des moines du royaume du Lan Na Thay – qui constitue aujourd’hui la région septentrionale de la Thaïlande – ont bien entendu, à l’origine, une vocation religieuse ; cependant, leurs intrigues, qui rapportent systématiquement une histoire d’amour dans laquelle le héros et l’héroïne sont séparés par des événements qu’ils ne peuvent maîtriser, présentent suffisamment d’éléments romanesques pour avoir souvent été utilisées de manière profane dans des oeuvres destinées à des représentations dramatiques, soit théâtrales, soit pour le théâtre d’ombres. (…) Gilles DELOUCHE


La Cinquième saison.

Le goût pour la cosmologie et pour les chiffres a conduit les Chinois à ériger un système de correspondances et de structuration de l’univers fondé sur des chiffres se développant en trame : un halo de connotations pour chaque chiffre, mais aussi le glissement d’un chiffre à l’autre à travers des associations transversales qui créent un continuum parfois inextricable (comme entre le 4 et le 5). Il en est de même pour le temps qui passe, le temps qu’il fait, la relation entre les deux ou avec les autres parties prenantes de la cosmogonie chinoise : jeux de positionnements et processus dynamiques animent cet univers. C’est un sujet si vaste qu’il ne peut être abordé que par parties et notre approche ici sera limitée à la prise de conscience de la correspondance entre les fondements du déroulement temporel (calendrier) et ceux du système musical. (…) Véronique ALEXANDRE JOURNEAU


Le temps coule comme un long fleuve… Les valeurs temporelles des lexèmes spatiaux en chinois ancien et moderne.

Un jour qu’il se trouvait au bord d’un fleuve,
le Maître dit : Tout passe comme cette eau ;
rien ne s’arrête ni jour ni nuit !
(Entretiens de Confucius, IX)

1. La problématique et des approches linguistiques
L’utilisation des mêmes mots ou des mêmes expressions pour parler de l’espace et du temps est un phénomène linguistique répandu, sinon universel. En chinois, qián 前 ‘devant’ et hòu 后 ‘derrière’, shàng 上 ‘dessus’ et xià 下 ‘dessous’, zuŏ 左 ‘gauche’ et yòu 右 ‘droite’, appelés « locatifs » en grammaire, peuvent tous avoir des valeurs temporelles. Dans cette étude, nous prendrons comme fil conducteur la paire qián/hòu ‘devant/derrière’, dont l’examen permettra par la suite l’interprétation des deux autres paires. Le sujet en soi a déjà fait couler beaucoup d’encre, mais les approches peuvent être très différentes.
Fondé sur la théorie cognitiviste, le « néo-localisme généralisé » considère que, sémantiquement et grammaticalement fondamentales, les expressions spatiales servent à structurer les expressions de tout autre domaine. Mais, comme la réalité du monde n’est pas directement projetée dans la langue, mais filtrée et restructurée par le concept humain, la représentation du temps semble être simplifiée dans notre esprit en « un pseudoespace unidimensionnel », dont l’image graphique pourrait être un axe (R. Jackendoff, 1983, p. 189). Or, l’espace physique où nous vivons est tridimensionnel et la position de n’importe quel point y est définie selon trois coordonnées spatiales dans trois directions « anthropo-centrées » : frontale, verticale et latérale (T. Ašić, 2008, p. 25). Étant donné que la majorité des langues n’utilise que l’axe frontal pour exprimer le temps, c’est sur cet axe que portent le plus souvent les études psycho-cognitives.
(…) Zhitang DROCOURT et MIN Liao


L’eau au printemps, la montagne en automne : quelques motifs zoomorphes venus de la Chine du Xe au XIVe siècle.

À partir du Xe siècle, les peuples Khitan, Jurchen, puis les Mongols établirent leur pouvoir au nord de la Chine. Au fur et à mesure que les empires s’étendent, des échanges artistiques apparaissent entre les cultures des différents peuples, puis entre les civilisations de l’Eurasie. Parmi ces échanges artistiques, un groupe de motifs zoomorphes, incluant le cygne, le canard, l’oie sauvage, le cerf ou la gazelle, s’avère continuellement présent à travers certaines caractéristiques figuratives dans les arts de ces différents peuples. Leur présence intense du Xe au XIVe siècle implique que leurs origines culturelles doivent se situer chez les peuples qui prennent le pouvoir. Au premier rang de celles-ci figure le nomadisme des Khitan, soumis au rythme des saisons. Puis, la transmission de ces motifs aux époques suivantes montre une fusion de plus en plus profonde avec la culture des Song qui succède à la civilisation traditionnelle chinoise. Cet article voudrait montrer l’évolution de ces représentations zoomorphes, en suivant les changements de leur figuration conventionnelle et de leur signification potentielle. (…) YI ZhaI


Quand les cornes des vaches gèlent : Les neuf neuvaines de l’hiver mongol.

On a depuis longtemps observé, très au-delà de faits de hasard, l’existence d’une polysémie forte des termes désignant le temps qui s’écoule et le temps qu’il fait. Je me contenterai de souligner avant tout que cette association, à laquelle il est tentant de trouver des justifications qui pourraient sembler « naturelles » n’a rien d’universel, que ceci est loin d’être uniformément présent dans toutes les cultures et dans toutes les langues. Nous pouvons certes voir des langues comme le français – on va le voir également partiellement en mongol –, dans lesquelles les deux types de phénomènes peuvent constituer des éléments d’un même complexe terminologique. D’autres langues ne partagent pas cette logique de couple polysémique. C’est le cas de l’anglais, avec weather et time. Il en va de même dans les langues slaves où le temps chronologique, en russe время ou en polonais czas (observons qu’en dépit des nombreuses parentés lexicales entre russe et polonais, le temps chronologique y fait appel à deux termes sans rapports entre eux), est dénommé sans lien avec le temps météorologique, qui est rendu en ce qui le concerne par un terme qui est cette fois commun aux deux langues, погода [pəgódα]/pogoda. De plus, ces deux termes partagent une connotation qui donne la priorité au « beau temps ». Il existe un terme commun aux deux langues (ru. непогода, pol. niepogoda), formé de la négation не-/nie- qui spécifie погода/pogoda, cette combinaison désignant le « mauvais temps ». (…) Jacques LEGRAND


La rationalisation des phénomènes naturels selon le confucéen japonais Nishikawa Joken (1648-1724).

Le Japon de l’ère Meiji (1868-1912), bien décidé à rattraper les nations occidentales, intègre, presque sans questionnement et à marche forcée, tout ce que cette partie du monde peut alors offrir sur le plan des savoirs et des connaissances. Sur le plan de l’instruction, en particulier, on se souviendra du formidable apport de Fukuzawa Yukichi (1835-1901), incontournable penseur de la période. Ce célèbre éducateur laisse ainsi, parmi une phénoménale production littéraire, quelques écrits sur l’absolue nécessité d’intégrer dans l’Archipel les sciences occidentales, à commencer par les sciences physiques.
Ses efforts participent d’un changement radical dans l’Archipel, consistant, sur ce plan, dans l’abandon de l’appréhension « classique » des phénomènes qui avait cours jusqu’alors. Celle-ci se trouvait ainsi essentiellement structurée par un cadre intellectuel introduit de Chine une douzaine de siècles plus tôt. Cette grille d’analyse fort complexe, omnipotente et polymorphe, intégrée à la pensée confucéenne, constituait de loin le repère incontournable de tout intellectuel de l’époque d’Edo (1603-1868) dans sa compréhension du monde. À cette dernière, qui s’attachait essentiellement à une analyse métaphysique et spéculative des phénomènes, participait aussi, plutôt du côté de la population, moins éduquée, toute une gamme de croyances et de superstitions, parfois assorties d’interprétations morales ou fantastiques issues des savantes explications du confucianisme.
(…) Marie PARMENTIER



Les auteurs
  • Véronique Alexandre Journeau : Chercheure HDR au Creops (Centre de Recherches sur l’Extrême-Orient de l’Université Paris-Sorbonne) et Langarts
  • Jean-Louis Bacqué-Grammont : Directeur de recherche émérite au CNRS
  • Dominique Charpin : Correspondant de l’Académie, professeur au Collège de France
  • Gilles Delouche : Ancien président de l’Inalco, professeur émérite à l’Inalco
  • François Delpech : Directeur de recherche honoraire au CNRS
  • Zhitang Drocourt : Professeur à l’Inalco/CRLAO
  • Jean-Charles Ducène : Directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études
  • Jean-Marie Durand : Membre de l’Académie, professeur au Collège de France
  • Pierre-Sylvain Filliozat : Membre de l’Académie, vice-président de la Société asiatique
  • Dominic Goodall : Correspondant étranger de l’Académie, directeur d’études à l’École française d’Extrême-Orient
  • Victor Gysembergh : Docteur de l’Université de Reims
  • Jean Haudry : Directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études
  • Vasundhara Kavali-Filliozat : Membre de la Société asiatique
  • Jacques Legrand : Professeur émérite, ancien président de l’INALCO, fondateur de l’International Institute for the Study of Nomadic Civilizations (UNESCO, Mongolie)
  • Min Liao : Maître de langue à l’Inalco/Plidam
  • Jean-Pierre Mahé : Membre de l’Académie, président de la Société asiatique
  • Marie Parmentier : Maître de conférences à l’Université Toulouse 2- Jean Jaurès
  • Anna Pondopoulo : Chargée de cours à l’Inalco, membre associée au Centre d’Études en Sciences sociales sur les Mondes africains, américains et asiatiques (Cessma, Paris VII-Inalco)
  • Manonmani Restif-Filliozat : Archiviste paléographe, directeur-adjoint des Archives départementales de la Marne
  • Yi Zhai : Post-doctorante au Palace Museum de Beijing, membre associé au Laboratoire d’Archéologie médiévale et moderne en Méditerranée (LA3MUMR 7298, Aix-en-Provence)
  • Nele Ziegler : Directeur de recherche au CNRS
  • Michel Zink : Secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeur au Collège de France

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