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Cahiers de la Villa « Kérylos » N°27

La Grèce dans les profondeurs de l’Asie

Actes du XXVIe colloque de la Villa Kérylos, 9 et 10 octobre 2015.
Jacques JOUANNA, Véronique SCHILTZ et Michel ZINK éd.

Pagination : 435 p., 129 fig., dont 86 en couleur
Parution : septembre 2016
Prix : 40 €

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Sommaire
  • Allocution d’accueil, par Michel Zink
  • Véronique Schiltz, « L’Asie profonde d’Hérodote. Scythes, Issédons, Iyrques, Argippéens »
  • Charles de Lamberterie, « La Grèce et l’Orient : questions de lexique »
  • Jacques Jouanna, « Les médecins grecs et l’Asie »
  • Paul Bernard, « Un Chinois, des nomades et la fin de la Bactriane grecque (145-128 av. J.-C.) »
  • Suzanne Amigues, « Plantes et produits végétaux de l’Asie profonde dans le monde grec antique »
  • Didier Marcotte, « Le Périple de Néarque. Les enjeux scientifiques et géopolitiques d’un rapport de mission »
  • Philippe Hoffmann, « La philosophie grecque sur les bords de l’Oxus : un réexamen du papyrus d’Aï Khanoum »
  • Olivier Picard, « La pénétration de la monnaie grecque en Orient »
  • François Baratte, « De la Méditerranée à la Chine : Dionysos, Héraklès et les autres dans les profondeurs de l’Asie, au miroir de la vaisselle d’argent »
  • Anna Filigenzi, « Dionysos et son double dans l’art du Gandhāra : dieux méconnus d’Asie »
  • Henri-Paul Francfort, « Figures emblématiques de l’art grec sur les palettes du Gandhāra »
  • Pierre-Sylvain Filliozat, « La nature des planètes selon le Yavanajātaka “L’Horoscopie grecque de Sphujidhvaja et le Bṛhajjātaka “La Grande Horoscopieˮ de Varāha Mihira »
  • Jean-Noël Robert, « La constitution d’une tradition grecque au Japon du XVIIe au XIXe siècle »
  • Jean-Yves Tilliette, « Exotisme ou merveilleux ? La réception médiévale de la Lettre d’Alexandre à Aristote »
  • Bilan et conclusions, par Jacques Jouanna et Véronique Schiltz

Extraits
L’Asie profonde d’Hérodote. Scythes, Issédons, Iyrques, Argippéens

« Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». Montaigne.
Puisqu’il nous revient d’ouvrir, avec Hérodote, cette rencontre, sans doute n’est-il pas inutile de s’interroger sur le nom même de cette Asie qui nous rassemble, puisqu’elle va être cette année au centre de nos intérêts helléniques. D’où vient ce nom ? Quel sens avait-il pour les Grecs ? Que le mot, à travers le latin, nous soit venu d’eux, d’Eschyle, et plus encore, justement, d’Hérodote ne fait aucun doute, même si, comme nous allons le voir, leur Asie n’est pas du tout celle qui surgit d’emblée dans nos têtes, nourries depuis l’enfance de mappemondes, de cartes et d’estampes. L’origine du nom de l’Asie n’est pas absolument assurée. Faut-il y voir un écho de l’accadien asû « sortir », « monter », comme fait le soleil levant, apparenté au phénicien asa, l’est, et symétrique d’un erebu signifiant « entrer » « descendre » ? Sur une stèle assyrienne, les côtes de la mer Égée sont désignées par deux mots : ereb, le Couchant, les côtes grecques, l’Europe, et assou, le Levant, la côte anatolienne, l’Asie. Plus satisfaisante, et désormais largement admise, est la proposition qui voit dans le nom de l’Asie un dérivé de Assuwa, le nom hittito-louvite d’une confédération d’États, ou plutôt de peuples opposés à l’Empire hittite. Cette confédération devait occuper un vaste territoire à l’Ouest de l’Anatolie et elle se trouva par conséquent très tôt en contact, sans doute déjà avec les Mycéniens, puisque les recherches les plus récentes attestent une présence mycénienne sur les côtes d’Asie Mineure, et à coup sûr avec les Grecs venant s’installer sur les côtes orientales de la mer Égée. Pour eux, cet Assuwa constituait l’arrière-pays de leurs installations côtières. (…) Véronique SCHILTZ



La Grèce et l’Orient : questions de lexique

La plupart des linguistes, des philologues et des historiens seront sans doute disposés, aujourd’hui encore, à souscrire à ces lignes qu’écrivait Antoine Meillet (1866-AIBL 1924-1936) voici près d’un siècle :
« Entre la morphologie et le vocabulaire, il y a une grande différence : la morphologie est un système qui n’admet que très malaisément l’introduction d’éléments étrangers, non livrés par la tradition de la langue même ; le vocabulaire se compose de mots dont sans doute la valeur ne se laisse définir précisément que par rapport à d’autres mots, mais qui néanmoins sont indépendants les uns des autres, et, par suite, il peut accueillir en quantité illimitée des éléments ne provenant pas de la tradition propre de la langue. Dans toute langue, la morphologie est la part traditionnelle ; le vocabulaire réfléchit les diverses influences. »
En appliquant cette idée, parfaitement juste en elle-même, au vocabulaire du grec et du latin, Meillet en arrivait à la conclusion que ces langues comportent nombre d’éléments – des substantifs pour l’essentiel – empruntés à « la civilisation égéenne du second millénaire avant l’ère chrétienne », tout en reconnaissant que, faute pour nous de connaître les langues qui ont servi d’organe à cette civilisation, « la démonstration complète échappe le plus souvent ».
Qu’en est-il aujourd’hui ? Au moment où ces lignes ont été écrites, nul ne soupçonnait qu’au IIe millénaire avant notre ère le grec ait pu être parlé en Crète et en Grèce continentale : cette époque était considérée par l’ensemble de la communauté scientifique comme celle du « pré-hellénique », antérieure à l’arrivée de populations parlant des langues indo-européennes, et l’on croyait qu’il en allait de même pour l’Asie Mineure. Mais les perspectives ont changé du tout au tout, aussi bien pour le monde grec avec le déchiffrement du linéaire B que pour l’Asie Mineure avec les langues anatoliennes. Cela n’empêche que le lexique du grec ancien comporte, de fait, nombre d’éléments qui ne s’expliquent pas par l’indo-européen.
(…) Charles de LAMBERTERIE



Les médecins grecs et l’Asie

Mon étude sur les médecins grecs et l’Asie portera sur la période antérieure à la découverte des profondeurs de l’Asie par Alexandre, donc sur l’époque classique au temps où la médecine grecque commença à devenir célèbre par ses centres médicaux en Occident ou en Orient et put rivaliser avec la médecine égyptienne jusque dans les profondeurs de l’Asie. C’est l’époque où la littérature médicale se développa, notamment dans la famille des Asclépiades, soit à Cnide où avait été rédigé par un groupe de médecins un grand ouvrage de nosologie intitulé les Sentences cnidiennes, soit à Cos où les œuvres d’Hippocrate, jeune contemporain d’Hérodote, ont fourni le noyau d’une collection d’écrits médicaux conservés qui restent les fondements de la médecine occidentale. Je voudrais évoquer surtout la vie de ces médecins itinérants qui sont partis loin de leur patrie où ils avaient eu une formation médicale et se sont retrouvés la plupart du temps involontairement dans les profondeurs de l’Asie, auprès du Roi de Perse, sous des monarques différents, Darius, Artaxerxès Ier ou Artaxerxès II, sans omettre d’analyser le refus volontaire du plus célèbre d’entre eux, Hippocrate, qui déclina l’invitation du Grand Roi. Puis à partir de l’oeuvre de deux de ces médecins de la famille des Asclépiades, Hippocrate de Cos et Ctésias de Cnide, je comparerai la vision fort différente que ces médecins avaient de l’Asie et des Asiatiques. (…) Jacques JOUANNA



Un Chinois, des nomades et la fin de la Bactriane grecque (145-128 av. J.-C.)

千裡之行始於足下
Chemin de mille li commence au premier pas, dit le proverbe. Dommage que n’en dépende pas le chemin du retour, qui de beaucoup dépasse les mille li … Surtout si l’on part de zéro. Joseph Brodsky, Lettres de la dynastie des Ming
Ma contribution sur les contacts entre la Chine et l’Asie centrale sous la domination grecque à l’époque hellénistique porte sur le rôle indirect, bien que réel, joué par la Chine des Han au IIe siècle av. J.-C. dans l’effondrement du royaume grec de Bactriane sous les coups d’envahisseurs nomades venus de ce que nous appelons aujourd’hui le Xinjiang (anciennement Turkestan chinois), région où la Chine commence alors à étendre sa domination pour contenir la menace permanente que divers peuples nomades font peser sur sa frontière nord-orientale. Les sources chinoises de l’époque sont

  1. le Shiji de Sima Qian, l’Hérodote chinois, qui retrace notamment l’histoire de la première dynastie impériale des Qin, et le début de celle de leurs successeurs de la première dynastie des Han antérieurs, ou Han occidentaux (206 av. J.-C.-9 ap. J.-C.) ;
  2. l’histoire complète de cette première dynastie des Han dite Hanshu ;
  3. l’histoire dite Hou Hanshu de la dynastie des Han postérieurs, ou Han orientaux (25-220 ap. J.-C.).

Sans ces sources chinoises nous n’aurions jamais connu sous leur vrai nom, Da Yuezhi, les envahisseurs de la Bactriane, hellénisée d’abord par la conquête d’Alexandre, puis la dynastie séleucide enfin par une suite de rois dits gréco-bactriens qui se sont rendus indépendants des Séleucides. Nous ne connaîtrions pas non plus la date des étapes de la conquête de la Bactriane par ces nomades Da Yuezhi. C’est grâce à un personnage célèbre, à la fois comme acteur et comme mémorialiste de l’expansion chinoise dans les territoires de l’Ouest, Zhang Qian, précurseur des grands explorateurs de l’histoire moderne en même temps que grand serviteur de l’État, que nous avons quelque idée de ce qui s’est passé en Bactriane dans le dernier tiers du IIe siècle av. J.-C. (…) Paul BERNARD



Plantes et produits végétaux de l’Asie profonde dans le monde grec antique

A vouloir faire entrer mon sujet dans les limites strictes d’un colloque intitulé « La Grèce dans les profondeurs de l’Asie », je devrais me borner à évoquer les plantes et les produits végétaux que les Grecs découvrirent quand certains d’entre eux, soldats, commerçants ou savants passionnés de connaissances nouvelles, quittèrent les rivages méditerranéens pour pénétrer au cœur de l’Asie. Mais les acquis récents de l’archéologie, et en particulier de l’archéobotanique, ne permettent plus de négliger une réalité aujourd’hui patente : sous la forme de ses produits végétaux, l’Asie s’est introduite, sinon jusqu’en Grèce, du moins dans le Proche-Orient méditerranéen, bien avant que les Grecs n’aillent observer dans leur milieu naturel les plantes asiatiques les plus originales ou les plus utiles. C’est donc de ces acquis que je traiterai principalement, en réservant pour une sorte d’épilogue le rapide portrait tracé par nos auteurs classiques de quelques espèces emblématiques de ces marges orientales du monde grec, déjà largement étudiées ailleurs. (…) Suzanne AMIGUES



Le Périple de Néarque. Les enjeux scientifiques et géopolitiques d’un rapport de mission

Il n’est pas exagéré de dire que, pour l’homme méditerranéen, le périple de Néarque a donné à l’Asie ses contours. De tous les faits de gloire qu’on a attribués à Alexandre, c’est sans doute en effet un de ceux dont les conséquences sur la science géographique auront été les plus marquantes. La cartographie hellénistique en a recueilli les principaux enseignements, mais l’ethnographie de l’Asie majeure s’en est également trouvée transformée, et avec elle la perception que les milieux alexandrins ont eue ensuite des ressources de l’océan Indien et des « sagesses barbares » qui s’épanouissaient sur ses rives. Grâce à une historiographie foisonnante, suscitée par les acteurs mêmes de l’événement, on connaît les circonstances qui ont présidé à l’entreprise et on peut en reconstituer en bonne part la chronologie, dont on se contentera de rappeler les données principales. Après avoir pris le contrôle du Pendjab à l’automne 326, Alexandre se voit contrarié par ses propres troupes dans son projet de pousser plus loin vers l’est en direction de la plaine du Gange ; il se replie alors sur un des affluents de l’Indus, l’Hydaspès [act. Jhelum], y fait construire une flotte de deux mille bâtiments, qu’il place sous le commandement d’un marin originaire de Crète, Néarque, tandis que deux corps d’armée, sous les ordres de Cratéros et d’Héphestion, sont chargés d’accompagner et d’encadrer la descente de la flotte par voie de terre sur chacune des rives de l’Hydaspès.
Le delta de l’Indus est atteint en janvier 325 et Alexandre y fait cantonner ses troupes dans la région d’Hyderabad, en un lieu nommé Patala, où des chantiers navals sont aménagés et d’où toutes les opérations de retour vers l’ouest seront progressivement lancées à partir de l’été suivant. Néarque lui-même appareille à l’automne, avec Onésicrite d’Astypalée comme pilote du vaisseau amiral. Son objectif est tout à la fois clair et périlleux : rejoindre Alexandre en Babylonie, mission qu’il accomplit en moins de six mois et sur laquelle il laisse le rapport dont il sera question ici.
(…) Didier MARCOTTE



La philosophie grecque sur les bords de l’Oxus : un réexamen du papyrus d’Aï Khanoum

Le site d’Aï Khanoum, au Nord-Est de l’Afghanistan, fouillé de 1964 à 1978 par la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA), sous la direction de Daniel Schlumberger puis de M. Paul Bernard, a révélé plusieurs monuments et documents d’un intérêt exceptionnel, qui attestent la présence et la vitalité de l’hellénisme dans cette ville de Bactriane orientale. Probablement fondée par délégation des souverains séleucides au tournant des IVe-IIIe siècles av. J.-C. (sans doute vers 300), Aï Khanoum fut détruite vers 145 (donc environ 150 ans après sa fondation) sous la poussée de peuples nomades originaires des steppes d’Asie centrale, après être devenue la capitale du royaume de Bactriane orientale séparé du royaume séleucide. Pour contribuer à l’enquête qui fait l’objet de ce colloque et illustrer ainsi la présence de la Grèce dans les profondeurs de l’Asie, je me propose de présenter et de réexaminer un document particulièrement impressionnant, qui est une des trouvailles les plus spectaculaires de la fouille, comparable à celles de Doura-Europos. Il s’agit d’un fragment de papyrus datable de la première moitié ou du milieu du IIIe siècle, dont la présence en Asie centrale atteste, de la part des élites grecques de la ville, un intérêt pour des questions métaphysiques d’une très grande technicité, débattues dans les milieux athéniens de l’âge classique, dominés par les grandes figures de Platon et d’Aristote, dont il convient de rappeler les dates : Platon est né, sans doute à Athènes, en 428/427 et mort en 348/347 av. J.-C. ; Aristote a vécu de 384/383 à 322/321 av. J.-C. Le papyrus est postérieur de quelques décennies seulement à la période d’activité de ces philosophes. Il doit être étudié sous ses divers aspects : matériel et codicologique, paléographique, philologique et philosophique. (…) Philippe HOFFMANN



La pénétration de la monnaie grecque en Orient

La monnaie qui sera le moteur du premier capitalisme commercial dans l’Europe moderne, je veux dire la monnaie métallique, apparaît au début du VIe siècle av. J.-C. en Asie Mineure, dans le royaume de Lydie et dans les cités grecques qui lui paient tribut. Elle est en métal précieux, d’abord en électrum, un alliage reconstitué d’or et d’argent. Pour créer cette monnaie, on eut l’idée de diviser le métal en morceaux d’un poids et donc d’une valeur bien définis (c’est un chrèma – objet de valeur), puis de frapper ces flans monétaires d’un sceau, le sèma ou le charactèr, qui permit à l’utilisateur de les utiliser selon les règles que l’autorité avait édictées. La conséquence de cette transformation – je n’ose pas dire mutation – est que la monnaie est désormais comptée et non plus pesée. Cette monnaie se diffuse très vite au-delà de l’Asie Mineure et, à partir du milieu du VIe siècle, elle est adoptée par nombre de cités grecques. C’est alors que l’argent s’impose et d’une manière générale, les diverses adaptations que la cité apporte à la monnaie – c’est sans doute alors que le mot nomisma, objet légal, est utilisé – font de celle-ci l’instrument d’échange caractéristique du monde grec. La marque de l’autorité émettrice et l’introduction d’une valeur de compte distinguent radicalement le nomisma des différentes formes de pré-monnaies. Parmi ces formes, la monnaie cauri dont les anthropologues ont montré les multiples emplois, n’a pas été utilisée en Méditerranée, alors qu’elle est très employée en Chine ou en Afrique.
De multiples objets en bronze, couteaux, haches, ou pointes de flèche, ont également servi de pré-monnaie à l’âge du Bronze, en Europe comme en Chine. Le monde chinois a connu une histoire monétaire très différente de celle de la Grèce, passant de différentes formes de pré-monnaies à la monnaie de bronze et inventant la monnaie papier à une date beaucoup plus haute que l’Europe. Mais il ne s’ouvre à la monnaie d’argent qu’à partir des premiers contacts avec les marins portugais au XVIe siècle. Nous restreindrons ici l’Orient aux régions qui ont adopté la monnaie d’argent, c’est-à-dire en fait à l’Empire achéménide et, pour parler d’un point de vue méditerranéen, à son arrière-pays dans la péninsule indienne. (…) Olivier PICARD



De la Méditerranée à la Chine : Dionysos, Héraklès et les autres dans les profondeurs de l’Asie, au miroir de la vaisselle d’argent

Les collections du Metropolitan Museum de New York conservent une belle anse en argent appartenant à l’origine à un plat circulaire ou ovale, sur laquelle est représenté le cortège indien de Dionysos. Le dieu, dans son char tiré par des panthères, est accompagné des membres de son thiase, des satyres, Pan, Silène sans doute, portant le butin rapporté de l’Inde. Le caractère triomphal de l’image est souligné par la présence, aux deux extrémités de l’anse, de captifs et de trophées d’allure très romaine. La forme de l’objet, que l’on peut dater de la fin du IIe ou du IIIe siècle, est elle aussi assurément romaine. Les comparaisons sont nombreuses ; il suffira ici de citer deux objets analogues, l’un découvert à Allan (Drôme), orné d’une Vénus marine, l’autre appartenant également aux collections du Metropolitan Museum, qui illustre une scène de chasse. Quant au décor de la première anse, il fait partie du répertoire bachique habituel, tel qu’on le rencontre, notamment, à de nombreux exemplaires sur les sarcophages et les mosaïques. Quelques détails pourtant éveillent l’attention, sur le plan technique comme sur celui de l’iconographie. Sur le plan technique, on remarque la présence de reliefs réalisés à part et insérés dans le décor, un procédé cher aux orfèvres sassanides, dont nous avons montré cependant qu’il est parfois utilisé par leurs collègues romains ; certains de ces reliefs ont disparu (le buste des captifs), laissant un creux visible, mais on devine le contour d’autres éléments encore en place (une partie du premier satyre, de Pan, du dieu, ses panthères elles-mêmes notamment). On soulignera que les reliefs rapportés affectent des parties entières de personnages, alors que les objets assurément romains ne retiennent en général (mais pas toujours) que des éléments plus limités, des têtes ou des parties de têtes le plus souvent. Sur le plan de l’iconographie, la grande fleur que tient le personnage qui doit être Silène surprend. L’anse a été achetée dans le commerce des antiquités, son origine reste donc floue. Mais il est significatif que la provenance qui avait été donnée soit l’Iran. Cet objet, pour nous, vient bien d’un atelier romain, et non pas d’un atelier parthe, comme on en connaît pourtant tant d’exemples, ou tout au moins sort des mains d’un artisan romain, familier cependant des techniques et des goûts parthes, puis sassanides, et il circulait sans doute déjà en Iran. (…) François BARATTE



Dionysos et son double dans l’art du Gandhāra : dieux méconnus d’Asie

La sensibilisation croissante à l’histoire globale de l’Antiquité rencontre encore des difficultés à se traduire en applications pragmatiques dans le domaine des études indiennes et centre-asiatiques. Il reste extrêmement difficile pour nous de parvenir à considérer avec équité les diversités culturelles, au-delà des découpages historiques conventionnels, en raison d’un déséquilibre marqué entre les études méditerranéennes et les disciplines orientalistes. En effet, les premières sont étayées par une méthodologie, une terminologie et des catégorisations fortement standardisées et contextualisées, tandis que les autres souffrent encore de lacunes graves en termes de documentation historique et archéologique, de lexiques non stabilisés et de paradigmes interprétatifs incertains.
L’art bouddhique du Gandhāra en est un cas d’école. Après plus de cent ans d’études, nous nous focalisons encore trop sur les aspects formels des modèles de dérivation occidentale, au détriment de leur valeur contextuelle. Dans le cadre restreint de cette communication, je voudrais proposer des pistes de réflexion sur un thème spécifique qui illustre bien ce problème : l’imagerie traditionnellement dite « dionysiaque », dans laquelle divers personnages sont représentés buvant, dansant, ivres, suggérant plus ou moins explicitement les plaisirs érotiques liés à la consommation du vin ou encore engagés dans des cérémonies de nature inconnue.
Mon propos n’est pas d’offrir ici une lecture analytique et exhaustive de ces sujets mais d’attirer l’attention sur certains reliefs dont la signification contextuelle et le lien direct et concret avec la vie réelle sont plus aisément perceptibles, en espérant que cela puisse contribuer à bien établir l’état de la question et à envisager des stratégies d’analyse plus appropriées.
(…) Anna FILIGENZI



Figures emblématiques de l’art grec sur les palettes du Gandhāra

Les « figures emblématiques de l’art grec sur les palettes du Gandhāra », dont je présente ici un choix limité, sont une toute petite partie de la vaste question de l’histoire de l’hellénisme en Asie et de l’immense problème des relations entre les civilisations de la Méditerranée et celles de l’Orient. Les palettes du Gandhāra sont des médaillons de pierre de la taille approximative d’un cendrier (env.10 cm de diamètre), ornés de reliefs souvent figuratifs, produits par des imagiers souvent modestes à l’intention d’une clientèle locale. Ce sont d’humbles objets qui nous parviennent décorés de vestiges des rêves de populations hellénisées, loin dans les « profondeurs de l’Asie » et en marge de la grande Histoire. Alexandre le Grand, après ses conquêtes en Inde et en Asie centrale, entre 335 et 327 av. J.-C., son alliance avec le roi Taxile et la bataille qu’il livre contre Pôros, laisse en Bactriane un véritable noyau de peuplement grec. Dès lors, les relations entre le monde hellénisé et le Nord de l’Inde ne cesseront plus. Le Gandhāra, province située dans le Nord-Ouest du Pakistan actuel, est une ancienne satrapie achéménide. Tombée aux mains des Grecs, elle est perdue par Séleucos Ier en 303, au bénéfice de Chandragupta, le premier souverain de la dynastie Maurya. Ce territoire est repris ensuite par les rois grecs de Bactriane, devenus indépendants après 250 : d’abord par Démétrios Ier (règne 200-180 env.) qui se pare sur ses émissions monétaires des exuviae elephantis (scalp d’éléphant), puis de nouveau par un autre souverain gréco-bactrien, Eucratide (171-140)2. Le Gandhāra devient alors l’apanage de rois indo-grecs comme le célèbre Ménandre Ier, qui régna de 145 à 130 av. J.-C., des Paropamisades (Hindou Kouch) au Pendjab, dont la possible conversion au bouddhisme a été l’objet de discussions. Le Gandhāra est enfin vraisemblablement une nouvelle fois peuplé par des Grecs déplacés de la Bactriane, après la chute des royaumes gréco-bactriens vers 140-130 av. J.-C., abattus par des nomades scythes (Saka) venus des steppes du Nord. Du côté indien, chez les Maurya, Ashoka accède au pouvoir en 273 av. J.-C., se convertit au bouddhisme, organise son empire et édicte des édits qu’il fait graver sur des rochers ou sur des colonnes distribuées dans son royaume. A Kandahar, l’Alexandrie d’Arachosie peu éloignée du Gandhāra, on peut en lire une bilingue gréco-araméenne. (…) Henri-Paul FRANCFORT



La nature des planètes selon le Yavanajātaka “L’Horoscopie grecque de

Sphujidhvaja et le Bṛhajjātaka “La Grande Horoscopieˮ de Varāha Mihira Le Yavanajātaka de Sphujidhvaja a été édité, traduit, commenté par David Pingree et publié dans son intégralité pour la première fois en 1978. Ce texte n’était pas inconnu. Son nom avait déjà attiré l’attention de William Jones, qui le mentionne dans son discours présidentiel prononcé le 2 février 1786 à l’occasion du troisième anniversaire de la Société Asiatique de Calcutta. Plusieurs savants, Sylvain Lévi, P. V. Kane et d’autres en ont examiné un manuscrit conservé au Népal. David Pingree a le mérite d’avoir, le premier, donné à la communauté scientifique un matériel de base pour de futures études. Le texte établi, traduit, commenté par lui avec une érudition illimitée dans le domaine de l’astronomie et astrologie mésopotamienne, grecque et indienne est un outil de travail inestimable qui n’a pas manqué de susciter le plus grand intérêt. Mais Pingree avait conscience lui-même qu’il restait beaucoup à faire. Il avait travaillé sur un microfilm médiocre d’un unique manuscrit endommagé.
De sa lecture des trois dernières strophes il avait tiré une date de composition de l’ouvrage, 269/270 A. D., et l’idée « qu’il était une version versifiée d’une traduction en prose faite par un Yavaneśvara “Seigneur des Grecs” en 149/150 A. D. » Il ajoutait : « Que la traduction soit celle d’un texte grec est impliqué par les mots de Sphujidhvaja et pleinement corroboré par le contenu même de l’ouvrage… On peut même spécifier la provenance de l’original grec, avec un degré élevé de probabilité, comme étant Alexandrie. » Il croyait ainsi reconnaître une ligne de transmission de la science d’expression grecque depuis l’Égypte romaine jusqu’à celle d’expression sanscrite de l’Inde de l’ouest.
(…) Pierre-Sylvain FILLIOZAT



La constitution d’une tradition grecque au Japon du XVIIe au XIXe siècle

Il aurait été difficile à un Européen de la fin du XXe siècle de se représenter le bouleversement intellectuel qu’a pu représenter en Extrême-Orient ce qu’il est convenu d’appeler la « modernisation » ou l’« occidentalisation » de sociétés qui, malgré des vicissitudes historiques extraordinairement complexes, avaient préservé des millénaires durant pour la Chine, et pendant bien plus d’un millénaire pour le Japon, des cadres de pensée relativement stables, si l’on fait exception – mais quelle exception il est vrai ! – de l’arrivée du bouddhisme en Chine dans les premiers siècles de l’ère chrétienne.
Cette stabilité se manifestait de la façon la plus claire dans la langue, et l’écriture, qui ont préservé une continuité étonnante sur plus de deux millénaires pour ce qui est du chinois classique, en quelque sorte l’armature culturelle de toute l’Asie orientale sinisée. Ce que l’on pourrait appeler l’empathie culturelle est peut-être rendue un peu plus facile en ce début du XXIe siècle grâce à l’analogie avec ce qui se produit en ce moment même dans nos sociétés, où l’on voit ce que les universitaires américains appellent « un changement de paradigme » prendre forme sous nos yeux : un bouleversement des rapports politiques, économiques, mais aussi linguistiques, avec la langue anglaise qui s’assure à présent, avec l’appui empressé des autorités politiques des États où elle s’étend, une prépondérance telle qu’aucun autre idiome ne l’a jamais connue à une telle échelle. Nous pouvons à présent entrevoir, me semble-t-il, ce que peut représenter pour une culture, et le peuple qui la porte, la brusque réalisation de sa secondarité (pour reprendre le terme de Rémi Brague) au sein d’un ensemble plus vaste, et la sensation de se voir dépossédée d’une partie de son autonomie. Nous pourrions appeler cela la constatation d’un décentrage, ou la relocalisation du centre. C’est ce qui est arrivé vers le milieu du XIXe siècle, lorsque les « navires noirs » du commodore Harris ont forcé l’ouverture du royaume du Japon, mettant fin à deux siècles et demi d’un isolationnisme provoqué par les déboires de l’invasion manquée de la Corée et la méfiance à l’égard de la politique agressive d’évangélisation menée par lʼÉglise catholique, soutenue par les rois d’Espagne et du Portugal. En peu d’années, les élites japonaises ont été obligées très littéralement de se réorienter intellectuellement, et, après les élites, l’ensemble du peuple japonais avec le développement de l’instruction publique modelée sur l’Occident.
(…) Jean-Noël ROBERT



Exotisme ou merveilleux ? La réception médiévale de la Lettre d’Alexandre à Aristote

Au début du commentaire inspiré qu’il donne de l’Anabase d’Arrien, Pierre Vidal-Naquet signale que, lorsque l’armée vietnamienne envahit en décembre 1978 le Cambodge des Khmers rouges, ceux-ci désignèrent leurs adversaires du nom de Yanas, « Ioniens », ou « Grecs », du nom de ceux qui, quelque 2300 ans plus tôt, avaient « symbolisé en Asie le rationalisme militaire ». Entre les exploits fulgurants de la phalange macédonienne et les années 1750, jamais armée occidentale n’a pénétré dans les profondeurs de l’Asie. On peut comprendre que les hauts faits d’Alexandre le Grand aient lancé un puissant appel à l’imagination. Dès sa mort prématurée, la légende s’empare de sa destinée. Elle va prendre de multiples formes, et s’exprimer dans toutes les langues du vieux monde. Depuis les comptes rendus de campagne des compagnons d’armes jusqu’à la traduction romanesque du « mythe de la naissance du héros », ce sont toutes les ressources de la littérature qu’a sollicitées la geste d’Alexandre. Elles ne sont jamais aussi profuses que lorsqu’elles mettent en relation un destin hors du commun et un espace hors de portée. Tôt détachées des faits, et de ces contrées bien réelles qui ont nom Bactriane ou Gédrosie, les aventures d’Alexandre en Inde – ce dernier terme étant à entendre non comme une indication géographique, mais comme un horizon imaginaire, voire, pour le dire comme Jacques anonymes, ou plutôt qui se cachent sous l’identité des protagonistes de l’événement. Ainsi, à l’origine de ce qui va progressivement devenir, par accumulation ou agglutination, le Roman d’Alexandre, il est possible, si l’on se fie au témoignage de Plutarque, que se soit trouvée la correspondance, d’abord authentique, puis bien vite apocryphe que, du lointain de ses expéditions vers l’Orient, le roi macédonien entretient avec les proches qu’il a laissés au pays. (…) Jean-Yves TILLIETTE



Les intervenants
  • Suzanne Amigues : Correspondant de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeur émérite de l’Université de Montpellier
  • François Baratte : Professeur à l’Université Paris IV-Sorbonne
  • Paul Bernard : Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, directeur d’études émérite à l’École pratique des Hautes Études (IVe section), ancien directeur de la Délégation archéologique française en Afghanistan
  • Anna Filigenzi : Professeur à l’Université de Naples
  • Pierre-Sylvain Filliozat : Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, directeur d’études émérite à l’École pratique des Hautes Études (IVe section)
  • Henri-Paul Francfort : Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, directeur de recherche émérite au CNRS
  • Philippe Hoffmann : Correspondant de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études (Ve section)
  • Jacques Jouanna : Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeur émérite de l’Université Paris IV-Sorbonne
  • Charles de Lamberterie : Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeur émérite de l’Université Paris IV-Sorbonne
  • Didier Marcotte : Professeur à l’Université de Reims
  • Olivier Picard : Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeur émérite de l’Université Paris-Sorbonne
  • Jean-Noël Robert : Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeur au Collège de France, directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études (Ve section)
  • Véronique Schiltz : Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, membre associé de l’Unité de recherche « Archéologies d’Orient et d’Occident », équipe « Hellénisme et civilisations orientales-Fouilles de Samarcande » (UMR 126-5 au laboratoire d’archéologie de l’ENS Ulm)
  • Jean-Yves Tilliette : Correspondant de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeur à l’Université de Genève
  • Michel Zink : Secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, professeur au Collège de France, président de la fondation Théodore Reinach de l’Institut de France

Pour se procurer cet ouvrage :
Librairie De Boccard, 4 rue de Lanneau 75005 Paris
Tél. 01 43 26 00 37 ; Fax : 01 43 54 85 83
Site : www.deboccard.com
Courriel : info@deboccard.com


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