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LES
ETHNOLOGIES
DE LÉCOLE FRANÇAISE DEXTRÊME-ORIENT
PAR
Mme CATHERINE CLÉMENTIN-OJHA
MEMBRE DE LEFEO
(extrait des Comptes rendus de lAcadémie des Inscriptions
et Belles-Lettres, fasc. IV, nov.-déc. 2000)
Dès
sa fondation, lÉcole française dExtrême-Orient
facilite le contact direct avec les hommes dAsie sur le lieu même
de lépanouissement de leurs cultures. Cette démarche
paraît banale aujourdhui. Mais elle modifie en profondeur
les rapports des orientalistes avec lobjet de leur étude
; elle explique que parallèlement aux travaux donnant la part belle
à larchéologie et à la philologie, lÉcole
française dExtrême-Orient encourage des recherches
fondées sur la méthode de lenquête ethnographique
et portant sur les sociétés vivantes. Tout naturellement,
cest dans lUnion indochinoise que travaillent ses premiers
ethnologues, la diversité de ses populations et la variété
des civilisations qui y sont établies en font une terre délection
de leurs recherches ; elle le restera jusque dans les années soixante.
On oublie trop souvent, en dehors dun petit cercle de spécialistes,
que la contribution de lÉcole française dExtrême-Orient
à lédification de lethnologie de lIndochine
a été, pour reprendre des propos de Georges Condominas,
" absolument fondamentale ". Aussi profiterai-je de loccasion
de cette commémoration pour lévoquer avant de présenter
les travaux ethnologiques plus récents.
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Au
début du XXe siècle, quatre principaux domaines culturels
sont englobés dans lIndochine française. Celui de
la civilisation vietnamienne entretient des rapports étroits avec
le grand voisin chinois dont elle a emprunté maints traits de culture.
Massés dans les terres basses des deltas du fleuve Rouge et du
Mékong et de la longue bande littorale de lAnnam, les quelque
douze millions de Vietnamiens représentent à eux seuls près
des trois quarts de la population de la colonie française. Les
trois autres domaines, le Laos, le Cambodge et le Champa ont adopté
et adapté des pans importants de la civilisation indienne durant
plus de deux millénaires déchanges. Aussi le passage
par les études sinologiques et indianistes est-il ressenti comme
une impérieuse nécessité pour quiconque sintéresse
à cette partie du monde. Mais il est encore quelque cinq cent mille
individus dans la colonie française que lon répartit
en deux grandes catégories selon quils occupent la Chaîne
annamitique ou le Nord de la péninsule. Globalement qualifiés
de " montagnards ", ils sont considérés comme
" les groupes les moins civilisés " de lIndochine,
car ils nont pas créé de véritables structures
étatiques et, pour la plupart, ignorent lécriture.
Au moment de la fondation de lÉcole, toutes ces sociétés
sont encore très inégalement connues ; pour certaines dentre
elles, les connaissances se réduisent même à des informations
fragmentaires rapportées par des missionnaires et des explorateurs,
alors les spécialistes des réalités indochinoises.
Pour y voir plus clair, il faudra conduire de nombreuses enquêtes,
tant chez les habitants des plaines que dans les montagnes. Au fond, la
reconnaissance des divers peuples indochinois sinscrit dans le même
vaste programme dinventaire qui concerne aussi lhistoire,
la philologie et larchéologie. La première ethnologie
de lÉcole française dExtrême-Orient sera
donc de nature prospective. Mais elle ne réalisera que lentement
son objectif faute de moyens humains pour le mettre en uvre.
La plupart des travaux ethnographiques appartenant aux premières
années de lÉcole française dExtrême-Orient
sont dailleurs dus à des correspondants de linstitution,
la plupart non-spécialistes, ce qui ne les empêche pas dêtre
excellents observateurs. Certains se recrutent chez les militaires et
les administrateurs présents dans la colonie ; pensons, par exemple,
au Capitaine Bonifacy de lInfanterie coloniale, qui pour tous les
spécialistes reste celui qui a ouvert lethnographie de lIndochine
du Nord, ou encore à ladministrateur colonial Jean Przyluski
qui passe à la recherche scientifique du plus haut niveau (il terminera
sa carrière au Collège de France). Dautres sont missionnaires,
tel le Père Léopold Cadière des Missions Étrangères
de Paris, sans conteste le plus célèbre de ces pionniers.
Louis Finot, le premier directeur de lÉcole, aimait à
dire que la plus belle découverte quil avait faite lors de
son premier voyage dexploration de lIndochine était
le Père Cadière.
Si lÉcole française dExtrême-Orient conduit
très tôt des travaux dethnographie, ce nest quen
1937, sous la direction de George Coedès, quelle se dote
dun Service dethnologie et de paléoethnologie. La création
de ce Service reflète des préoccupations qui sont dans lair
du temps depuis le Congrès des Préhistoriens de Hanoi (1932)
et le Premier Congrès International des Sciences Anthropologiques
et Ethnologiques de Londres (1934) ; elle suit dailleurs de près
la fondation du Musée de lHomme de Paris, qui, avec lInstitut
dethnologie de lUniversité de Paris (cofondé
par Marcel Mauss dès 1927), devient le principal centre de recherche
en sciences sociales davant-guerre. On voit dès lors arriver
des ethnologues de métier à lÉcole, tels Nguyên
Van Huyên, Éveline Porée-Maspero ou encore Paul Lévy,
qui prend la direction du nouveau Service dethnologie et se révèle
être un formidable organisateur des recherches.
Le Service dethnologie et de paléoethnologie couvre trois
grands domaines jugés inséparables à lépoque
: lethnologie proprement dite, la préhistoire et la linguistique.
LÉcole, qui a déjà à charge de recenser
et de préserver les monuments historiques de lUnion indochinoise,
assume la responsabilité détablir un vaste programme
de travaux ethnologiques et de collecte dobjets que le public
français découvrira dans les grandes Expositions coloniales
ou encore au Musée de lHomme de Paris. Il lui revient aussi
de conduire des enquêtes sur les langues et les dialectes, le développement
de la linguistique de lIndochine accompagnant pas à pas celui
de son ethnographie. Déjà depuis sa fondation, lÉcole
française dExtrême-Orient joue un rôle de premier
plan dans les commissions chargées de fixer lécriture,
lorthographe et le système de transcription de diverses langues,
commissions dont les conclusions, rendues officielles par des arrêtés
du Gouverneur général de lIndochine, sont publiées
dans son Bulletin. En sus, elle constitue de précieux relevés
de vocabulaires grâce auxquels, en 1949, le Service géographique
de la colonie réalise la fameuse carte ethnolinguistique de lIndochine,
un outil dune inappréciable valeur quutiliseront tous
les travaux ultérieurs.
Cest un fait historique indéniable : toute cette ethnologie
a une finalité de recensement qui intéresse directement
lÉtat colonial. Les membres de lÉcole française
dExtrême-Orient, quelles que soient leurs intentions et aussi
neutres souhaitent-ils rester au nom de lobjectivité scientifique,
travaillent dans le contexte colonial ; leurs enquêtes sont conduites
en étroite collaboration avec les autorités administratives
de lIndochine française. Mais il est assez vain de se demander
aujourdhui si leurs recherches collectives profitent à la
science ou à ladministration coloniale qui les finance. Posée
en ces termes mutuellement exclusifs, la question est même tout
simplement anachronique. Car les ethnologues de ce temps-là, qui
uvrent dans un contexte historique complexe où les populations
étudiées dépendent dune foule dadministrateurs
appartenant à une autre culture, ont une nette conscience de leurs
devoirs envers les premières comme envers les seconds. En 1947,
dix ans après la création du Service ethnologique et alors
que la présence française est ouvertement contestée
en Indochine, Paul Lévy, devenu directeur de lÉcole
et dont les positions anticolonialistes sont bien connues, défendra
la valeur sociale, politique et matérielle des travaux dethnologie
en déclarant à Radio-Saigon : " Seule létude
des problèmes humains telle que nous pouvons la faire, cest-à-dire
la plus complète, la plus impartiale, la plus désintéressée,
seule une pareille étude pourra permettre des solutions durables
aux problèmes de lheure présente. "
Au demeurant, cest dans ces mêmes années que lon
rencontre le plus grand nombre de signatures indochinoises dans les publications
de lÉcole française dExtrême-Orient. Certes,
depuis sa fondation, lÉcole utilise les compétences
linguistiques de lettrés francisés. Mais longtemps, ces
membres du " personnel indigène " restent dans lombre
et uvrent sous la direction des Français, même si les
plus compétents dentre eux, ou du moins ceux qui savent se
plier aux exigences méthodologiques de linstitution, rédigent
quelques études importantes dans le domaine qui nous retient. A
partir de juillet 1939, alors que lEurope sachemine inexorablement
vers la Seconde Guerre mondiale, lÉcole française
dExtrême-Orient se voit enfin autorisée à recruter
des Indochinois dans le cadre de son personnel scientifique. Le premier
dentre eux est le Vietnamien Nguyên Van Huyên (1908-1975),
un spécialiste de lethnologie, de lhistoire et de la
culture populaire vietnamiennes, qui a déjà de nombreuses
publications à son actif. Dautres suivront son exemple en
contribuant à la vitalité de lethnographie indochinoise.
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Dans
les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, lÉcole
française dExtrême-Orient vit des années difficiles
puisque la France a perdu une part de sa légitimité dans
la colonie ; pourtant elle poursuit ses études ethnologiques avec
le même dynamisme. Comme par le passé, celles-ci portent,
dune part, sur les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Chams et les
Laotiens et, dautre part, sur les minorités ethniques de
la péninsule. Quil suffise à propos de ces dernières
de citer les noms de Charles Archaimbault, Guy Moréchand, Jean
Boulbet, Pierre-Bernard Lafont, sans oublier ceux de deux grands "
correspondants " de lÉcole, Georges Condominas et Jeanne
Cuisinier. Mais de nouvelles conceptions saffirment. Désormais
prévaut lidée que les différents peuples de
lIndochine ont évolué ensemble et quils portent
témoignages réciproques sur leur passé comme sur
leurs faits sociaux actuels. Aussi nombre dethnologues ne limitent-ils
plus leur investigation à un seul type de société.
Une autre grande préoccupation de ces années est de déterminer
la part de lélément indien ou chinois et de lélément
" autochtone " dans la formation des civilisations de lIndochine.
Pierre-Yves Manguin vient de rappeler limportance de ce débat
pour les philologues et les historiens. Les ethnologues, qui accordent
la primauté aux faits observables, sont loin de sen désintéresser.
Pour leur part, on pouvait sy attendre, ils soulignent limportance
et la permanence du substrat local, notamment religieux, depuis lépoque
préhistorique. Le grand défenseur de cette interprétation
à lÉcole française dExtrême-Orient
est le vietnamologue dorigine vietnamienne Maurice Durand.
Alors que le Vietnam, comme dautres pays de lAsie du Sud-Est,
vient démerger en tant que nation moderne, la perception
quon a de sa culture sest en effet modifiée. LÉcole
reflète cette évolution en engageant des chercheurs qui
se spécialisent demblée dans létude des
diverses aires culturelles de lAsie du Sud-Est. Parmi ceux-ci, Maurice
Durand mènera les études vietnamiennes à leur maturité.
Sa démonstration du caractère original de la culture vietnamienne
emporte dautant plus ladhésion quil a reçu
une formation de lettré sino-vietnamien et ne se prive pas de recourir
aux sources chinoises pour mieux comprendre le Vietnam. En mettant toute
sa science au service dune vietnamologie autonome, Maurice Durand
contribue à sortir ces recherches du seul domaine de la sinologie,
à une époque où le Vietnam reste trop souvent perçu
comme une turbulente dépendance de la Chine. Le succès de
lentreprise est consommé lorsquon crée pour
lui à lEPHE (IVe section) une direction détudes
vietnamiennes, comme on le fera deux ans plus tard pour Louis-Charles
Damais et les études indonésiennes. Le décès
prématuré de Maurice Durand en 1966, à lâge
de 52 ans, laisse à lÉcole française dExtrême-Orient
un vide dans les études vietnamiennes, qui na été
comblé que récemment, avec la réouverture du Centre
de Hanoi en 1992 et lengagement prioritaire de vietnamologues.
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Dès
la fin des années 1950, les enquêtes ethnographiques deviennent
difficiles en Indochine en raison des événements politiques.
Que peuvent les ethnologues privés de leur " terrain "
et du contact direct avec les populations étudiées ! Seul
le Cambodge leur reste facilement accessible jusquau début
des années 1970. Par la suite, les travaux dethnologie indochinoise
se font très rares dans les publications de lÉcole
française dExtrême-Orient. Mais ils se réorganisent
en Thaïlande, puis peu à peu hors de lAsie du Sud-Est
où, pour la première fois de son existence, lÉcole
sinstalle de manière durable en inventant, au passage, un
nouveau mode de présence dans le monde asiatique. Elle simplante
dabord en Inde, puis au Japon ; quelques années plus tard,
elle gagne Taiwan et Hong-Kong, puis, finalement, à la fin des
années quatre-vingt-dix, elle fonde un centre à Pékin.
Comme on le sait, elle est aussi retournée au Vietnam, au Cambodge
et au Laos.
Depuis la fermeture du siège de Hanoi, lÉcole a accueilli
deux nouvelles générations de chercheurs qui placent létude
des cultures vivantes par la méthode ethnologique au cur
de leur démarche scientifique. De toute évidence, les conditions
dans lesquelles ils construisent leur savoir sur les hommes et sociétés
dAsie ne sont plus celles quont connues leurs aînés.
Leurs perspectives et objectifs, la nature même de leurs enjeux
théoriques ont changé dans une École française
dExtrême-Orient qui travaille désormais dans des régions
qui nont pas été soumises à linfluence
française et qui fonctionne partout au sein de pays indépendants,
maîtres de leur propre politique scientifique. A la diversité
des implantations géographiques de linstitution correspond
une multiplicité dorientations et dhypothèses
de travail, dautant que dans les dernières décennies,
les méthodes, les problématiques, les domaines de recherche
même de lethnologie se sont eux aussi considérablement
transformés.
Toutefois, sans trop simplifier, le travail de ceux qui à lÉcole
française dExtrême-Orient enquêtent personnellement
sur le terrain autorise trois constats. Premièrement, lexamen
de la dimension religieuse lemporte sur tout autre approche du système
culturel de chacune des sociétés dAsie concernées,
que les investigations portent sur le bouddhisme, le taoïsme, lhindouisme,
les religions du Japon, lislam ou encore le christianisme. Deuxièmement,
le découpage en " aires culturelles " conserve toute
sa pertinence ; à lÉcole française dExtrême-Orient,
on est sinologue, indianiste, vietnamologue, japonologue, spécialiste
de lIndonésie ou de la Thaïlande, etc., ce qui suppose,
entre autres, de solides connaissances linguistiques mais nexclut
pas, naturellement, une formation adéquate en anthropologie et
ethnologie. Troisièmement, enfin, la coopération avec des
partenaires scientifiques asiatiques est valorisée et systématiquement
favorisée.
On le voit, malgré les changements intervenus, lÉcole
française dExtrême-Orient conserve intacte sa longue
tradition détude in situ sur le terrain dAsie. Partout,
elle garde cet atout majeur pour les travaux ethnologiques : permettre
à ses membres une véritable insertion dans le milieu de
leurs recherches.
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