ALLOCUTION D’ACCUEIL
DE
M. JEAN LECLANT
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL
Séance de rentrée de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
Vendredi 25 Novembre 2005
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         Chaque année, notre séance de rentrée solennelle se déroule désormais selon le même rituel : ouverte par le discours de notre Président, qui relate les faits majeurs de l'année écoulée, rendant hommage aux confrères disparus et saluant l'arrivée parmi nous des nouveaux membres et correspondants, la séance se poursuit par l'énumération que présente le Vice-président des prix décernés par l'Académie et la proclamation des nouveaux archivistes paléographes (l'Ecole des Chartes étant liée à notre Académie depuis sa fondation en 1821 et la lecture de cette liste étant fixée par une prescription ministérielle de 1833) ; il revient ensuite au Secrétaire perpétuel de présenter les lectures qui seront faites par des confrères sur des thèmes que le Bureau a jugés pouvoir être considérés comme d'actualité.

         L'activité de notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres au sein de l'Institut de France est définie par ses textes de fondation (qui, je le rappelle, remonte à 1663) ; ceux-ci ont été depuis l'objet de nombreux remaniements ; comme pour tout organisme vivant, il faut tenir compte aussi d'une longue tradition, qui est loin d'exclure toute innovation. En fonction de sa vocation propre, notre Compagnie se consacre essentiellement à des études de haute érudition relatives aux monuments et aux textes de l'Antiquité, du Moyen-Âge et de la tradition classique (jusqu'aux XVIIe et XVIIIe siècles) ainsi qu'au très vaste domaine de l'orientalisme conçu dans le sens le plus large, tant dans l'espace que dans le temps. Ceci ne saurait laisser bien entendu de côté des considérations d'actualité qui ne peuvent que se refléter dans l'organisation de notre séance de rentrée solennelle.

         Ainsi, cette année, pouvions-nous prendre en considération l'installation de l'Institut de France dans le magnifique Palais où nous siégeons aujourd'hui. Sacré Empereur à Notre-Dame le 2 décembre 1804, Napoléon faisait proclamer le 20 mars 1805 (29 ventôse an XIII) le décret suivant : " L'Institut National sera transféré de l'emplacement qu'il occupe au Louvre dans l'édifice des Quatre Nations aujourd'hui Palais des Beaux-Arts " ; il était précisé, sur la minute du décret, " qu'il [l']occupera jusqu'à ce que le nouveau local qui lui est destiné au Louvre " soit arrangé " ; l'affectation définitive ne fut proclamée par décret impérial que le 1er mars 1815, c'est-à-dire durant les Cent Jours. Est-il nécessaire de préciser que le bâtiment avait été construit à partir de 1661 à la suite du testament de Mazarin qui affecta des sommes très considérables pour la construction d'un édifice à double vocation : d'une part une chapelle destinée à la sépulture du Cardinal et à son salut éternel et d'autre part un collège pour l'éducation de soixante jeunes gentilshommes provenant des quatre provinces (" les quatre nations ") qu'il avait réunies à la France par la Paix de Westphalie et le traité des Pyrénées : l'Artois, le Roussillon, l'Alsace et des territoires dans les Alpes italiennes : " basilicam et gymnasium edificavit ", lit-on au fronton de la façade de la Coupole. Le bicentenaire de cette installation de l'Institut de France au Quai de Conti a été célébrée avec éclat le mardi 25 octobre lors de la séance de rentrée des Cinq Académies dont les discours ont été consacrés au courage, en hommage au Chancelier Pierre Messmer.

         Dans ces conditions, il convenait que nous ayons recours à une de nos sources de référence que nous consultons d'ordinaire, lorsque nous arrêtons notre programme : la liste de manifestations diverses proposées dans la brochure, si soigneuse et nourrie de faits, présentée chaque année par le Haut Comité des Célébrations Nationales, que j'ai depuis quelques années l'honneur de présider. Pour 2005, un nom s'y détache : celui de Jules Verne, à la mémoire duquel nombre de manifestations ont été organisées, en particulier un Colloque à Cerisy.

         L'enfance des membres de notre Compagnie - comme sans doute celle de beaucoup d'entre vous présents ici cet après-midi - a été nourrie des rêves suscités par les voyages extraordinaires auxquels a convié ce visionnaire de génie, ce romancier-prophète si prolixe (plus de soixante romans, 18 nouvelles, des pièces de théâtre) que fut Jules Verne, nous invitant à explorer sous sa conduite tant de contrées parmi les plus lointaines, voire les plus étranges et même parfois hostiles.

         Or, d'une façon qui peut sembler bien paradoxale, Jules Verne ne nous a offert en fait aucun motif de le célébrer ici ce soir. Alors qu'à son époque se sont produits tant de découvertes archéologiques des plus retentissantes, que tant de textes nouveaux et de documents ont révélé des civilisations demeurées si mal connues, il ne s'est tourné - pour ne prendre que quelques exemples éclatants - ni vers les splendeurs de l'Égypte (sur les chemins de Champollion, puis de Mariette), ni vraiment vers les cultures de l'Extrême-Orient. Car Jules Verne est essentiellement un homme du futur et du merveilleux ; c'est vers l'avenir et le mystérieux que se projettent ses pensées et ses réflexions, vers les progrès des techniques que se porte tout son génie.

         Cependant le silence de Jules Verne sur les domaines qui sont l'objet de nos curiosités n'en demeure pas moins pour nous une énigme sur laquelle ne se sont pas expliqué, nous semble-t-il, les exégètes, nombreux ces derniers temps, qui ont exploré l'œuvre par ailleurs si riche d'un auteur éminemment curieux. A peine peut-on noter que dans L'Archipel en feu (1884), il signale qu' "à Vitylo, construit en amphithéâtre sur d'abruptes roches que défend l'ancienne acropole de Kelapha, au dessus se dressent quelques vieilles tours en ruines d'une origine postérieure à ces curieux débris d'un temple de Sérapis, dont les colonnes et les chapiteaux d'ordre ionique ornent encore l'église de Vitylo" ; dans Kéraban le têtu (de 1883), évoquant la, presqu'île de Kertch, Jules Verne signale " d'innombrables khourganes couvrant la campagne et lui donnant l'aspect peu récréatif d'un immense cimetière ; c'étaient autant de tombeaux que les antiquaires avaient fouillés jusque dans leurs profondeurs et dont les richesses, vases étrusques, pierre de cénotaphes, bijoux anciens, ornent maintenant les murs du temple et les salles du musée de Kertch. "
Dans sa première œuvre (1863) Cinq semaines en ballon, le Dr Ferguson et ses deux compagnons ont survolé l'Afrique, de Zanzibar aux grands lacs, puis au Tchad, au Niger, jusqu'à Gouina, au bord du Sénégal ; mais le vent ne les a pas poussés du lac Victoria (où le Nil prend sa source) vers le Nord, au long du grand fleuve, jusqu'à l'Egypte des prestigieux Pharaons. Si Jules Verne a fait une croisière sur les côtes d'Afrique du Nord, il n'a pas dépassé la Tunisie et Malte.
Tout au plus pourrait-on relever qu'Hector Servadac (1877), explorateur des astéroïdes (ces petites planètes du système solaire), a pour maître un professeur de physique du lycée Charlemagne particulièrement grincheux dénommé Palmyrin Rosette - je livre cet indice (Palmyrin, Rosette) aux psychanalistes pour voir en ces noms plus que des coïncidences.
Venons-en aux étapes de Phileas Fogg dans Le Tour du Monde en 80 jours (de 1872) : entre Suez et Bombay pas d'étape ; dans la traversée de l'Inde, Phileas Fogg s'arrête à Allahabad et ne prend guère que le temps d'arracher à la mort une jeune hindoue Aouda vouée au bûcher funéraire de son époux ; embarqué à Calcutta, il ne fera que de très courtes escales à Singapour, Hong-Kong et Yokohama avant de traverser l'Océan Pacifique pour gagner l'Amérique.
En Asie, Michel Strogoff (1876) poussera jusqu'au cœur de la Sibérie et Claudius Bombarnac (1892) de Géorgie gagnera Pékin ; mais dans ces ouvrages, rien de concret à noter par nous. Si nous nous tournons maintenant vers Les tribulations d'un Chinois en Chine (1879), nous n'y trouverons que peu de descriptions du Céleste Empire, le roman étant centré sur un événement historique, la révolte des Taiping entre 1851 et 1864.
Revenons vers l'Inde où dans La maison à vapeur (1879) un éléphant mécanique gigantesque (30 pieds de longueur, 20 de hauteur), trompe dressée, parti de Calcutta, explose avant d'atteindre Bombay, sa machine surchauffée ayant explosé. Certes le Gange fait rêver Jules Verne : " Etait-il un fleuve dont le nom évoque de plus poétiques légendes et ne semble-t-il pas que toute l'Inde se résume en lui ? Etait-il endroit du globe où plus de merveilles aient été entassées depuis l'apparition des races asiatiques ? ". Benarès est par excellence " la ville sacrée " de l'Inde, dont les " bazars regorgent de mousselines " précieuses ; Aurungabad " a conservé de magnifiques restes de son ancienne splendeur " : en fait la documentation repose sur " l'Inde des Rajahs " de Rousselet (1874), que Jules Verne cite d'ailleurs. Dans Robur le conquérant (1886) nous survolons dans " une machine dynamo-électrique " l'" incomparable vallée du Cachmir " et la superbe cité de Srinagar " aux portes de bois tendues comme des fils ".
Ne nous laissons pas abuser par d'autres titres : les " Indes noires " (1877) s'intéressent à une famille de mineurs écossais tandis que dans les Cinq cents millions de la Begum (1879) au titre si évocateur, on doit se borner à des réflexions sur la concentration industrielle dans une ville d'acier de l'Orégon, aux Etats-Unis.


         A notre grand regret nous avons dû abandonner l'exploration de l'œuvre de Jules Verne, et nous sommes alors tournés vers la personne et l'œuvre d'Abraham-Hyacinthe Anquetil-Duperron dont il convient assurément de marquer le bicentenaire de la disparition. La figure austère de cet éminent savant, qui révéla à l'Occident les Upanishads et est ainsi le fondateur des études iraniennes et indiennes, domaines des plus riches de l'orientalisme, sera évoquée pour nous par notre confrère Pierre-Sylvain Filliozat, directeur d'études à École Pratique des Hautes Études. Chaque année celui-ci retourne très fidèlement pour de longues missions de recherches dans l'Inde du Sud, en particulier à Pondichéry où l'Institut français d'Indologie a été fondé en 1955 - il y a donc cinquante ans - par son père, Jean Filliozat, notre regretté confrère décédé en 1982.
Abraham-Hyacinthe Anquetil-Duperron nous offre l'exemple d'une très longue vie entièrement consacrée à la science. Passionné dès son plus jeune âge par le rêve de l'Orient, il s'embarque en février 1755 à la quête des textes sacrés de la religion mazdéenne ; après nombre d'aventures qui vous seront contées, il en rapporte en mars 1761 180 manuscrits déposés à la bibliothèque du Roi ; il en donne l'interprétation et le commentaire ; dès 1763, il est nommé associé de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - il n'avait pas encore 32 ans ; en 1771 paraissent les trois volumes du Zend-Avesta ; en 1804 ce sont les deux volumes des Upanishads. Très isolé, irascible et ombrageux certes, il n'en reste pas moins un modèle de ténacité scientifique. Par le discours prononcé à ses obsèques en 1805, Sylvestre de Sacy lui a ouvert les chemins de la célébrité. A partir des documents qu'il a rapportés de ses études érudites sont sortis les travaux de Burnouf et de Darmesteter ; c'est grâce à ce pionnier que pour nous a parlé de nouveau Zarathoustra.

         C'est dans une perspective bien différente et un style tout autre que se présentera la seconde communication puisqu'elle analyse la réaction des " hommes de l'Antiquité face aux séismes ". Elle nous a été évidemment suggérée par l'actualité dans ce qu'elle a de plus tragique. C'est d'abord le tsunami du 26 décembre dernier, au lendemain de Noël 2004, qui a atteint l'intensité record de 9,3 sur l'échelle de Richter ; ce séisme sous-marin, dont l'épicentre était situé à proximité de l'île indonésienne de Simenlue (au large de l'extrémité nord-ouest de Sumatra) a déclenché un raz-de-marée qui a touché tous les pays riverains de l'Océan indien, gagnant jusqu'aux côtes de l'Afrique orientale ; il a entraîné la mort de plus de 230 000 personnes et causé d'immenses dégâts matériels ; en fait il aurait secoué tout l'hémisphère Nord puisque de petites secousses ont été signalées jusqu'au Mont Wrangell en Alaska, à 11 000 kilomètres de l'épicentre. Puis depuis l'été dernier se sont succédées typhons, cyclones et ouragans : Katrina sur la Louisiane avec la submersion de la Nouvelle-Orléans, Rita sur la côte Sud-Est des États-Unis, la tempête tropicale Stan sur le golfe du Mexique. Quant aux tremblements de terre, à celui du sud de l'Iran détruisant Bam a succédé, à la fin octobre, l'énorme séisme du Cachemire.

         De telles fureurs de la nature ne pouvaient que nous engager à des retours sur le passé ; nos confrères et les collègues qui pratiquent nos domaines d'érudition ont interrogé pour nous textes et monuments - ne serait-ce que pour attirer notre attention sur les fléaux toujours possibles et nous rappeler que le risque n'est qu'une donnée de base du destin humain. Au début d'octobre dernier, la session des Colloques qui se tiennent chaque année dans ce joyau qu'est la Villa grecque de Théodore Reinach (sur la Côte d'Azur, à Beaulieu près de Nice) a été ainsi consacrée, sous la conduite de nos confrères Jacques Jouanna et Michel Zink, à " l'homme face aux calamités naturelles dans l'Antiquité et au Moyen Âge " ; nombreuses et neuves ont été les informations alors présentées et les considérations que peuvent susciter ces désastres : tempêtes et raz-de-marée, famines, épidémies.

         Nous avions aussi demandé à notre confrère Serge Lancel, l'éminent professeur émérite à l'Université de Grenoble, auteur de tant de savants travaux sur l'histoire de la Méditerranée romaine et la pensée des Anciens, de composer pour la présente réunion de rentrée solennelle un tableau d'ensemble sur " les hommes de l'antiquité classique face aux séismes ". Un sort cruel nous a arraché brutalement Serge Lancel, le 9 octobre, je voudrais ici, de tout cœur avec vous tous, lui dédier l'affirmation de notre admiration pour son œuvre exceptionnelle et je dois le dire, de notre affection profonde - et présenter à son épouse le témoignage de notre très fidèle sympathie. Dès le début de l'été, cédant sans doute à quelques pressentiment, Serge Lancel m'avait remis son texte - c'est celui-ci que j'aurai, cet après-midi, le pieux devoir de vous lire

         De la sorte ce sont d'une part un exemple de dévouement total à la recherche, celui du fondateur des études iraniennes et indiennes Anquetil-Duperron, et d'autre part une recherche sur l'homme antique face aux menaces de la nature qui vont être les thèmes proposés à votre attention cette après-midi par notre Compagnie.