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ANQUETIL
DUPERRON,
UN PIONNIER DU VOYAGE SCIENTIFIQUE EN INDE
PAR
M. PIERRE-SYLVAIN FILLIOZAT
MEMBRE DE LACADÉMIE
Séance de rentrée de l'Académie
des Inscriptions et Belles-Lettres
Vendredi 25 Novembre 2005
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" En 1754, j'eus occasion de voir à Paris quatre feuillets
zends calqués sur un manuscrit du Vendidad Sadé qui est
à Oxford. Sur le champ je résolus d'enrichir ma patrie de
ce singulier ouvrage. " C'est ainsi qu'Anquetil Duperron rapporte
sa décision de partir pour l'Inde pour une quête de pure
connaissance scientifique. Il avait à peine vingt trois ans. Né
à Paris en 1731, il avait fait des études classiques à
la Sorbonne, y avait appris l'hébreu, puis, remarqué par
Mgr de Caylus, était entré à son séminaire
d'Auxerre, avait enfin complété ses études dans les
refuges jansénistes de Hollande à Rhynwijk et Amersfoort,
où il avait été initié à l'arabe et
au persan. Il gardera de cet enseignement janséniste, non des positions
théologiques, mais l'esprit de rigueur et la sévérité
du régime de vie. Revenu à Paris en 1752 il fréquente
assidûment la Bibliothèque du Roi. Il en explore les fonds
orientaux.
Ceux-ci étaient
déjà à cette date fort importants et souvent les
seuls en Europe. On les devait à la politique de l'abbé
Bignon dont l'administration fut " l'âge d'or " de la
bibliothèque. Sous son égide des missionnaires avaient fait
parvenir un grand nombre de livres ou manuscrits persans, arabes, chinois,
un lot magnifique de manuscrits sanscrits. Le jésuite Jean-François
Pons, artisan de l'envoi le plus considérable de manuscrits indiens,
avait acquis une grande maîtrise du sanskrit, en avait rédigé
une grammaire et traduit en latin un lexique de synonymes. Il y avait
dès lors à Paris les instruments de base utiles à
l'apprentissage du sanscrit, ainsi que la possibilité de découvrir
les principaux textes classiques.
Il n'y avait pas encore
de manuscrits en vieil iranien. Le jeune Anquetil Duperron constate cette
lacune, observe qu'aucun savant de France ou d'Angleterre n'a pu apprendre,
ni le sanscrit, ni le zend, que le trésor à portée
de la main reste un objet vierge. Il pouvait commencer sur place une carrière
d'érudit. Sans doute l'appel du voyage, appel intérieur
et irrésistible, a commandé l'impulsion qui l'a engagé
sur la route de l'Inde, autant que la vue d'un feuillet de manuscrit.
Il pouvait obtenir une
mission. Il avait des protecteurs puissants, à qui il avait soumis
son projet : l'abbé Sallier à la Bibliothèque du
roi, l'abbé Barthélemy, Jean-Pierre de Bougainville, frère
du navigateur, à l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres,
le Comte de Caylus, Etienne de Silouhette, commissaire du Roi auprès
de la Compagnie des Indes. Mais une grande volonté d'indépendance,
l'impatience qui est son moindre défaut, lui font décider
de ne devoir qu'à lui-même son entreprise. A l'insu de tous,
même de sa famille, il s'enrôle comme simple soldat dans une
compagnie en partance pour l'Inde. Il quitte Paris avec une troupe de
nouvelles recrues, en fait la lie de la société, "
le 7 novembre 1754, se souviendra-t-il, avant le jour, au son lugubre
d'un tambour mal monté. " En arrivant à Lorient il
apprend qu'il est remis de son engagement, gratifié d'un passage
sur un vaisseau de la Compagnie des Indes et doté d'une modeste
pension. Ses protecteurs avaient compris sa folie et agi à son
insu.
Il descend à terre
à Pondichéry le 10 août 1755. Il surprend la petite
colonie française d'administrateurs, de militaires, de négociants,
de missionnaires par la mission qu'il s'est donnée et surtout par
son caractère obstinément individualiste. Il s'échappe
vite de cette société, gagne Chandernagor, trouve là
une société semblable, qui, de plus, est sur le pied de
guerre. Français et anglais se disputaient âprement l'emprise
du Bengale. Il s'échappe de nouveau, la veille de la prise du comptoir
français par les Anglais.
Seul, il regagne Pondichéry
en suivant la côte orientale de la péninsule indienne, traversant
de nombreux états, souvent démuni de passeport, forçant
des douanes et des postes de garde, pistolet au poing. A Pondichéry
il retrouve son frère, Anquetil de Briancourt qui vient d'entrer
au service de la Compagnie des Indes, comme chef de comptoir à
Surate. Les deux frères passent par mer à Mahé. Anquetil
de Briancourt continue vers Surate par mer pour prendre son poste. Anquetil
Duperron s'attarde à parcourir le Kerala pour enquêter sur
les communautés chrétiennes et juives de cette région,
puis explore par terre la côte occidentale de l'Inde, traversant
de nouveau de multiples états, franchissant de multiples frontières,
souvent sans passeport, parfois soupçonné d'espionnage,
arrêté, relâché, n'ayant jamais que des appuis
incertains, victime de fièvres et d'une gamme de maladies dont
on ne peut faire le compte.
Il atteint Surate le
1er mai 1758. C'est le plus grand centre du commerce de l'Océan
indien. Il contient une population très diverse, d'indous, de musulmans
et de parsis, émigrés de Perse après la conquête
islamique et pratiquant encore la religion de Zoroastre. A cela s'ajoutent
plusieurs loges européennes.
Surate est alors le théâtre de troubles politiques. Anquetil
Duperron assiste à la prise de l'hégémonie par les
Anglais. Il ne se range d'aucun côté. Il se fraye seul une
voie au milieu des nationalités, des communautés et des
religions.
Il rencontre enfin, après
trois années d'errance et d'aventure, des destours, docteurs
parsis versés dans les textes sacrés de la vieille religion
iranienne. Trois d'entre eux, principalement le vénérable
destour Darab se prêtent à ses demandes de manuscrits
et à lui enseigner leurs langues et leur religion. Le contact ne
se fait pas sans le heurt de deux cultures. D'un côté le
jeune français récemment sorti des écoles de son
pays, de l'autre un maître âgé, détenteur d'une
tradition soigneusement défendue dans une communauté religieuse
fermée. Le caractère impulsif et soupçonneux du premier
n'arrange pas les choses. Mais sa volonté est inébranlable.
En définitive il se réalise une rencontre intellectuelle
de la plus haute qualité entre le jeune français et le destour
Darab. Leurs relations s'améliorent avec le temps et aboutissent
à une estime mutuelle. Le maître parsi a reconnu l'intelligence
de son disciple. Celui-ci a acquis ou copié les manuscrits fondamentaux
et a recueilli l'explication de leur contenu. Il est fier d'annoncer qu'il
a achevé une traduction du Vendidad le 16 juin 1759. Il
écrit aussitôt au Chancelier de Lamoignon, le priant d'appuyer
auprès du roi " un ouvrage unique en son genre, la traduction
du manuscrit de Zoroastre "et de le lui faire agréer. Il écrit
au roi le suppliant " de favoriser son travail et de donner dans
l'Inde des ordres pour la recherche des Vedes. " De plus, il a beaucoup
enquêté sur la pratique de la religion parsie. Il a, chose
très rare pour un européen, pu visiter avec son maître
un temple du feu le 20 juin 1760.
La réussite est
complète. Mais ce n'était qu'une première partie
de la mission qu'il s'était donnée. La deuxième partie
était la quête des Vedas. Il s'y engage avec la même
ardeur. Mais ce second grand projet avorte. Ayant un malheureux penchant
à s'occuper de tout et de ce qui le regardait le moins, il reproche
à un commerçant français des procédures malhonnêtes,
le faisant un peu trop vivement. Cela aboutit à un duel où
il laisse son adversaire mort sur la place de Surate. D'abord poursuivi
par l'administration française, il doit se réfugier dans
la loge anglaise. Les poursuites sont arrêtées, quand il
arrive à prouver qu'il avait été attaqué.
Mais survient alors la prise de Pondichéry par les Anglais. Son
avenir est sombre en Inde. Il accepte de retourner en Europe, embarque
sur un vaisseau anglais, avec une caisse contenant ses papiers et 180
manuscrits. On le débarque en Angleterre. Il a des difficultés
pour échapper au statut de prisonnier, surtout pour dédouaner
sa caisse de manuscrits et la détourner de la convoitise d'un orientaliste
anglais.
Malgré tout il arrive à Paris le 14 mars 1762 et le lendemain,
15 mars, dépose à la Bibliothèque du roi " LES
OUVRAGES DE ZOROASTRE et les autres manuscrits qu'il avait destinés
pour ce précieux trésor. " De son voyage il écrira
plus tard : " J'avais passé huit ans hors de ma patrie et
près de six dans l'Inde. Je revenais en 1762 plus pauvre que lorsque
j'étais parti de Paris en 1754... Mais j'étais riche en
monuments rares et anciens, en connaissances que ma jeunesse (j'avais
à peine trente ans) me donnait le temps de rédiger à
loisir et c'était toute la fortune que j'avais été
chercher aux Indes. "
Il vivra le reste de
sa longue vie sur cette fortune.
Dès son retour
la Bibliothèque du roi l'engage comme interprète pour les
manuscrits orientaux. Il rend compte de sa mission à l'Académie
des inscriptions et belles-lettres dans deux séances successives.
Il y entre comme membre associé le 6 septembre 1763, est nommé
pensionnaire le 9 décembre 1785. Il y fait de nombreuses communications
et multiplie les publications dans les Mémoires et le Journal
des Savants. Son premier ouvrage d'importance est en 1771 le Zend
Avesta en trois volumes. Le premier, de quelque quatre cents pages,
est consacré en entier au récit de son voyage. On attendait
un livre d'érudition. C'est un récit passionnant et qui
va passionner l'Europe.
Anquetil Duperron s'y
révèle tout d'abord un grand écrivain. Il aime parler
de lui. Il raconte ses aventures, ses maladies, ses déboires, ses
querelles, ses succès, sans plaintes, sans complaisance, sans plaidoyers.
Il se juge lucidement. Ce n'est pas une simple confession. Il entend tirer
une philosophie de son expérience. On croit parfois lire un nouveau
Montaigne dans la belle langue du XVIIIe siècle. D'un autre côté,
il est de son temps, emprunte la grandiloquence montante de la fin de
son siècle. Il touche aussi au préromantisme. Son texte
se charge de sensibilité. Il lui arrive de s'exalter devant les
beautés de la nature. Sa phrase, bien frappée, a une sonorité
musicale, une cadence personnelle, un mouvement qui suit l'inflexion de
la pensée, de l'émotion. On croit déjà lire
Chateaubriand.
Ce récit de voyage
est suivi de la traduction du Zend Avesta. Celle-ci n'est pas encore
une uvre de pure philologie, comme on l'entendra un siècle
plus tard après les travaux d'Eugène Burnouf. C'est la transmission
à l'Europe de l'enseignement des destours, tel qu'Anquetil l'a
recueilli avec son acuité d'attention et sa lucidité. Jointe
aux observations et descriptions soignées qu'il a faites des pratiques
et coutumes, c'est maintenant un document précieux sur l'état
de la religion parsie en Inde au XVIIIe siècle.
Cette uvre doit
être prise comme un rapport de voyage scientifique, car son auteur
l'avait conçue comme telle. Elle fonde l'esprit et la méthode
du voyage scientifique. Anquetil Duperron réfléchira toute
sa vie sur la nature du voyage et du récit de voyage. Il fait un
effort d'objectivité rare pour son époque. Il se détache
de son siècle par son désintéressement absolu, sa
recherche d'un niveau de connaissances sur le pays plus avancé,
plus profond. Pour cela et pour accéder à la culture, il
apprend plusieurs langues : ce qu'on appelait le " portugais paria
" employé par les Européens, le persan qui permettait
le contact avec les milieux du pouvoir et les cercles cultivés,
l'hindoustani par lequel on pouvait approcher le peuple. Il s'intéresse
principalement à la religion, parce que c'est dans cette sphère
que les peuples placent le plus profond de leur culture.
Sa philosophie, inspirée par Montaigne l'amène à
substituer une idée d'amour universel de l'homme à l'attachement
ethnocentrique : " Le vrai voyageur, c'est-à-dire, celui qui
aimant tous les hommes comme ses frères, inaccessible aux plaisirs
et aux besoins, au-dessus de la grandeur et de la bassesse, de l'estime
et du mépris, de la louange et du blâme, de la richesse et
de la pauvreté, parcourt le monde sans attache qui le fixe à
aucun lieu. "
Anquetil Duperron n'avait
pu remplir sa mission dans l'extension qu'il lui avait donnée :
" Je savais encore que les quatre Vedes, livres sacrés des
Indiens, étaient écrits en ancien samskretan et que la Bibliothèque
du roi était riche en manuscrits indiens que personne n'entendait.
Ces raisons m'engagèrent à préférer l'Inde
au Kirman d'autant plus que je pouvais également y approfondir
l'ancien persan et l'ancien samskretan. " Après le Zend Avesta,
il n'eut de cesse de réaliser pour les Veda ce qu'il avait fait
pour le livre sacré des Perses. Il le fit à Paris, ou du
moins fit ce qu'il put faire à Paris. En 1775 il reçut un
manuscrit persan envoyé de l'Inde par le Colonel Gentil, un officier
français au service d'un nabab indien, avec qui il s'était
lié durant son voyage, quinze ans auparavant. C'était une
version persane de cinquante Upanisads, ces textes sanskrits dans lesquels
les brâhmanes de l'époque védique ont posé
les fondements de la philosophie indienne. Elle était due à
Dârâ Shukôh, l'infortuné prince moghol, fils
aîné de Shâh Jahân, assassiné par son
cadet Aurangzeb en 1659, prince d'une très grande culture, d'une
grande intelligence confinant à la mystique, qui avait rêvé
d'une harmonie entre l'islam et l'hindouisme. Il voyait confluer les deux
religions dans un monothéisme absolu. En 1657, il avait réuni
les meilleurs lettrés de Bénarès dans son palais
de Delhi au nom persan et sanskrit, Manzil-i-Nigambodh " Demeure
de la compréhension des textes sacrés ", et recueillant
leurs commentaires avait composé une traduction persane de leur
enseignement sanskrit fondé sur les Upanisads. Ce n'est pas une
traduction de la lettre des textes antiques. C'est une amplification des
textes et de la pensée. Les brâhmanes consultés lui
en avaient présenté l'interprétation moniste que
Sarkara a initié vers le VIIIe siècle de notre ère
et qu'une longue lignée de philosophes n'a cessé de développer
et raffiner au cours du temps.
Ce fut pour Anquetil
Duperron une nouvelle rencontre intellectuelle de la plus haute qualité,
et peut-être encore plus profonde que sa rencontre avec le destour
parsi. Il entreprit une traduction française qu'il réalisa
entre octobre 1786 et juillet 1787. Il publia d'abord quatre textes dans
ses Recherches historiques et géographiques sur l'Inde. Le reste
est resté inédit, mais par sa propre volonté. Il
était peu satisfait de ce premier travail. Il avait un souci extrême
de littéralité et trouvait son français " barbare
". Le latin lui permettait de garder l'ordre des mots du texte persan.
Il refit sa traduction en latin et la publia avec une annotation considérable.
Ces commentaires contiennent une érudition sans limites et des
digressions sur les sujets les plus divers qui en font un livre aussi
passionnant que difficile. Il y insère beaucoup de matière
personnelle, toute sa pensée, toutes ses réactions, ses
souvenirs de l'Inde et des témoignages de son existence au fil
de son labeur. Ce fut, en effet, un labeur que l'on peut qualifier d'héroïque,
quand on considère les circonstances dans lesquelles il le réalisa.
La Révolution
était survenue. En septembre 1792 il refusa de prêter le
serment civique qu'elle exigeait de tous les corps de l'Etat et fut démis
de ses fonctions à la Bibliothèque nationale. En avril 1793
il passa vingt-quatre heures dans les prisons de la Terreur. Il en sortit
mais en décidant de se retirer du commerce des hommes, ne se voyant
plus de raison d'exister autre que sa quête de connaissance : "
je prêterai, nous dit-il, une main secourable à ma patrie
chancelante si, alors que la faiblesse vertueuse se heurte à la
perversité impudente, je lutte, pour ma part, contre l'ignorance,
véritable artisan des maux de la France, par l'étude de
la littérature orientale et grecque ".
Les académies sont abolies quelques mois plus tard. Retiré
du monde, sans ressources, vendant ses meubles et même une partie
de ses livres pour survivre, vivant " sans feu même en hiver,
d'un peu de pain, de lait, de fromage et d'eau de puits ", il déclare
être un brâhmane, un renonçant des bords de la Seine,
presqu'un mystique : " seul absolument libre ... faisant une rude
guerre à mes sens, je triomphe des attraits du monde ou je les
méprise, aspirant avec ardeur et des efforts continuels vers l'être
suprême et parfait ... "
Ces années laborieuses
et dramatiques aboutissent à la publication de la traduction latine
de l'ensemble de l'ouvrage de Dârâ Shukôh avec le titre
" Oupnek'hat (c'est-à-dire Secret à garder) : ouvrage
très rare en Inde même, Contenant la doctrine antique et
secrète, ou théologique et philosophique, extraite des quatre
livres sacrés des Indiens, Rak Beid, Djedr Beid, Sam Beid, Athrban
Beid; Traduit littéralement de la langue persane, mélangée
de mots sanscrits, en latin; illustré par des Dissertations et
Annotations, expliquant les choses plus difficiles : par l'étude
et le soin d'Anquetil Duperron, Voyageur en Inde, auparavant Pensionnaire
et Directeur de l'Académie Royale des Inscriptions et Belles-lettres.
" Ce sont deux forts volumes parus en 1801 et 1802.
On s'est parfois étonné
qu'il ait fait cette traduction à partir d'une version persane
et non de l'original. On en a conclu qu'il ne savait pas le sanskrit.
Il ne l'a, en effet, pas appris en Inde. Mais à Paris il a beaucoup
travaillé avec la grammaire et le dictionnaire du jésuite
Jean-François Pons. Ses commentaires sur les Upanisads révèlent
un certain savoir de la langue, même si des erreurs nous font sourire
aujourd'hui. L'ignorance du sanskrit n'est pas la vraie raison du recours
à la version persane. En fait, si riche que soit déjà
la collection de manuscrits sanskrits de la Bibliothèque du roi,
les Upanisads n'y étaient pas encore représentées.
Et Anquetil possédait seulement l'ouvrage de Dârâ Shukôh
dans le persan des mystiques soufis qu'il maîtrisait.
D'autre part cette uvre représente une interprétation
régulièrement moniste, construite en un système philosophique
bien organisé, alors que les originaux sont des pièces disparates,
témoignages de spéculations philosophiques d'auteurs, de
milieux, de temps divers. Anquetil Duperron pouvait approcher par elle
une pensée solidement constituée en un monument grandiose.
Il recueillait en elle un état de la tradition philosophique de
l'Inde qui lui était quasi contemporain. Il a bien compris qu'un
tel ouvrage méritait au premier titre d'être répandu
en Occident. Comme dans le cas de l'Avesta, il n'a pas fait uvre
de philologue, il a transmis à l'Europe ce qu'il a pu recueillir
de plus profond dans la culture de l'Inde, telle qu'on pouvait la rencontrer
à son époque. Il a ainsi rempli sa mission de jeunesse dans
sa totalité. Cette uvre de ses dernières années
a été l'aboutissement de son voyage.
Remarquons que sur la
page de titre de ce livre il se donne encore le titre " Indico-pleustès
". Ce n'est pas un titre usurpé en regard de ses longues années
de résidence dans le Paris intellectuel de son temps. Il a passé,
épuisé ces années à lutter pour défendre
les idées qu'il s'était formées dans son voyage initial.
Et cela a toujours été une lutte héroïque qu'il
a menée avec sa capacité d'obstination. Car il reste solitaire
dans son siècle et s'est toujours heurté aux idées
reçues. Son époque est celle de la conquête de l'Inde,
de la formation du colonialisme avec sa cohorte de préjugés.
L'abondante littérature de voyages, de rapports de missions politiques,
économiques ou religieuses est presqu'unanime dans son jugement
d'infériorité de la civilisation de l'Inde. Anquetil Duperron
a tout lu et récuse tout en termes de plus en plus mordants au
cours des années. Presque seul il a compris quels sont les problèmes
les plus graves soulevés par la domination étrangère.
Alors que tout le monde en Europe croit encore à la richesse inépuisable
des " Indes florissantes ", il en prévoit l'appauvrissement
lent et progressif causé par les entreprises d'exploitation européennes.
L'Angleterre se donnait une justification de ses conquêtes et annexions
d'immenses territoires en cultivant le mythe de la propriété
totale des terres par un despote. Quand elle triomphait d'un souverain,
elle prenait sa succession et s'attribuait la propriété
du territoire entier.
Anquetil Duperron écrit un ouvrage pour dénoncer ce mythe.
Fort de ses observations du pays, de ses connaissances des langues et
des sources, à grand renfort d'érudition il présente
les véritables principes du gouvernement en Turquie, en Perse et
en Inde, il établit l'existence de la propriété individuelle
et les limites des pouvoirs en Orient. C'est la Législation orientale
publiée en 1778 qu'il dédie " Aux peuples de l'Indoustan
" :
" Paisibles INDIENS, antiques possesseurs d'un pays fertile, vous
recueilliez tranquillement les fruits qu'il fournissait à vos besoins...
Fallait-il que le bruit de vos richesses pénétrât
dans un climat où les besoins factices n'ont point de bornes !
Bientôt de nouveaux Etrangers abordent à vos côtes.
Hôtes incommodes, tout ce qu'ils touchent leur appartient... La
voix de l'équité ne peut se faire entendre. Au moins, MALHEUREUX
INDIENS, peut-être apprendrez-vous qu'en deux cents ans un Européen
qui vous a vus, qui a vécu avec vous, a osé réclamer
en votre faveur, et présenter au Tribunal de l'Univers vos droits
blessés, ceux de l'humanité flétris par un vil intérêt.
"
Précurseur de
l'anticolonialisme, il a été témoin de la défaite
de la France en Inde et de la conquête par l'Angleterre. Il en a
conçu à la fois une animosité grandissante au cours
des années contre les Anglais et des projets de reconquête
de l'Inde sur ces nouveaux dominateurs, pour rendre aux Indiens leurs
droits de propriété et de prospérité, en établissant
la justice dans de nouveaux modes de relations commerciales avec l'Europe.
Il échafaude de tels plans politiques tout au long de sa vie. En
1803 il propose encore un plan d'alliance franco-russe pour intervenir
contre l'Angleterre dans une terre aussi lointaine que l'Inde. Avec les
années, ses opinions se radicalisent et s'universalisent. Il poursuit
tous les préjugés sur les races et les communautés
humaines de toutes les régions du globe. Il laissera à sa
mort un recueil manuscrit de textes s'échelonnant de 1780 à
1804, publié seulement en 1993, intitulé Considérations
philosophiques historiques et géographiques sur les deux mondes.
Il y traite principalement de l'Amérique et des peuples du Grand
Nord. C'est la réfutation de tous les arguments visant à
prouver une hiérarchie des peuples et des cultures.
Champion de la liberté,
il accueillit favorablement les premiers jours de la Révolution
française. Mais il n'accepta pas la disparition du pouvoir monarchique.
Il acceptait ce dernier, parce que l'histoire lui montrait qu'il avait
été de loin le plus fréquent et universel et que
donc il était dans la nature des hommes. Il condamnait tous les
abus de ce pouvoir. Il s'emporta avec son ardeur obstinée contre
la Terreur. Homme d'ordre, il était près d'accepter le gouvernement
de Bonaparte. Mais il reconnut vite le despote et l'impie, dans celui
qui avait ramené l'ordre intérieur à son bénéfice.
Il fut réintégré à l'Académie le 3
janvier 1803. Pendant à peine un peu plus d'un an, il participa
aux séances, jusqu'au jour où il démissionna, refusant
de prêter le serment de fidélité que Napoléon
en accédant à l'empire imposa de nouveau à tous les
corps de l'Etat. Dans sa lettre de démission adressée à
Chaptal le 28 mai 1804, il donne ses raisons :
" Je suis homme
de lettres, et ne suis que cela, c'est-à-dire un zéro dans
l'Etat. Je n'ai jamais prêté de serment de fidélité,
ni exercé aucune fonction civile ou militaire : à 73 ans,
prêt à terminer ma carrière, qui a été
laborieuse, pénible, orageuse, je ne commencerai pas : la mort
m'attend, je l'envisage de sang-froid.
Je suis et serai toujours
soumis aux lois du gouvernement, sous lequel je vis, qui me protège.
Mais l'âme que le Ciel m'a donnée, est trop grande et trop
libre, pour que je m'abaisse et me lie en jurant fidélité
à mon semblable.
Le serment de fidélité, dans mes principes, n'est dû
qu'à Dieu, par la créature au créateur. D'homme à
homme, il a à mes yeux un caractère de servilité
auquel ma philosophie indienne ne peut s'accommoder... "
Cette lettre est son testament. Il s'éteignit quelques mois
plus tard le 19 janvier 1805. Cette personnalité qui aimait l'homme
mais se heurtait à presque tous les hommes, cette uvre hors
du commun, n'ont pas été reçues aisément par
ses contemporains. Le caractère impulsif, rude, obstiné
du personnage, les écrits séducteurs mais chargés
d'informations techniques et de digressions perpétuelles, la critique
mordante, tout en lui présentait un abord difficile.
Mais, somme toute, la République des Lettres le reçut favorablement,
si l'on passe sous silence quelques querelles issues de la rivalité
franco-anglaise. Il ne fut pas ignoré. Toute l'Europe cultivée
l'a reconnu comme savant et l'a consulté, sachant trouver chez
lui ou dans ses ouvrages une information de première main et un
jugement de qualité scientifique, même après sa mort,
jusqu'au milieu du XIXe siècle. Ensuite la postérité
l'a traité avec beaucoup moins de justice. Il n'a évidemment
jamais été oublié par les orientalistes qui lui rendent
régulièrement hommage. Mais le modèle du voyage scientifique
a vite été oublié. Sa voix clamant la défense
de l'Inde contre l'exploitation et les préjugés coloniaux
s'est élevée dans le vide.
Sa lucidité lui avait fait prévoir son destin de
grand homme oublié. Avec une exception cependant. Il a longuement
plaidé pour la création d'institutions vouées à
la connaissance de l'Orient, d'abord à l'enseignement des langues,
puis à la fédération des chercheurs. Il a salué,
non sans quelque envie, la fondation de la Royal Asiatic Society de Calcutta
en 1784. Il a surtout rapporté un rêve destiné à
épargner à ses émules les difficultés qu'il
avaient rencontrées durant son voyage, celui d'une " Académie
ambulante " qui pourvoirait aux besoins matériels et intellectuels
des académiciens dans le temps de leurs voyages, puis soutiendrait
lors de retours périodiques la rédaction et la présentation
des nouvelles connaissances qu'ils auraient acquises. Mais il ajoute une
conclusion pessimiste : " Vaine espérance, projet chimérique
! Mon académie n'existera jamais et les hommes accoutumés
à leurs erreurs ou effrayés du travail que demanderaient
de pareilles recherches, se nourriront de systèmes, de portraits
de fantaisie et continueront de tout étudier, de tout connaître,
excepté l'homme. "
En réalité, sur ce point, sa voix a été
entendue par les orientalistes, en particulier à l'Académie
des inscriptions et belles-lettres, dans le cercle de laquelle se forma
l'idée de l'Ecole des langues orientales créée de
son vivant en 1795, puis celle de la Société Asiatique de
Paris fondée en 1822, enfin de l'académie ambulante qu'est
l'Ecole française d'Extrême-Orient établie en 1900.
Il est juste que deux cents ans après sa mort l'on rende encore
un hommage à celui qui, même par ses chimères, a rendu
de si grands services à l'orientalisme.
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