ANQUETIL DUPERRON,
UN PIONNIER DU VOYAGE SCIENTIFIQUE EN INDE
PAR
M. PIERRE-SYLVAIN FILLIOZAT
MEMBRE DE L’ACADÉMIE
Séance de rentrée de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres
Vendredi 25 Novembre 2005
_____

         " En 1754, j'eus occasion de voir à Paris quatre feuillets zends calqués sur un manuscrit du Vendidad Sadé qui est à Oxford. Sur le champ je résolus d'enrichir ma patrie de ce singulier ouvrage. " C'est ainsi qu'Anquetil Duperron rapporte sa décision de partir pour l'Inde pour une quête de pure connaissance scientifique. Il avait à peine vingt trois ans. Né à Paris en 1731, il avait fait des études classiques à la Sorbonne, y avait appris l'hébreu, puis, remarqué par Mgr de Caylus, était entré à son séminaire d'Auxerre, avait enfin complété ses études dans les refuges jansénistes de Hollande à Rhynwijk et Amersfoort, où il avait été initié à l'arabe et au persan. Il gardera de cet enseignement janséniste, non des positions théologiques, mais l'esprit de rigueur et la sévérité du régime de vie. Revenu à Paris en 1752 il fréquente assidûment la Bibliothèque du Roi. Il en explore les fonds orientaux.
         Ceux-ci étaient déjà à cette date fort importants et souvent les seuls en Europe. On les devait à la politique de l'abbé Bignon dont l'administration fut " l'âge d'or " de la bibliothèque. Sous son égide des missionnaires avaient fait parvenir un grand nombre de livres ou manuscrits persans, arabes, chinois, un lot magnifique de manuscrits sanscrits. Le jésuite Jean-François Pons, artisan de l'envoi le plus considérable de manuscrits indiens, avait acquis une grande maîtrise du sanskrit, en avait rédigé une grammaire et traduit en latin un lexique de synonymes. Il y avait dès lors à Paris les instruments de base utiles à l'apprentissage du sanscrit, ainsi que la possibilité de découvrir les principaux textes classiques.
         Il n'y avait pas encore de manuscrits en vieil iranien. Le jeune Anquetil Duperron constate cette lacune, observe qu'aucun savant de France ou d'Angleterre n'a pu apprendre, ni le sanscrit, ni le zend, que le trésor à portée de la main reste un objet vierge. Il pouvait commencer sur place une carrière d'érudit. Sans doute l'appel du voyage, appel intérieur et irrésistible, a commandé l'impulsion qui l'a engagé sur la route de l'Inde, autant que la vue d'un feuillet de manuscrit.
         Il pouvait obtenir une mission. Il avait des protecteurs puissants, à qui il avait soumis son projet : l'abbé Sallier à la Bibliothèque du roi, l'abbé Barthélemy, Jean-Pierre de Bougainville, frère du navigateur, à l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, le Comte de Caylus, Etienne de Silouhette, commissaire du Roi auprès de la Compagnie des Indes. Mais une grande volonté d'indépendance, l'impatience qui est son moindre défaut, lui font décider de ne devoir qu'à lui-même son entreprise. A l'insu de tous, même de sa famille, il s'enrôle comme simple soldat dans une compagnie en partance pour l'Inde. Il quitte Paris avec une troupe de nouvelles recrues, en fait la lie de la société, " le 7 novembre 1754, se souviendra-t-il, avant le jour, au son lugubre d'un tambour mal monté. " En arrivant à Lorient il apprend qu'il est remis de son engagement, gratifié d'un passage sur un vaisseau de la Compagnie des Indes et doté d'une modeste pension. Ses protecteurs avaient compris sa folie et agi à son insu.
         Il descend à terre à Pondichéry le 10 août 1755. Il surprend la petite colonie française d'administrateurs, de militaires, de négociants, de missionnaires par la mission qu'il s'est donnée et surtout par son caractère obstinément individualiste. Il s'échappe vite de cette société, gagne Chandernagor, trouve là une société semblable, qui, de plus, est sur le pied de guerre. Français et anglais se disputaient âprement l'emprise du Bengale. Il s'échappe de nouveau, la veille de la prise du comptoir français par les Anglais.
         Seul, il regagne Pondichéry en suivant la côte orientale de la péninsule indienne, traversant de nombreux états, souvent démuni de passeport, forçant des douanes et des postes de garde, pistolet au poing. A Pondichéry il retrouve son frère, Anquetil de Briancourt qui vient d'entrer au service de la Compagnie des Indes, comme chef de comptoir à Surate. Les deux frères passent par mer à Mahé. Anquetil de Briancourt continue vers Surate par mer pour prendre son poste. Anquetil Duperron s'attarde à parcourir le Kerala pour enquêter sur les communautés chrétiennes et juives de cette région, puis explore par terre la côte occidentale de l'Inde, traversant de nouveau de multiples états, franchissant de multiples frontières, souvent sans passeport, parfois soupçonné d'espionnage, arrêté, relâché, n'ayant jamais que des appuis incertains, victime de fièvres et d'une gamme de maladies dont on ne peut faire le compte.
         Il atteint Surate le 1er mai 1758. C'est le plus grand centre du commerce de l'Océan indien. Il contient une population très diverse, d'indous, de musulmans et de parsis, émigrés de Perse après la conquête islamique et pratiquant encore la religion de Zoroastre. A cela s'ajoutent plusieurs loges européennes.
Surate est alors le théâtre de troubles politiques. Anquetil Duperron assiste à la prise de l'hégémonie par les Anglais. Il ne se range d'aucun côté. Il se fraye seul une voie au milieu des nationalités, des communautés et des religions.
         Il rencontre enfin, après trois années d'errance et d'aventure, des destours, docteurs parsis versés dans les textes sacrés de la vieille religion iranienne. Trois d'entre eux, principalement le vénérable destour Darab se prêtent à ses demandes de manuscrits et à lui enseigner leurs langues et leur religion. Le contact ne se fait pas sans le heurt de deux cultures. D'un côté le jeune français récemment sorti des écoles de son pays, de l'autre un maître âgé, détenteur d'une tradition soigneusement défendue dans une communauté religieuse fermée. Le caractère impulsif et soupçonneux du premier n'arrange pas les choses. Mais sa volonté est inébranlable. En définitive il se réalise une rencontre intellectuelle de la plus haute qualité entre le jeune français et le destour Darab. Leurs relations s'améliorent avec le temps et aboutissent à une estime mutuelle. Le maître parsi a reconnu l'intelligence de son disciple. Celui-ci a acquis ou copié les manuscrits fondamentaux et a recueilli l'explication de leur contenu. Il est fier d'annoncer qu'il a achevé une traduction du Vendidad le 16 juin 1759. Il écrit aussitôt au Chancelier de Lamoignon, le priant d'appuyer auprès du roi " un ouvrage unique en son genre, la traduction du manuscrit de Zoroastre "et de le lui faire agréer. Il écrit au roi le suppliant " de favoriser son travail et de donner dans l'Inde des ordres pour la recherche des Vedes. " De plus, il a beaucoup enquêté sur la pratique de la religion parsie. Il a, chose très rare pour un européen, pu visiter avec son maître un temple du feu le 20 juin 1760.
         La réussite est complète. Mais ce n'était qu'une première partie de la mission qu'il s'était donnée. La deuxième partie était la quête des Vedas. Il s'y engage avec la même ardeur. Mais ce second grand projet avorte. Ayant un malheureux penchant à s'occuper de tout et de ce qui le regardait le moins, il reproche à un commerçant français des procédures malhonnêtes, le faisant un peu trop vivement. Cela aboutit à un duel où il laisse son adversaire mort sur la place de Surate. D'abord poursuivi par l'administration française, il doit se réfugier dans la loge anglaise. Les poursuites sont arrêtées, quand il arrive à prouver qu'il avait été attaqué.
Mais survient alors la prise de Pondichéry par les Anglais. Son avenir est sombre en Inde. Il accepte de retourner en Europe, embarque sur un vaisseau anglais, avec une caisse contenant ses papiers et 180 manuscrits. On le débarque en Angleterre. Il a des difficultés pour échapper au statut de prisonnier, surtout pour dédouaner sa caisse de manuscrits et la détourner de la convoitise d'un orientaliste anglais.
Malgré tout il arrive à Paris le 14 mars 1762 et le lendemain, 15 mars, dépose à la Bibliothèque du roi " LES OUVRAGES DE ZOROASTRE et les autres manuscrits qu'il avait destinés pour ce précieux trésor. " De son voyage il écrira plus tard : " J'avais passé huit ans hors de ma patrie et près de six dans l'Inde. Je revenais en 1762 plus pauvre que lorsque j'étais parti de Paris en 1754... Mais j'étais riche en monuments rares et anciens, en connaissances que ma jeunesse (j'avais à peine trente ans) me donnait le temps de rédiger à loisir et c'était toute la fortune que j'avais été chercher aux Indes. "
         Il vivra le reste de sa longue vie sur cette fortune.
         Dès son retour la Bibliothèque du roi l'engage comme interprète pour les manuscrits orientaux. Il rend compte de sa mission à l'Académie des inscriptions et belles-lettres dans deux séances successives. Il y entre comme membre associé le 6 septembre 1763, est nommé pensionnaire le 9 décembre 1785. Il y fait de nombreuses communications et multiplie les publications dans les Mémoires et le Journal des Savants. Son premier ouvrage d'importance est en 1771 le Zend Avesta en trois volumes. Le premier, de quelque quatre cents pages, est consacré en entier au récit de son voyage. On attendait un livre d'érudition. C'est un récit passionnant et qui va passionner l'Europe.
         Anquetil Duperron s'y révèle tout d'abord un grand écrivain. Il aime parler de lui. Il raconte ses aventures, ses maladies, ses déboires, ses querelles, ses succès, sans plaintes, sans complaisance, sans plaidoyers. Il se juge lucidement. Ce n'est pas une simple confession. Il entend tirer une philosophie de son expérience. On croit parfois lire un nouveau Montaigne dans la belle langue du XVIIIe siècle. D'un autre côté, il est de son temps, emprunte la grandiloquence montante de la fin de son siècle. Il touche aussi au préromantisme. Son texte se charge de sensibilité. Il lui arrive de s'exalter devant les beautés de la nature. Sa phrase, bien frappée, a une sonorité musicale, une cadence personnelle, un mouvement qui suit l'inflexion de la pensée, de l'émotion. On croit déjà lire Chateaubriand.
         Ce récit de voyage est suivi de la traduction du Zend Avesta. Celle-ci n'est pas encore une œuvre de pure philologie, comme on l'entendra un siècle plus tard après les travaux d'Eugène Burnouf. C'est la transmission à l'Europe de l'enseignement des destours, tel qu'Anquetil l'a recueilli avec son acuité d'attention et sa lucidité. Jointe aux observations et descriptions soignées qu'il a faites des pratiques et coutumes, c'est maintenant un document précieux sur l'état de la religion parsie en Inde au XVIIIe siècle.
         Cette œuvre doit être prise comme un rapport de voyage scientifique, car son auteur l'avait conçue comme telle. Elle fonde l'esprit et la méthode du voyage scientifique. Anquetil Duperron réfléchira toute sa vie sur la nature du voyage et du récit de voyage. Il fait un effort d'objectivité rare pour son époque. Il se détache de son siècle par son désintéressement absolu, sa recherche d'un niveau de connaissances sur le pays plus avancé, plus profond. Pour cela et pour accéder à la culture, il apprend plusieurs langues : ce qu'on appelait le " portugais paria " employé par les Européens, le persan qui permettait le contact avec les milieux du pouvoir et les cercles cultivés, l'hindoustani par lequel on pouvait approcher le peuple. Il s'intéresse principalement à la religion, parce que c'est dans cette sphère que les peuples placent le plus profond de leur culture.
Sa philosophie, inspirée par Montaigne l'amène à substituer une idée d'amour universel de l'homme à l'attachement ethnocentrique : " Le vrai voyageur, c'est-à-dire, celui qui aimant tous les hommes comme ses frères, inaccessible aux plaisirs et aux besoins, au-dessus de la grandeur et de la bassesse, de l'estime et du mépris, de la louange et du blâme, de la richesse et de la pauvreté, parcourt le monde sans attache qui le fixe à aucun lieu. "
         Anquetil Duperron n'avait pu remplir sa mission dans l'extension qu'il lui avait donnée : " Je savais encore que les quatre Vedes, livres sacrés des Indiens, étaient écrits en ancien samskretan et que la Bibliothèque du roi était riche en manuscrits indiens que personne n'entendait. Ces raisons m'engagèrent à préférer l'Inde au Kirman d'autant plus que je pouvais également y approfondir l'ancien persan et l'ancien samskretan. " Après le Zend Avesta, il n'eut de cesse de réaliser pour les Veda ce qu'il avait fait pour le livre sacré des Perses. Il le fit à Paris, ou du moins fit ce qu'il put faire à Paris. En 1775 il reçut un manuscrit persan envoyé de l'Inde par le Colonel Gentil, un officier français au service d'un nabab indien, avec qui il s'était lié durant son voyage, quinze ans auparavant. C'était une version persane de cinquante Upanisads, ces textes sanskrits dans lesquels les brâhmanes de l'époque védique ont posé les fondements de la philosophie indienne. Elle était due à Dârâ Shukôh, l'infortuné prince moghol, fils aîné de Shâh Jahân, assassiné par son cadet Aurangzeb en 1659, prince d'une très grande culture, d'une grande intelligence confinant à la mystique, qui avait rêvé d'une harmonie entre l'islam et l'hindouisme. Il voyait confluer les deux religions dans un monothéisme absolu. En 1657, il avait réuni les meilleurs lettrés de Bénarès dans son palais de Delhi au nom persan et sanskrit, Manzil-i-Nigambodh " Demeure de la compréhension des textes sacrés ", et recueillant leurs commentaires avait composé une traduction persane de leur enseignement sanskrit fondé sur les Upanisads. Ce n'est pas une traduction de la lettre des textes antiques. C'est une amplification des textes et de la pensée. Les brâhmanes consultés lui en avaient présenté l'interprétation moniste que Sarkara a initié vers le VIIIe siècle de notre ère et qu'une longue lignée de philosophes n'a cessé de développer et raffiner au cours du temps.
         Ce fut pour Anquetil Duperron une nouvelle rencontre intellectuelle de la plus haute qualité, et peut-être encore plus profonde que sa rencontre avec le destour parsi. Il entreprit une traduction française qu'il réalisa entre octobre 1786 et juillet 1787. Il publia d'abord quatre textes dans ses Recherches historiques et géographiques sur l'Inde. Le reste est resté inédit, mais par sa propre volonté. Il était peu satisfait de ce premier travail. Il avait un souci extrême de littéralité et trouvait son français " barbare ". Le latin lui permettait de garder l'ordre des mots du texte persan. Il refit sa traduction en latin et la publia avec une annotation considérable. Ces commentaires contiennent une érudition sans limites et des digressions sur les sujets les plus divers qui en font un livre aussi passionnant que difficile. Il y insère beaucoup de matière personnelle, toute sa pensée, toutes ses réactions, ses souvenirs de l'Inde et des témoignages de son existence au fil de son labeur. Ce fut, en effet, un labeur que l'on peut qualifier d'héroïque, quand on considère les circonstances dans lesquelles il le réalisa.
         La Révolution était survenue. En septembre 1792 il refusa de prêter le serment civique qu'elle exigeait de tous les corps de l'Etat et fut démis de ses fonctions à la Bibliothèque nationale. En avril 1793 il passa vingt-quatre heures dans les prisons de la Terreur. Il en sortit mais en décidant de se retirer du commerce des hommes, ne se voyant plus de raison d'exister autre que sa quête de connaissance : " je prêterai, nous dit-il, une main secourable à ma patrie chancelante si, alors que la faiblesse vertueuse se heurte à la perversité impudente, je lutte, pour ma part, contre l'ignorance, véritable artisan des maux de la France, par l'étude de la littérature orientale et grecque ".
Les académies sont abolies quelques mois plus tard. Retiré du monde, sans ressources, vendant ses meubles et même une partie de ses livres pour survivre, vivant " sans feu même en hiver, d'un peu de pain, de lait, de fromage et d'eau de puits ", il déclare être un brâhmane, un renonçant des bords de la Seine, presqu'un mystique : " seul absolument libre ... faisant une rude guerre à mes sens, je triomphe des attraits du monde ou je les méprise, aspirant avec ardeur et des efforts continuels vers l'être suprême et parfait ... "
         Ces années laborieuses et dramatiques aboutissent à la publication de la traduction latine de l'ensemble de l'ouvrage de Dârâ Shukôh avec le titre " Oupnek'hat (c'est-à-dire Secret à garder) : ouvrage très rare en Inde même, Contenant la doctrine antique et secrète, ou théologique et philosophique, extraite des quatre livres sacrés des Indiens, Rak Beid, Djedr Beid, Sam Beid, Athrban Beid; Traduit littéralement de la langue persane, mélangée de mots sanscrits, en latin; illustré par des Dissertations et Annotations, expliquant les choses plus difficiles : par l'étude et le soin d'Anquetil Duperron, Voyageur en Inde, auparavant Pensionnaire et Directeur de l'Académie Royale des Inscriptions et Belles-lettres. " Ce sont deux forts volumes parus en 1801 et 1802.
         On s'est parfois étonné qu'il ait fait cette traduction à partir d'une version persane et non de l'original. On en a conclu qu'il ne savait pas le sanskrit. Il ne l'a, en effet, pas appris en Inde. Mais à Paris il a beaucoup travaillé avec la grammaire et le dictionnaire du jésuite Jean-François Pons. Ses commentaires sur les Upanisads révèlent un certain savoir de la langue, même si des erreurs nous font sourire aujourd'hui. L'ignorance du sanskrit n'est pas la vraie raison du recours à la version persane. En fait, si riche que soit déjà la collection de manuscrits sanskrits de la Bibliothèque du roi, les Upanisads n'y étaient pas encore représentées. Et Anquetil possédait seulement l'ouvrage de Dârâ Shukôh dans le persan des mystiques soufis qu'il maîtrisait.
D'autre part cette œuvre représente une interprétation régulièrement moniste, construite en un système philosophique bien organisé, alors que les originaux sont des pièces disparates, témoignages de spéculations philosophiques d'auteurs, de milieux, de temps divers. Anquetil Duperron pouvait approcher par elle une pensée solidement constituée en un monument grandiose. Il recueillait en elle un état de la tradition philosophique de l'Inde qui lui était quasi contemporain. Il a bien compris qu'un tel ouvrage méritait au premier titre d'être répandu en Occident. Comme dans le cas de l'Avesta, il n'a pas fait œuvre de philologue, il a transmis à l'Europe ce qu'il a pu recueillir de plus profond dans la culture de l'Inde, telle qu'on pouvait la rencontrer à son époque. Il a ainsi rempli sa mission de jeunesse dans sa totalité. Cette œuvre de ses dernières années a été l'aboutissement de son voyage.
         Remarquons que sur la page de titre de ce livre il se donne encore le titre " Indico-pleustès ". Ce n'est pas un titre usurpé en regard de ses longues années de résidence dans le Paris intellectuel de son temps. Il a passé, épuisé ces années à lutter pour défendre les idées qu'il s'était formées dans son voyage initial. Et cela a toujours été une lutte héroïque qu'il a menée avec sa capacité d'obstination. Car il reste solitaire dans son siècle et s'est toujours heurté aux idées reçues. Son époque est celle de la conquête de l'Inde, de la formation du colonialisme avec sa cohorte de préjugés. L'abondante littérature de voyages, de rapports de missions politiques, économiques ou religieuses est presqu'unanime dans son jugement d'infériorité de la civilisation de l'Inde. Anquetil Duperron a tout lu et récuse tout en termes de plus en plus mordants au cours des années. Presque seul il a compris quels sont les problèmes les plus graves soulevés par la domination étrangère.
Alors que tout le monde en Europe croit encore à la richesse inépuisable des " Indes florissantes ", il en prévoit l'appauvrissement lent et progressif causé par les entreprises d'exploitation européennes. L'Angleterre se donnait une justification de ses conquêtes et annexions d'immenses territoires en cultivant le mythe de la propriété totale des terres par un despote. Quand elle triomphait d'un souverain, elle prenait sa succession et s'attribuait la propriété du territoire entier.
Anquetil Duperron écrit un ouvrage pour dénoncer ce mythe. Fort de ses observations du pays, de ses connaissances des langues et des sources, à grand renfort d'érudition il présente les véritables principes du gouvernement en Turquie, en Perse et en Inde, il établit l'existence de la propriété individuelle et les limites des pouvoirs en Orient. C'est la Législation orientale publiée en 1778 qu'il dédie " Aux peuples de l'Indoustan " :
" Paisibles INDIENS, antiques possesseurs d'un pays fertile, vous recueilliez tranquillement les fruits qu'il fournissait à vos besoins... Fallait-il que le bruit de vos richesses pénétrât dans un climat où les besoins factices n'ont point de bornes ! Bientôt de nouveaux Etrangers abordent à vos côtes. Hôtes incommodes, tout ce qu'ils touchent leur appartient... La voix de l'équité ne peut se faire entendre. Au moins, MALHEUREUX INDIENS, peut-être apprendrez-vous qu'en deux cents ans un Européen qui vous a vus, qui a vécu avec vous, a osé réclamer en votre faveur, et présenter au Tribunal de l'Univers vos droits blessés, ceux de l'humanité flétris par un vil intérêt. "
         Précurseur de l'anticolonialisme, il a été témoin de la défaite de la France en Inde et de la conquête par l'Angleterre. Il en a conçu à la fois une animosité grandissante au cours des années contre les Anglais et des projets de reconquête de l'Inde sur ces nouveaux dominateurs, pour rendre aux Indiens leurs droits de propriété et de prospérité, en établissant la justice dans de nouveaux modes de relations commerciales avec l'Europe. Il échafaude de tels plans politiques tout au long de sa vie. En 1803 il propose encore un plan d'alliance franco-russe pour intervenir contre l'Angleterre dans une terre aussi lointaine que l'Inde. Avec les années, ses opinions se radicalisent et s'universalisent. Il poursuit tous les préjugés sur les races et les communautés humaines de toutes les régions du globe. Il laissera à sa mort un recueil manuscrit de textes s'échelonnant de 1780 à 1804, publié seulement en 1993, intitulé Considérations philosophiques historiques et géographiques sur les deux mondes. Il y traite principalement de l'Amérique et des peuples du Grand Nord. C'est la réfutation de tous les arguments visant à prouver une hiérarchie des peuples et des cultures.
         Champion de la liberté, il accueillit favorablement les premiers jours de la Révolution française. Mais il n'accepta pas la disparition du pouvoir monarchique. Il acceptait ce dernier, parce que l'histoire lui montrait qu'il avait été de loin le plus fréquent et universel et que donc il était dans la nature des hommes. Il condamnait tous les abus de ce pouvoir. Il s'emporta avec son ardeur obstinée contre la Terreur. Homme d'ordre, il était près d'accepter le gouvernement de Bonaparte. Mais il reconnut vite le despote et l'impie, dans celui qui avait ramené l'ordre intérieur à son bénéfice. Il fut réintégré à l'Académie le 3 janvier 1803. Pendant à peine un peu plus d'un an, il participa aux séances, jusqu'au jour où il démissionna, refusant de prêter le serment de fidélité que Napoléon en accédant à l'empire imposa de nouveau à tous les corps de l'Etat. Dans sa lettre de démission adressée à Chaptal le 28 mai 1804, il donne ses raisons :
         " Je suis homme de lettres, et ne suis que cela, c'est-à-dire un zéro dans l'Etat. Je n'ai jamais prêté de serment de fidélité, ni exercé aucune fonction civile ou militaire : à 73 ans, prêt à terminer ma carrière, qui a été laborieuse, pénible, orageuse, je ne commencerai pas : la mort m'attend, je l'envisage de sang-froid.
         Je suis et serai toujours soumis aux lois du gouvernement, sous lequel je vis, qui me protège. Mais l'âme que le Ciel m'a donnée, est trop grande et trop libre, pour que je m'abaisse et me lie en jurant fidélité à mon semblable.
Le serment de fidélité, dans mes principes, n'est dû qu'à Dieu, par la créature au créateur. D'homme à homme, il a à mes yeux un caractère de servilité auquel ma philosophie indienne ne peut s'accommoder... "

         Cette lettre est son testament. Il s'éteignit quelques mois plus tard le 19 janvier 1805. Cette personnalité qui aimait l'homme mais se heurtait à presque tous les hommes, cette œuvre hors du commun, n'ont pas été reçues aisément par ses contemporains. Le caractère impulsif, rude, obstiné du personnage, les écrits séducteurs mais chargés d'informations techniques et de digressions perpétuelles, la critique mordante, tout en lui présentait un abord difficile.
Mais, somme toute, la République des Lettres le reçut favorablement, si l'on passe sous silence quelques querelles issues de la rivalité franco-anglaise. Il ne fut pas ignoré. Toute l'Europe cultivée l'a reconnu comme savant et l'a consulté, sachant trouver chez lui ou dans ses ouvrages une information de première main et un jugement de qualité scientifique, même après sa mort, jusqu'au milieu du XIXe siècle. Ensuite la postérité l'a traité avec beaucoup moins de justice. Il n'a évidemment jamais été oublié par les orientalistes qui lui rendent régulièrement hommage. Mais le modèle du voyage scientifique a vite été oublié. Sa voix clamant la défense de l'Inde contre l'exploitation et les préjugés coloniaux s'est élevée dans le vide.
         Sa lucidité lui avait fait prévoir son destin de grand homme oublié. Avec une exception cependant. Il a longuement plaidé pour la création d'institutions vouées à la connaissance de l'Orient, d'abord à l'enseignement des langues, puis à la fédération des chercheurs. Il a salué, non sans quelque envie, la fondation de la Royal Asiatic Society de Calcutta en 1784. Il a surtout rapporté un rêve destiné à épargner à ses émules les difficultés qu'il avaient rencontrées durant son voyage, celui d'une " Académie ambulante " qui pourvoirait aux besoins matériels et intellectuels des académiciens dans le temps de leurs voyages, puis soutiendrait lors de retours périodiques la rédaction et la présentation des nouvelles connaissances qu'ils auraient acquises. Mais il ajoute une conclusion pessimiste : " Vaine espérance, projet chimérique ! Mon académie n'existera jamais et les hommes accoutumés à leurs erreurs ou effrayés du travail que demanderaient de pareilles recherches, se nourriront de systèmes, de portraits de fantaisie et continueront de tout étudier, de tout connaître, excepté l'homme. "

         En réalité, sur ce point, sa voix a été entendue par les orientalistes, en particulier à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans le cercle de laquelle se forma l'idée de l'Ecole des langues orientales créée de son vivant en 1795, puis celle de la Société Asiatique de Paris fondée en 1822, enfin de l'académie ambulante qu'est l'Ecole française d'Extrême-Orient établie en 1900. Il est juste que deux cents ans après sa mort l'on rende encore un hommage à celui qui, même par ses chimères, a rendu de si grands services à l'orientalisme.