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MAZARIN,
HOMME D'ÉGLISE
PAR
M. JEAN DELUMEAU
MEMBRE DE LACADÉMIE
(extrait des Comptes rendus de lAcadémie des Inscriptions
et Belles-Lettres, fasc. IV, nov.-déc. 2002)
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Il
est précisé sous le fronton de l'ancienne chapelle du "
Collège des quatre nations ", où nous nous trouvons
ce soir, qu'elle a été élevée en même
temps que le Collège, grâce à un " cardinal de
la Sainte Église Romaine " (S.E.R) qui voulut y être
enterré. Nous savons tous que Mazarin était cardinal. Mais
il n'est pas inutile, en ce quatrième centenaire de sa naissance,
que nous nous interrogions, du point de vue historique, sur l'importance
que ce titre a revêtu dans sa carrière et dans sa vie, même
s'il est vrai que c'est surtout à l'homme politique que la France
est redevable.
Une
première remarque s'impose : Mazarin s'inscrit à l'intérieur
d'une série. Dans la situation de chrétienté d'autrefois
il n'était pas anormal que des hommes d'Église fussent premiers
ministres. Avant Mazarin le cardinal Georges d'Amboise l'avait été
de Louis XII et Richelieu de Louis XIII. Au XVIIIe siècle Fleury
le sera de Louis XV. L'Angleterre du XVIIe siècle connut une situation
assez comparable, Charles Ier ayant fait de l'archevêque de Canterbury
Laud, l'un de ses principaux ministres qu'on a parfois surnommé
le " Richelieu anglais ".
Deuxième
fait important : Mazarin, bien que né (presque par hasard) dans
les Abruzzes, a reçu une éducation romaine. Son père,
il est vrai, d'origine sicilienne, était à Rome majordome
des princes Colonna qui lui firent épouser une noble romaine et
le jeune Giulio Mazzarini fut, comme les enfants de la famille Colonna,
élève du célèbre " Collegium Romanum
" des jésuites. Il étudia ensuite pendant deux ans,
encore avec un Colonna, à l'université d'Alcala de Henarès
où il apprit l'espagnol -ce qui lui fut plus tard très utile
auprès d'Anne d'Autriche; puis il revint à Rome où
il fut reçu docteur en " l'un et l'autre droits ".
La
carrière de Mazarin fut donc d'abord romaine et, même s'il
devint ensuite un serviteur incontestablement fidèle de la monarchie
française, il conserva des goûts et un style de vie romains
et son habileté diplomatique doit beaucoup à la formation
qu'il avait reçue à la cour pontificale. Mazarin fut un
pur produit de la Rome baroque dont la culture et le décor s'éloignaient
de la raideur dogmatique et artistique des deux grands papes de la Contre-Réforme
que furent dans la seconde moitié du XVIe siècle Pie V et
Sixte Quint.
À partir de 1623
et pendant seize ans la carrière de Mazarin se déroula essentiellement
au service de la diplomatie pontificale, en particulier comme négociateur
dans la difficile succession de Mantoue et comme nonce à Paris.
Ces missions le mirent en rapport dès 1630 avec Richelieu et Louis
XIII qui apprécièrent son charme, son intelligence son habileté,
sa puissance de travail et la générosité de ses cadeaux.
Richelieu, grand collectionneur, le mit de plus en plus à contribution
pour réaliser en Italie des acquisitions d'antiques et autres uvres
d'art destinées à son palais parisien et à son château
du Poitou. Lorsque, en 1639, Mazarin, appelé par Louis XIII et
Richelieu, quitta définitivement Rome pour la France, il fit embarquer
" 50 statues antiques de marbre et d'autres gentillesses... pour
les donner à Sa Majesté Chrétienne, au Seigneur cardinal
de Richelieu et aux autres grands de cette cour ".
À Rome, Mazarin
avait vécu jusque-là dans l'entourage des cardinaux-neveux
successifs, à la fois ministres des papes et grands amateurs d'oeuvres
d'art. L'un d'eux, Antonio Baberini, fut son principal padrone romain.
Son exemple l'a certainement marqué. Avant même d'être
promu cardinal mais déjà au service de la France Mazarin
acheta à Rome le prestigieux palais Bentivoglio qui aurait pu lui
servir de lieu de repli en Italie en cas de nécessité mais
où, en fait, il n' a pas vécu, conservant toutefois d' étroites
relations avec la ville des papes où il avait des agents et son
père.
Un de ses proches lui
écrivait lors de cet achat : " Ce palais est le plus beau
de Rome ; mais, à vrai dire, plus celui d'un grand cardinal que
celui d'un prélat ". À quoi Mazarin répondit
: " servant un grand roi et jouissant de la protection de Son Eminence
le cardinal-duc (de Richelïeu), je crois ne pas devoir entreprendre
des choses ordinaires ". En fait Mazarin, qui reçut en 1639
des " lettres de naturalité " françaises, espérait
certainement devenir bientôt cardinal. Ce qui effectivement advint
dès 1641 sur proposition de Richelieu. Or en 1630 Urbain VIII Barberini
avait octroyé aux cardinaux le titre d'" éminentissimes
" qui faisait d'eux sur le plan protocolaire des princes de l'Église
et les égaux des rois ou chefs de gouvernement. Être cardinal
constituait donc une promotion considérable, même pour un
ministre et, le cas échéant, une brillante position de repli:
Un cardinal était quasiment intouchable. C'est pourquoi les ennemis
de Mazarin, au temps de la Fronde, demandèrent au Pape de l'appeler
à Rome, de lui faire un procès et de le priver de son cardinalat.
Si cette procédure avait abouti, Mazarin ne s' en serait sans doute
pas relevé.
À
l'époque il n'était pas nécessaire d'être prêtre
pour devenir cardinal. Mazarin reçut seulement la tonsure (en 1632)
qui faisait de lui un " clerc " et lui permettait de se faire
conférer des bénéfices ecclésiastiques. Peu
après Urbain VIII le fit prélat (monsignore) avec obligation
de porter la soutane et l'intégra au collège des "
protonotaires apostoliques ". Ceux-ci avaient peu d'obligations mais,
dans les cérémonies romaines, ils venaient à égalité
avec les évêques. Cardinal en 1641, Mazarin, bénéficiant
de dispenses constamment, mais souvent tardivement renouvelées,
n'effectua pas la visite ad limina, ne reçut jamais les ordres
même mineurs, ni l'anneau de cardinal, ni le chapeau, ne prit jamais
possession de son titulus (le vieux sanctuaire de Rome affecté
à chaque cardinal). Le pape dut lui envoyer la " barrette
rouge " que Louis XIII lui remit solennellement le 26 février
1642 dans la cathédrale de Valence. Mazarin ne s'est donc habillé
de pourpre qu'à partir de quarante ans et il aurait pu, comme d'autres
le firent en son temps, renoncer au cardinalat pour se marier. En revanche
son frère Michele, dominicain, lui aussi cardinal, était
prêtre et fut archevêque d'Aix-en-Provence.
Résumons : Mazarin
fut au service de la diplomatie papale jusqu'en 1639. Il resta ensuite
" romain " aux yeux de l' administration pontificale. Mais ses
" lettres de naturalité " donnaient à cet étranger
le droit de posséder, d'acquérir et de léguer des
biens et des revenus en France, y compris des bénéfices
ecclésiastiques. La première abbaye que Mazarin reçut
en commende fut celle de Saint Médard de Soissons.
En
un temps où l'Église et l'État, dans le système
de chrétienté , étaient imbriqués l'une dans
l'autre Mazarin, premier ministre du roi de France, eut évidemment
à prendre des décisions ayant des incidences religieuses.
On peut globalement affirmer que, dans ce type de difficultés,
son souci majeur fut celui de l'autorité royale et de la tranquillité
de l'État et que son statut d'homme d'Église ne fut jamais
sa première considération, soit dans la politique extérieure,
soit dans les affaires intérieures.
S'agissant de la première,
il continua l'action de Richelieu et, durant la guerre de Trente ans,
puis dans le conflit avec l'Espagne, au grand dam du parti dévot
en France, il maintint les alliances protestantes, s'entendant même
avec le régicide Cromwell pour mettre un terme à la guerre
contre l'Espagne : ce qui scandalisa beaucoup de catholiques. Dans les
négociations qui conduisirent aux traités de Westphalie
il considéra Innocent X Pamphili, il est vrai pro-espagnol et qu'
il détestait, comme quantité négligeable, imposa
le français comme langue diplomatique à la place du latin
et fit triompher un statut de l'empire qui consacrait la consolidation
du protestantisme en Allemagne, le calvinisme y étant, en outre,
reconnu désormais officiellement à côté du
luthéranisme. Le pape protesta en vain. Comme son maître
Richelieu qui, lui, était évêque, Mazarin fit donc
passer ce qui lui paraissait l'intérêt de la France avant
celui du catholicisme.
De même, à
l'intérieur, son attitude dans les questions religieuses fut essentiellement
dictée par la volonté de faire respecter le pouvoir royal.
Dans la mesure où les protestants, vaincus militairement depuis
la Paix d'Alès (l629), faisaient désormais preuve de fidélité
envers le roi, il ne chercha pas à les faire rentrer dans le giron
de l'Église romaine. En 1643 et, encore en 1652 (en pleine Fronde),
il fit renouveler l'Édit de Nantes par déclarations royales.
Dans celle de 1652 on pouvait lire : " nos sujets de la Religion
Prétendue Réformée nous ont donné des preuves
de leur fidélité, notamment dans les circonstances présentes,
dont nous demeurons très satisfait ". Sept ans plus tard,
au moment du synode réformé de Loudun, Mazarin écrivit
aux délégués : " Je vous prie de croire que
j'ai une grande estime pour vous, étant de si bons et si fidèles
serviteurs du roi ". Quelles qu'en fussent les raisons, guerre à
l'extérieur, troubles à l'intérieur, relative indifférence
personnelle, Mazarin resta sourd aux demandes de l'assemblée du
clergé de France qui, en 1651, avait suggéré une
tactique au gouvernement pour que " ce mal " (le protestantisme)
ne fasse pas de progrès : si le roi ne peut " l'étouffer
tout d'un coup ", qu'il le rende " languissant " et le
fasse " périr peu à peu par le retranchement et la
diminution de ses forces ". Mazarin fit de Bartélemy Hervart,
homme d'affaires depuis longtemps en relation avec lui, un contrôleur
général des finances. Or Hervart était protestant
et refusa d'abjurer. Toutefois certains indices conduisent à se
demander si, à la fin de son gouvernement, Mazarin, désormais
assuré de la paix intérieure et extérieure, ne songeait
pas à une application plus rigoureuse de l'édit de Nantes.
Quoiqu'il en soit, ce
n'est pas au protestantisme que Mazarin se heurta, mais au jansénisme.
Il n'avait, certes, aucun penchant personnel pour le rigorisme, notamment
celui des jansénistes. D'autre part, il ne semble pas avoir eu
le goût des discussions théologiques. Quand il qualifia le
jansénisme de " calvinisme rebouilli ", il ne retenait
que la doctrine de la prédestination sans voir que les jansénistes
maintenaient les sept sacrements, les rites et la hiérarchie de
l'Église romaine. Mais Mazarin, politiquement, rencontra le jansénisme
sur sa route, Car il lui parut plus ou moins lié aux cercles frondeurs,
donc dangereux pour la paix publique et l'autorité du roi. Aussi
bien Richelieu avait-il fait emprisonner Saint-Cyran, ami de Jansénius
et de la famille Arnauld et favorable à une politique extérieure
pro-espagnole. Mazarin libéra Saint-Cyran qui mourut bientôt.
Mais, durant les Frondes successives, Mazarin dut constater que, si les
défenseurs déclarés de l'Augustinus n'étaient
pas eux mêmes frondeurs, leurs amis l'étaient, à commencer
par son ennemi personnel, Paul de Gondi, bientôt cardinal de Retz.
Mazarin rangea donc les jansénistes parmi les contestataires de
l'autorité royale.
Mais
il avait une autre raison de les combattre. A une époque où
ses relations avec Rome étaient détestables en raison de
la continuation de la guerre avec la catholique Espagne il trouvait dans
le conflit doctrinal avec les jansénistes une occasion de faire
une bonne manière au pape et de diminuer ses rancoeurs à
l'égard de la politique française. Aussi appuya-t-il la
demande du syndic de la Sorbonne et de 93 évêques français
qui, en 1651, souhaitèrent voir Rome se prononcer sur cinq propositions
tirées de l'Augustinus et, à leurs yeux , suspectes d'hérésie.
Mazarin fut ravi de voir ces propositions condamnées par la bulle
cum occasione de 1653 et il fit immédiatement le nécessaire
pour que la bulle fût reçue en France. À quoi les
jansénistes répondirent par la distinction du droit et du
fait : les cinq propositions sont bien hérétiques, mais,
dirent-ils, nous ne les trouvons pas dans le livre de Jansénius.
D'où l'idée
de faire signer aux prêtres, religieux et religieuses et même
aux enseignants laïcs un " formulaire " d'obéissance
aux décisions romaines sur les cinq propositions. Mazarin réunit
en 1655 une quinzaine d'évêques qui proposèrent ce
formulaire, lequel fut approuvé par l'assemblée du clergé
de France en 1656 et par le pape l'année suivante. Il est vrai
qu'il ne fut vraiment exigé qu'après la mort de Mazarin
qui, sans doute impressionné par le succès des Provinciales,
semble avoir pris du champ par rapport au problème janséniste
dans les dernières années de sa vie. Mais, auparavant, il
avait tout de même contribué à poser une bombe à
retardement dans ce conflit religieux.
L'attitude
de Mazarin face au jansénisme est à rapprocher de sa défiance
à l'égard de la Compagnie du Saint-Sacrement. Créée
vers 1630 par le duc de Ventadour, celle-ci voulait promouvoir le culte
de l'eucharistie, suivre les consignes du concile de Trente, secourir
les pauvres, lutter contre la prostitution et toutes les formes d'immoralité.
Saint Vincent de Paul, saint Jean Eudes, Bossuet notamment en firent partie.
Mais, " pour se conformer à la vie cachée de Jésus-Christ
au Très-Saint Sacrement " et pour fuir tout amour propre la
société voulait rester secrète. En outre, elle était
surtout composée de laïcs, plus difficiles à contrôler
que des ecclésiastiques. Vers 1660 elle émit des critiques
sur le style de vie de Mazarin. Celui-ci fit prendre par le Parlement
un arrêt qui interdisait toute réunion à Paris sans
l'autorisation du roi. La compagnie disparut définitivement en
1666. On sait, par ailleurs, que les rapports entre Mazarin et saint-Vincent-de-Paul
ne furent pas excellents. M. Vincent souhaitait, dans l'esprit du concile
de Trente, que les candidats aux fonctions ecclésiastiques fussent
animés de motivations seulement spirituelles. Mais, selon le concordat
de Bologne de 1516, c'est le roi de France qui choisissait les titulaires
de la plupart des évêchés et abbayes du royaume. Richelieu
avait créé un " Conseil de conscience " pour s'occuper
de l'ensemble des affaires ecclésiastiques et, notamment, des candidatures
aux charges épiscopales et abbatiales. M. Vincent y fut nommé.
Devenu régente, Anne d'Autriche maintint ce conseil auquel participait,
bien entendu, Mazarin. Mais le cardinal se méfiait du fondateur
des Lazaristes, selon lui, trop lié avec Paul de Gondi et trop
écouté d'Anne d'Autriche. En outre, sa stratégie
de nominations ecclésiastiques ne rejoignait pas les idéaux
de M. Vincent. Il s'arrangea donc pour réunir de plus en plus rarement
le Conseil de conscience, en fait pour en écarter quelqu'un qui
venait en travers de ses projets.
C'est ici le lieu de rappeler
que Mazarin, imitant Richelieu, accumula un nombre impressionnant de bénéfices
ecclésiastiques. On l'a surnommé " le cardinal aux
vingt-cinq abbayes ". Parmi celles-ci figuraient notamment, lors
de sa mort, les plus célèbres et les plus riches du royaume
: Saint-Denis, Cluny, Saint-Médard de Soissons Moissac, Saint-Etienne
de Caen, La Chaise-Dieu, Saint-Germain d'Auxerre, Saint-Honorat de Lérins.
Il s'agit d'un record dans l'histoire de France.
Plusieurs indices conduisent
à penser qu'à la fin de sa vie Mazarin songea à devenir
prêtre, à un moment où la Paix des Pyrénées
avait porté sa gloire au zénith et où il avait réussi
à réconcilier les deux grandes puissances catholiques. Prêtre,
il aurait pu se faire élire pape à un prochain conclave.
Alexandre VII était en mauvaise santé et Mazarin avait ses
chances. Mais Alexandre VII vécut jusqu'en 1667 et Mazarin, au
contraire, mourut dès 1661 à cinquante-neuf ans.
A bien des égards
Mazarin est une énigme et tout jugement simpliste sur l'homme me
paraît anti-historique. Ainsi, abbé commendataire de Cluny,
il essaya réellement mais, il est vrai, sans succès d'y
rétablir la discipline monastique. Sa vie privée a, bien
sûr, fait l'objet de " mazarinades ", mais contradictoires
entre elles. Tantôt on l'a accusé en termes orduriers d'
être l' amant d' Anne d' Autriche, tantôt au contraire on
a raillé sa virilité défaillante. Sur le sujet de
la vie privée de Mazarin la modération du cardinal de Retz
peut surprendre. Il semble pencher pour l'opinion de Mme de Chevreuse
qui jugeait qu'il n'y avait entre le cardinal et Anne d'Autriche qu'une
" liaison intime d'esprits ".
La note dominante des
" mazarinades " est autre. Elle porte sur la " tyrannie
" exercée par un étranger " lâche, ingrat,
perfide et voleur ", " perturbateur du repos public " et
" infracteur des lois ". Selon Paul de Gondi " il porta
le filoutage dans le ministère ". Il ajoute que " le
fort de M. le cardinal Mazarin était proprement de ravauder, de
donner à entendre, de faire espérer ; de jeter des lueurs
(et) de les retirer ; de donner des vues (et) de les brouiller ",
autrement dit, de promettre sans tenir ses promesses.
Toujours selon le cardinal
de Retz Mazarin " se moqua de la religion ". Lourde accusation.
Ce que l'on peut constater avec plus de retenue est que le grief de "
machiavélisme " vint sous la plume de ses détracteurs.
Ce terme péjoratif, apparu en français à la fin du
XVIe siècle aussi bien sous des plumes protestantes que sous des
plumes catholiques, signifiait le cynisme politique plaçant la
raison d'État avant la morale chrétienne. Le parti pro-espagnol
l'utilisa contre Richelieu et Mazarin. En France, l'un des principaux
défenseurs du comportement machiavélique fut Gabriel Naudé,
auteur en 1639 de Considérations politiques sur les coups d'État.
Dans ce livre Naudé affirmait que ce qu' interdit la justice "
naturelle, universelle, noble et philosophique " est parfois requis
pour le bien de l'Etat. Or Naudé était l'un des proches
de Mazarin et son bibliothécaire. En outre Mazarin, que Louis XIII
avait choisi comme parrain de son fils, désigna parmi le précepteurs
du jeune Louis XIV Naudé et La Mothe Le Vayer qui, l'un et l'autre,
appartenaient au cercle des " libertins érudits ".
On
n'a donc pas fini de se poser la question de la religion de Mazarin, un
dossier rempli d'éléments contradictoires entre eux. Car
l' iconographie religieuse prédominait dans sa riche collection
de tableaux. Mais elle était minoritaire dans les sculptures, les
tapisseries et l'orfèvrerie. Les " nudités " de
certaines oeuvres exposées chez lui choquèrent certains
frondeurs et, plus encore, son légataire universel le duc Mazarin,
qui, en 1670, animé d'une sainte fureur et armé d'un marteau,
en fit un massacre. Mais on aurait pu agir pareillement dans le palais
romain des cardinaux Farnèse au début du XVIIe siècle.
Sur les derniers jours de Mazarin nous possédons un récit
précieux qui dormait dans les archives de Rome et qui n'a été
redécouvert qu'en 1955. Il fut rédigé par un théatin
italien vivant à Paris, le P.Bissaro, en qui Mazarin avait toute
confiance. Ce récit n'était pas destiné à
la publication. Il a été révélé par
Raymond Darricau et Madeleine Laurain-Portemer. Le P. Bissaro déclare
dans sa Relation : "S.E. a toujours vécu en France avec une
dignité et une intégrité telles que jamais personne
n'a pu la taxer de grave scandale et cette justice, ses ennemis eux- mêmes
la lui rendent. Mais, comme elle était toujours distraite par les
affaires politiques et les très lourdes occupations de la guerre,
elle ne paraissait pas s'acquitter d'une manière satisfaisante
des manifestations vraies de la piété à laquelle
elle était tenue de par sa condition ecclésiastique. Toutefois
au fond de son coeur, elle eut toujours des sentiments solides de piété...
". Bissaro, voyant que Mazarin, déjà sérieusement
malade (sans doute d'un dème pulmonaire), se faisait un peu
trop lire des ouvrages " de navigation et d'histoires étranges
", lui conseilla des livres de spiritualité, notamment ceux
de Louis de Grenade qu'on lui lisait en espagnol langue que Mazarin affectionnait.
Le cardinal, qui garda sa lucidité jusqu'au bout, reçut
en toute conscience les sacrements de l'Église catholique--confession,
extrême-onction, viatique. Il embrassa tous ses proches, "
le visage serein et égal en se recommandant à leurs prières
". Une mort classique au grand siècle.

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