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QUAND LES
ANGLAIS PARLAIENT FRANÇAIS
PAR
M. ANDRÉ CRÉPIN
MEMBRE DE LACADÉMIE
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L’Institut de France célèbre le centenaire de l’Entente
cordiale par une exposition, au château de Chantilly, de ses trésors
anglais, du XVIIIe et du XIXe siècles. Je vous propose aujourd’hui
de revisiter l’époque médiévale, quand les
Anglais parlaient français. La vérité oblige à
préciser : « quand certains Anglais parlaient un certain
français ». Ces restrictions indiquent la double série
de problèmes, sociaux et linguistiques, que nous allons rencontrer.
« L’Angleterre est une île », ce qui signifie
une forteresse quasi inviolable comme le déclame Jean de Gand dans
la célèbre tirade de Shakespeare, ou bien la cible de maintes
migrations, un carrefour de civilisations.
Une excursion sur les côtes françaises de la Manche
souligne la proximité de l’Angleterre. Les flots emmenèrent
Guillaume à la conquête de l’Angleterre en 1066, les
flots nous apportèrent d’Angleterre la libération
en 1944. Les musées du débarquement des forces alliées
voisinent avec celui de la Tapisserie de Bayeux, qui déroule le
récit de la Conquête de 1066.
1066 est une date fondatrice pour l’Angleterre. Les souverains
anglais se comptent à partir de Guillaume Ier. En 1066, à
la mort d’Édouard le Confesseur, l’Angleterre se trouve
devant trois avenirs possibles : redevenir royaume scandinave comme sous
le règne récent de Cnut, ou bien continuer son indépendance
anglo-saxonne, ou encore se rattacher à la Normandie d’où
Édouard le Confesseur est venu. Un carambolage élimine en
moins de trois semaines les prétendants norvégien et anglo-saxon,
et donne la victoire à Guillaume. L’Angleterre voit désormais
son destin étroitement lié à celui de l’Europe
continentale. L’avènement de la dynastie Plantagenêt
en 1154 élargit le royaume et l’horizon : Henri II Plantagenêt,
grâce à son mariage avec Aliénor d’Aquitaine,
règne des confins de l’Écosse à ceux de la
Navarre. Même si son fils Jean perd la Normandie, et l’Anjou,
et le Maine, et la Touraine, et le Poitou (sauf La Rochelle), l’Angleterre
reste continentale par la Guyenne, et, à partir de 1272, par le
Ponthieu. La mort sans héritier du dernier roi capétien
en 1328 donne à Édouard III, irrité de l’alliance
franco-écossaise et de l’ingérence française
dans les Flandres, l’occasion de réclamer la couronne de
France en tant que neveu du défunt, alors que Philippe de Valois,
choisi par les Français, n’est que le cousin. C’est
le début d’une longue suite d’expéditions des
Anglais contre la France, connue sous le nom de Guerre de Cent Ans (en
gros de 1337 à 1475). Après les victoires de l’Anglais
Henri V, les Français se resaisissent et boutent les Anglais hors
de France (sauf de Calais, qui restera anglais près de deux siècles.
On appelle le français des Anglais l’anglo-normand.
Ce terme composé n’est pas heureux, la langue n’étant
ni anglaise ni normande. Il serait préférable de parler
de « français d’Angleterre » ou, si l’on
étend le domaine à l’Irlande, de « français
insulaire », mais il est vain de lutter contre l’usage : allons-nous
débaptiser le département du Var parce que le Var n’y
coule pas ?
La nature et le statut du « français d’Angleterre
» ont évolué au cours des cinq siècles de notre
enquête. Je distinguerais plusieurs variétés de langue
française utilisés en Angleterre, qui ne vont pas sans chevauchements.
Les Normands de la Normandie de Guillaume n’avaient plus
de scandinave que le nom. Ils avaient achevé leur assimilation
au contexte continental : ils étaient chrétiens et parlaient
latin et français, du moins une ou plusieurs variétés
de français. Les conquérants francophones qui s’installèrent
en Angleterre constituaient une minorité, mais une minorité
dominante.
Le mariage des conquérants avec des Anglaises et surtout
le recrutement de nourrices originaires de la région, donc anglophones,
firent que le français cessa d’être la langue maternelle,
la langue spontanée, des descendants de cette génération.
Il faut néanmoins ne pas oublier le renouvellement des francophones
à la cour des rois et des seigneurs. Tous les rois d’Angleterre
depuis Henri II (couronné en 1154) jusqu’à Henri VI
(mort en 1471) inclus, c’est-à-dire pendant plus de trois
siècles sans interruption, épousèrent des princesses
francophones, des Éléonore ou Aliénor, des Isabelle,
Marguerite, Catherine. Ces princesses amenaient avec elles une suite nombreuse.
Au XIIIe siècle, l’influence de la parentèle d’Éléonore
de Provence, épouse d’Henri III, conjuguée à
celle des Lusignan, demi-frères du roi, alimenta la grogne des
barons anglais contre les conseillers étrangers. Par une ironie
de l’histoire, ces barons anglais eurent pour chef un étranger,
Simon de Montfort.
La catégorie des travailleurs, les laboratores,
le Tiers État, comprenait un bon nombre d’immigrés
francophones. Les parents de saint Thomas Becket étaient de ce
nombre : son père était originaire de Rouen, et sa mère,
de Caen. Les immigrés se regroupaient en quartiers entiers. Plus
tard, vers 1340, Chaucer naîtra à Londres dans le quartier
des négociants en vin. Il y prendra l’habitude de contacts
avec des étrangers, de France, des Flandres, d’Espagne, d’Italie.
Mais ses compatriotes, appauvris par la peste et la guerre, attribueront
une partie de leurs maux à ces mêmes étrangers et
ils les pilleront et ils les tueront, lors des émeutes de 1381.
Le français des gens d’Église n’est pas
à sous-estimer. Certes le latin est la langue officielle de l’Église
catholique romaine, mais le français est reconnu comme autre langue
internationale. Certains ecclésiastiques anglais connaissaient
mal le latin. Des anecdotes rapportées par Gerald de Galles montrent
leurs bévues grotesques. Il n’est donc pas surprenant que,
dans un procès de canonisation en 1307, une bonne partie des témoins
anglais, ecclésiastiques comme laïques, qui maîtrisaient
mal le latin, aient été autorisés à utiliser
le français.
Les religieux augustins, dominicains et franciscains ont souvent
recours au français. Leurs recueils, pour les aider à rédiger
des sermons attrayants, contiennent traités, historiettes, poèmes
et chansons dans les trois langues, latin, français, anglais. Chaucer,
dans l’un de ses Contes de Canterbury, met en scène
un frère qui émaille ses propos de formules françaises.
Le vocabulaire français s’est imposé là
où la technique française s’imposait.
Le domaine le plus évident est celui du français
juridique qui a longtemps été de règle en Angleterre.
C’était un français codifié, aux formules figées,
si bien que se multiplièrent des manuels. Ils portent tous le même
titre, La court du baron. Le premier manuel de droit rédigé
en anglais ne paraîtra qu’au XVIe siècle. Certains
juristes anglais, en plein XVIIIe siècle, regretteront la disparition
de l’usage du français. Il semble que le français
possède des vertus juridiques puisque certains de nos contemporains,
et même de l’Institut, proposent d’en faire la langue
juridique officielle de l’Union Européenne. Le droit anglais
actuel garde encore maintes empreintes françaises. Il convient
cependant de nuancer le circuit prétendu francophone des procès
: les actes définitifs étaient rédigés en
latin, et les interrogatoires, en grande partie, se déroulaient
en anglais, avant d’être transcrits en français. Cette
transcription n’était nullement verbatim.
Les textes en français d’Angeleterre, textes continus
ou listes de vocabulaire, concernent de nombreux autres domaines, qui
vont de l’économie domestique au commerce maritime et à
l’héraldique (ainsi les termes du blason et les devises :
« Dieu et mon droit » devise des souverains anglais, «
Honni soit qui mal y pense » devise de l’Ordre de la Jarretière).
De nombreuses archives montrent une langue mixte ou macaronique.
On trouve un peu partout des embryons de créole.
Ma dernière catégorie de français d’Angleterre
est le français cultivé, au double sens de développé,
cultivé plus ou moins artificiellement, comme en parle d’une
plante cultivée, et de typique d’un certain niveau d’éducation
et souvent d’importance sociale, comme dans l’expression «
une personne cultivée ».
Outre les francophones de naissance, de moins en moins nombreux
en Angleterre médiévale, se multiplièrent les francophones
par apprentissage. Les écoliers, les étudiants devaient
apprendre le français, et même l’utiliser comme langue
d’explication du latin - jusque vers le milieu du XIVe siècle.
Parmi les pèlerins des Contes de Canterbury de Chaucer
figure une Prieure, qui s’efforce d’avoir les belles manières
de la haute société. Je cite, en traduisant :
Elle avait pour nom Dame Églantine,
Chantait à merveille hymnes et matines
Qu’elle entonnait savammment par le nez.
Elle parlait un français des plus raffinés,
Le français qu’on apprend à Stratford-atte-Bow
Car du français de Paris elle ignorait le moindre mot.
Il coexistait donc en Angleterre deux types de langue française.
Le premier type est une langue vernaculaire, c’est-à-dire
parlée et parlée spontanément, nullement dépendante
de l’écrit. L’autre est une langue seconde, qu’on
apprend, qu’on apprend bien en allant en France, mal en se contentant
du premier type, vernaculaire. Le témoignage de Gerald de Galles
est net : il associe latin et français, les deux langues du savoir
et du pouvoir, langues qu’il faut apprendre pour s’assurer
une bonne situation. Encore faut-il apprendre le français de France,
« élégant, travaillé, fort éloigné
de la mixture grossière, rude feculentum, du français
des Anglais ». La mixture est celle des clercs tout autant que des
commerçants et artisans. Les glossateurs de textes latins qui,
dans leurs équivalents, mélangent anglais et français
illustrent cette hybridation.
En fait le français d’Angleterre oscille entre deux
statuts : celui du latin, langue savante, langue de prestige, et celui
de l’anglais, langue de la vie quotidienne.
Trois phénomènes historiques vont précipiter
le déclin, au XIVe siècle, du français utilisé
en Angleterre.
Le premier est l’émergence des classes moyennes. La
promotion de la famille Chaucer en est un exemple. L’arrière
grand-père du poète était marchand de vin à
Ipswich, port au nord-est de Londres. Le grand-père du poète
vint s’établir à Londres. Le père de Chaucer
reçut la mission d’accompagner le roi en Flandres, probablement
à cause de ses relations commerciales. Geoffrey Chaucer, le poète,
eut une carrière au service des princes et du roi. Chaucer ne fut
pas chevalier (sinon au titre temporaire de membre du Parlement) mais
son fils Thomas le devint et sa petite-fille, Alice, épousa l’héritier
d’une des plus nobles maisons et devint duchesse de Suffolk. La
classe moyenne, favorisée par les rois contre les prétentions
de la noblesse, se démarquait volontiers de cette dernière
en employant l’anglais et non le français. On doit aux riches
marchands contemporains de Chaucer des recueils comprenant des œuvres
en latin, en français mais surtout en anglais.
La seconde raison du déclin de l’usage du français
fut les vagues de « peste noire ». La diminution de la population
agricole bouleversa le marché du travail. Les paysans, conscients
d’une demande de main d’œuvre non satisfaite, réclamèrent
une hausse de salaire. Les seigneurs et le Parlement essayèrent
de bloquer les revendications. D’où les révoltes de
1381. Les révoltés étaient soulevés par les
prêches de curés partageant leur vie et leurs problèmes,
et ils se répétaient des slogans - tout cela en anglais,
parce que les paysans parlaient anglais et se défiaient du français
de leurs maîtres. L’anglais apparut comme la langue authentique
du peuple. La leçon ne fut pas perdue pour les partisans de la
traduction de la Bible en anglais.
Troisième raison du déclin de l’usage du français
en Angleterre : la Guerre de Cent Ans. L’ardeur d’Édouard
III à réclamer la couronne de France développa, en
Angleterre comme en France, le sentiment patriotique. Conscients de leur
anglicité, les Anglais, au XIVe siècle, n’eurent plus
honte de leur langue anglaise. En 1337, Édouard III ayant convoqué
le Parlement pour débattre des alliances contre Philippe de Valois,
un clerc prit la parole - et en anglais, « afin, écrit Froissart
dans ses Chroniques, de se faire mieux comprendre de tout un
chacun car on s’exprime toujours mieux dans la langue de son enfance
». Le français était tellement délaissé
que, cette même année 1337, le Parlement dut obliger nobles
et bourgeois à faire apprendre le français à leurs
enfants pour les rendre plus aptes à guerroyer en France. En 1362
l’anglais fut reconnu comme langue officielle des débats
au Parlement.
Les œuvres littéraires en anglais se multiplièrent
dans la seconde moitié du XIVe siècle.
L’œuvre de Chaucer illustre magnifiquement le passage
d’une Angleterre partiellement francophone à une Angleterre
fièrement anglaise. Ses contemporains et ses successeurs ne s’y
sont pas trompés et ils ont salué en lui le père
de la poésie anglaise. Il est vraisemblable que le jeune Chaucer
a d’abord composé des poésies amoureuses en français.
La Bibliothèque de l’Université de Pennsylvanie possède
un recueil de poésies en français probablement assemblé
par Oton de Grandson. À côté de poésies que
l’on sait avoir été composées par Machaut,
Froissart, Grandson et autres poètes du Continent, on trouve des
poésies marquées des initiales Ch : ces poésies,
en français, pourraient bien être de Chaucer. En pleine Guerre
de Cent Ans les chevaliers-poètes formaient comme un cercle supranational.
Un des innombrables reportages sous forme de ballades d’Eustache
Deschamps nous montre la complicité amusée mais non sans
danger des poètes : c’est la visite de Deschamps à
Calais, occupé par les Anglais, sous la protection goguenarde du
Savoyard Grandson.
Le génie de Chaucer, fils, petit-fils, arrière-petit-fils
d’importateurs de vins, fut d’importer thèmes et termes
du Continent en prenant soin de les mettre au goût anglais. Il fut,
pour citer le refrain d’une ballade de Deschamps, « Grand
translateur, noble Geoffroy Chaucer ». Conscient de la pauvreté
en rimes de l’anglais par rapport au français, il ne chercha
pas à rivaliser avec la virtuosité qui allait devenir de
l’acrobatie chez les grands rhétoriqueurs francophones. Son
idéal, très anglais, fut d’équilibre et de
bon sens, allant jusqu’au compromis et à l’ambiguïté.
L’Angleterre médiévale plurilingue offre donc
un terrain riche en enseignements linguistiques. Je limiterai mes remarques
à quatre types de rapports : entre plurilinguisme et niveaux de
langues, entre français insulaire et français continental,
français insulaire et anglais, fonds germanique et greffe romane.
L’Angleterre médiévale utilisait principalement
trois langues : le latin, le français et l’anglais - «
principalement » car d’autres langues se manifestaient : celtique
au nord et à l’ouest, scandinave au nord et à l’est,
et les négociants apportaient leurs dialectes italiens ou flamands,
et les Juifs leur langue et leur écriture hébraïque.
Le latin est la langue noble - langue du salut, du savoir, et de
la mémoire administrative. Dans l’Angleterre médiévale
le français occupe un rang moins haut que le latin, mais plus élevé
que l’anglais. Un rare autographe de Chaucer est un billet où
Chaucer, contrôleur des douanes londoniennes, griffonne quelques
mots en français pour déléguer ses pouvoirs à
un remplaçant temporaire. Cette délégation fut ensuite
enregistrée en latin, dans un latin bureaucratique expansif. Nous
avons là un exemple de la hiérarchie linguistique de l’administration
: d’abord vraisemblablement un échange oral en anglais, puis
un premier écrit en français, assez bref, finalement retranscrit
en latin officiel, gonflé de formules.
Les seigneurs lisent le latin, les femmes les ouvrages français.
Dans le poème de Chaucer sur l’amour difficilement comblé
puis contrarié de Troïlus pour Criseyde, l’oncle de
celle-ci, Pandarus, lit la Thébaïde, dans le texte latin de
Stace, mais Criseyde se fait lire l’adaptation romane et romancée,
le Roman de Thèbes, d’un clerc normand anonyme.
Il y a une hiérarchie dans l’utilisation des langues
- c’est un trait commun à presque toutes les situations de
plurilinguisme.
Second rapport : celui entre français insulaire et français
continental.
Les spécificiés dialectales du français d’Angleterre
varient suivant les textes. Certains textes passeraient pour des textes
en français continental si l’on ignorait l’origine
et la carrière anglaises de leur auteur. Les échanges entre
Angleterre et le continent sont aussi importants que difficiles à
tracer. Les ouvrages d’une langue ne cessent d’être
adaptés dans une autre. L’Historia regum Britanniae
de Geoffroy Arthur de Monmouth est adaptée du latin en vers français
par Wace, et le poème français de Wace est adapté
en vers anglais par Lawamon. Un siècle et demi plus tard, Chaucer
traduit en anglais Le Roman de la Rose et s’en inspire
dans ses propres compositions.
L’éclosion de la littérature française
d’Angleterre a devancé celle du continent. C’est en
Angletrre, dès le XIIe siècle, qu’apparaissent, rédigés
en français, la chronique versifiée, le théâtre
religieux, les traités scientifiques ou scolastiques, la traduction
de livres de la Bible, de Boèce, etc. Plusieurs explications de
cette floraison précoce ont été proposées.
La rédaction et la copie de ces textes ont pu être liées
au besoin de perpétuer l’usage du français, les textes
auraient servi à l’enseignement du français. Autre
explication : beaucoup de ces textes sont dédiés ou offerts
à des reines d’origine continentale. La raison majeure, cependant,
est que l’Angleterre du XIIe siècle héritait de traditions
culturelles et de langues d’une grande diversité : anglaise,
scandinave, latine, celtique, française d’oïl, provençale,
et formait ainsi un milieu favorable à l’éclosion
d’une littérature vaste et variée.
Si le français d’Angleterre est resté du français
et n’est pas vraiment devenu un créole, c’est qu’il
conservait le contact avec les dialectes français continentaux.
Il ne cessait de se ressourcer. La situation du français d’Angleterre
au Moyen Âge illustre le chapitre du contact linguistique, avec
une complexité supplémentaire, car ce français est
non seulement en contact avec l’anglais mais avec le latin et avec
les français continentaux, sans compter d’autres langues
romanes, et les langues celtiques, scandinaves, néerlandaises.
Quand on décèle une influence, par exemple, du lexique français
sur l’anglais, il convient de s’interroger. S’agit-il
d’une influence du français, ou bien du latin ? La question
est tranchée par les doublets. Le terme d’origine latine,
emprunt savant et souvent tardif, n’a pas subi les changements phonétiques
marquant la transformation du latin en français. Prenons l’adjectif
latin secur(um) ; il a donné le français sûr
qui, à son tour, a donné au XIVe siècle l’adjectif
anglais écrit sure et prononcé [sjur]. Le même terme
latin secur(um) fournira deux siècles plus tard l’anglais
secure, emprunt savant et fort proche de sa source. Plus délicate
est la question de savoir s’il s’agit de l’influence,
sur l’anglais, du français de France ou du français
d’Angleterre.
Troisième point de vue : quels sont les apports du français
?
Sur le plan graphique, les habitudes de la langue de culture qu’était
le français évincèrent les orthographes vieil-anglaises
: on écrit child avec ch et non plus un simple
c, queen avec qu et non plus cw.
Passons au plan phonétique. L’accentuation du français
et celle de l’anglais sont opposées. Le français accentue
légèrement la syllabe finale, l’anglais accentue fortement
la syllabe initiale. La versification germanique est fondée sur
l’allitération, c’est-à-dire la répétition
de l’attaque consonantique de la syllabe initiale, et sur le nombre
d’accents forts. La versification française et d’un
autre type : elle emploie la rime et compte les syllabes. Le pèlerin-curé
des Contes de Canterbury schématise la géo-poétique
anglaise du XIVe siècle en situant la poésie allitérée
(rum, ram, ruf, dit-il) au Nord, et la poésie rimée
au Sud. La réalité est plus complexe, et beaucoup de poèmes
marient les deux traditions.
Sur le plan morphologique, français d’Angleterre et
moyen-anglais montrent tous deux un affaiblissement, une disparition des
désinences de genre et de cas pour le groupe nominal, et une simplification,
un nivellement de la conjugaison. Cette évolution ne caractérise
pas uniquement le français et l’anglais, on la trouve aussi
en celtique, en néerlandais. L’étude de l’évolution
parallèle des langues de régions voisines, ici l’aire
de l’Europe occidentale, est l’objet de la linguistique aréale.
L’influence du français sur la syntaxe anglaise reste
douteuse. L’origine française de la structure du verbe «
être » + participe présent ou gérondif, si envahissante
en anglais d’aujourd’hui, n’est pas certaine. Il est
souvent délicat de décider quelle langue, de la française
ou de l’anglaise, a influencé l’autre. On a rapproché
la formule de salutation « How do you do ? », jadis «
How do you ? » du « Comment le faites-vous ? » attesté
dans les manuels de français. En fait nous ignorons quelle langue
tient la formule de l’autre. Notre embarras prouve l’enchevêtrement
linguistique en Angleterre médiévale. Il convient alors
de parler, non pas d’influence, mais plutôt d’interaction.
Là où l’action du français est évidente
et massive, c’est le lexique.
Tout le monde connaît la page du roman de Walter Scott, Ivanhoe,
sur le nom des animaux, anglais quand ils sont sur pied, français
quand ils sont servis à la table du seigneur : le swine
devient « porc » pork, l’ox devient
« bœuf » beef, etc.. Le bouffon anglo-saxon
de Walter Scott y dénonce un asservissement de son peuple. Il faut
retenir plutôt une distinction entre le cru et le cuit, entre l’insistance
sur l’expérience concrète et l’insistance sur
la transformation, l’abstraction - opposition entre les tempéraments
des Anglais et des Français qu’a exploitée Hippolyte
Taine dans sa théorie de la triade race-milieu-moment. L’emprunt
lexical subira par la suite des ajustements phonétiques et accentuels.
L’orthographe du XVe siècle fixée par la linguistique
normative du XVIIIe ne correspond plus à la prononciation. Reprenons
notre adjectif anglais encore écrit s-u-r-e, il se prononce
maitenant [sioure]. C’est pourquoi il est aujourd’hui
plus facile à un francophone qu’à un anglophone de
lire correctement Chaucer au vocabulaire riche en termes issus du latin
et du français. Il peut y avoir aussi évolution du sens
du lexème français médiéval, si bien que ses
descendants en anglais et en français d’aujourd’hui,
encore jumeaux par la forme graphique, deviennent différents par
le sens, ils sont devenus de « faux-amis ». Notons que les
emprunts au français sont les plus nombreux dans le dernier quart
du XIVe siècle, c’est-à-dire quand l’anglais
se substitue au français et qu’il adopte par conséquent
les termes qui lui manquent ou qui lui semblent préférables.
Enfin, et ce sera ma dernière note linguistique, on peut
s’étonner de ce que le français parlé, écrit
pendant des siècles en Angleterre n’ait pas marqué
plus profondément les structures grammaticales de l’anglais.
Une comparaison avec le rôle du scandinave est instructive. Celui-ci
a renforcé et propagé des traits dialectaux de l’anglais
du nord-est, zone d’occupation scandinave. Exemple phonétique
: Chaucer dit yive « donner » mais les variétés
du nord ont imposé give. Exemple grammatical : pour la trosième
personne du pluriel Chaucer, et le garde-chasse de Lady Chatterley,
disent (h)em, hérité du vieil-anglais, mais la
Chancellerie royale a répandu them. Le lexique montre
des emprunts au scandinave dans le vocabulaire de base : sky
« ciel », take « prendre ». Pourquoi
cette part scandinave dans tous les domaines, phonétique, grammatical,
lexical, alors que le français ne touche guère que le lexique
? La réponse est simple : le scandinave est une langue germanique,
comme l’anglais, alors que le français est une langue romane.
Pour conclure mon survol de cinq cents ans et de mille problèmes,
je reviendrai à l’Henry V de Shakespeare que je
citais au début de mon propos. J’évoquerai l’avant-dernière
scène. Elle noue les deux fils de mon discours, le fil historique
et le fil linguistique. La scène se passe en 1420. Le roi Henri,
pour sceller et symboliser l’union de la France et de l’Angleterre,
épousera Catherine de Valois. Il lui demande de lui accorder un
baiser. Il ne sait pas plus de français que la princesse d’anglais,
et leur interprète française bafouille. Cette scène
du baiser illustre on ne peut mieux, si j’ose ce que nos amis anglais
appellent un double entendre, des langues en contact. L’interprète,
elle, trébuche sur toutes les difficultés, de phonétique
(elle réduit la dentale spirante anglaise à l’occlusive),
de morphologie (confusion des genres et des désinences), de syntaxe
(désordre des éléments de la phrase, abus des infinitifs),
de lexique (l’interprète oppose des tabous socio-linguistiques
à l’ardeur du roi). Alors le roi renverse par l’action
les barrières langagières. Le traité de paix sera
ratifié, et les partenaires souhaitent à France et Angleterre
neighbourhood and Christian-like accord « bon voisinage
et fraternité chrétienne ». Notons l’alliance
d’un lexème anglais, neighbourhood, et d’un
mot emprunté au français, accord. Voilà,
en deux mots, toute l’entente cordiale.
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