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Programmes « Ayios Tychonas – Klimonas, le plus ancien village chypriote »

La mission « Néolithisation » a été créée à Chypre en 1991 par Jean GUILAINE (membre de l’Académie, professeur honoraire au Collège de France) qui a dirigé les recherches sur le site néolithique précéramique de Shillourokambos (8400-7000 BC). Le programme a été réorienté à partir de 2011 sur un nouveau site, Klimonas, commune d’Ayios Tychonas près de Limassol, qui a été découvert au cours de prospections systématiques conduites vers la fin des années 1980 par Catherine Petit-Aupert dans le cadre de la mission d’Amathonte (fig. 1). L’importance de ce nouvel établissement néolithique a pu être évaluée par des sondages réalisés en 2009, puis confirmée au cours des campagnes de fouilles qui ont été conduites par notre équipe entre 2011 et 2016. Klimonas est contemporain de la plus ancienne phase du Néolithique précéramique de l’île et du continent voisin (Pre-Pottery Neolithic A ou PPNA), daté entre 9100 et 8600 avant notre ère.

La mission est dirigée depuis 2014 par François Briois (EHESS, UMR TRACES de Toulouse) en co-direction avec Jean-Denis Vigne (MNHN, UMR 7209, Paris). Elle a bénéficié du soutien du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, de l’Ecole française d’Athènes, du CNRS, à travers le Site d’Etude en Ecologie Globale « Limassol » (SEEG) de l’Institut Écologie et Environnement (INEE), de l’UMR 7209 du Museum national d’Histoire naturelle. La mission a également bénéficié de mises à disposition temporaires de personnel de l’Institut National de Recherches archéologiques préventives (INRAP). Le département des Antiquités de la République de Chypre nous a accordé les autorisations nécessaires et prodigué ses encouragements. Une première partie du programme de fouilles, réalisée en 2011 et 2012, a permis de découvrir une grande densité de fosses et de restes de bâtiments PPNA mesurant 4 à 6 m de diamètre. La plus remarquable découverte fut un bâtiment parfaitement circulaire, de 10 m de diamètre, aménagé en fosse sur une hauteur conservée par endroits d’encore un mètre (fig. 2). Les analyses radiométriques et micromorphologiques ont confirmé que ce grand bâtiment avait fait l’objet d’une succession d’au moins quatre cycles de reconstruction en moins de 60 ans, autour de 8800 av. notre ère. Nous l’interprétons comme un bâtiment communautaire semi-enterré, comparable aux plus vastes des bâtiments communautaires découverts dans les villages PPNA du Sud-Est de l’Anatolie et de la vallée de l’Euphrate.

L’extension de l’exploration du site, réalisée entre 2014 et 2016, a permis d’estimer la délimitation du village néolithique, dont la surface est estimée à un demi-hectare, et de fouiller un grand nombre de restes de bâtiments circulaires bien conservés. Ces architectures, de 4 à 6 m de diamètre, adoptent toujours le même principe de construction : creusement circulaire et horizontal effectué dans le versant, aménagement d’une paroi en bauge reposant dans une tranchée de fondation et appuyée en partie sur la paroi de l’encaissant, création d’un sol enduit soigné supportant divers aménagements. Certaines de ces terrasses ont été réutilisées pour implanter un second, voire un troisième bâtiment plus petit que le précédent (fig. 3). On observe une certaine disparité de dimensions, d’architectures et d’équipements internes : des bâtiments de moins de 10 m², au contour moins régulier et abritant parfois une grande pierre dormante à profonde cupule piquetée (cupmark) peuvent être assimilés à des abris à vocation artisanale, notamment pour le traitement des récoltes ; les édifices clairement domestiques sont plus grands (plus de 12 m²), étayés à l’amont et toujours pourvus d’une grande fosse-foyer.

Les recherches à Klimonas ont permis d’avancer dans notre connaissance de la culture PPNA d’abord à Chypre même – où elle n’est guère connue que par les sites de Klimonas et d’Agia Varvara-Asprokremnos – mais, de façon plus large, dans son aire motrice continentale même.

Les vestiges archéobotaniques montrent que les villageois de Klimonas cultivaient des céréales, notamment le blé amidonnier (Triticum dicoccoides/dicoccum) qu’ils avaient probablement introduit depuis le continent. Plus de 5 000 restes fauniques indiquent qu’ils chassaient le seul grand gibier qui vivait alors sur l’île, un petit sanglier (Sus scrofa ssp.) précédemment introduit à Chypre par les chasseurs épipaléolithiques. Chiens domestiques (Canis familiaris) et chats commensaux (Felis s. lybica), ces derniers introduits pour lutter contre les souris, vivaient dans le village. Les poissons et les coquillages marins n’étaient pas consommés, contrairement aux tortues et aux crabes d’eau douce.

L’artisanat de la pierre taillée constitue un bon reflet des activités des groupes humains qui étaient installés à Klimonas. Il bénéficie d’un excellent silex d’origine locale et le site témoigne des toutes premières importations d’obsidienne d’origine anatolienne. L’industrie est composée de pointes de projectile pédonculées (fig. 4) et comprend également un outillage du fonds commun riche et varié dont des armatures de faucilles dont l’étude techno-fonctionnelle est en cours. Ces derniers éléments, tout comme la présence d’instruments de mouture et de balles de céréales utilisées dans la confection des murs de terre crue, soulignent la part de l’alimentation végétale. De ces diverses productions se dégage le profil économique des habitants de Klimonas : il s’agit d’agriculteurs-chasseurs, à l’instar d’autres communautés PPNA du Proche-Orient.

Les éléments de parures et objets symboliques permettent d’apprécier la part respective des influx idéologiques continentaux et des spécificités indigènes. La présence attestée de pierres à rainure, trait culturel nord-levantin, ou celle, encore rare, de vases de pierre renvoient à des impacts issus du continent. Par contre, La présence de figurines anthropomorphes stylisées pourrait constituer parmi les plus anciennes représentations anthropomorphes de l’expression préhistorique chypriote. La plupart des objets de parure sont confectionnés dans des coquillages marins et dans une roche verte locale, la picrolite. (fig. 5).

Les perspectives pour 2018 et 2019 s’inscrivent dans la continuité du travail engagé, mais elles anticipent aussi sur l’avenir de la mission. Elles comportent en effet deux volets. Le premier concerne l’achèvement des analyses et des études de mobiliers en vue de la publication de la monographie. Le deuxième sera consacré à la poursuite des recherches de terrain à Klimonas et à des travaux de prospection et de sondage pour approfondir de nombreuses questions encore en suspens concernant non seulement cette nouvelle culture du Cypro-PPNA que nous avons découverte avec le site de Klimonas, mais aussi, de façon plus générale, les débuts du peuplement humain chypriote.

François Briois , EHESS-UMR 5608 TRACES, Toulouse, France, francois.briois@ehess.fr


Lien complémentaire :

Légendes des illustrations :

  • Fig. 1 : Localisation du site de Klimonas, implanté sur les collines littorales du sud de Chypre, et position par rapport à Shillourokambos (DAO P. Gérard).
  • Fig. 2 : Klimonas - Le bâtiment collectif (Campagnes 2011-2012). A : en cours de fouilles (vue en direction de l’Ouest) ; B : en cours de fouilles (vue en direction du Nord) ; C : vue zénithale après dégagement complet (Cl. J-D. Vigne).
  • Fig. 3 : Vue des restes du village PPNA dans la partie sud du site (Cl. J-D. Vigne).
  • Fig. 4 : Pointes de projectile PPNA (Cl. R. Khawam).
  • Fig. 5 : Eléments de parure en picrolite et en coquillages marins (Cl. S. Rigaud).


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