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Mission archéologique franco-chinoise au Xinjiang (Chine)

Les oasis antiques du Xinjiang (Turkestan chinois), immense région aride située à la croisée des grands empires chinois, indien et perse, sont depuis longtemps connues comme d’importants jalons sur les tracés orientaux de la route de la Soie. La protohistoire de ce vaste territoire, capitale pour la compréhension des civilisations eurasiatiques, l’était beaucoup moins. Tel fut donc, dès 1991 – date de la réouverture de la Chine aux coopérations archéologiques avec l’étranger, l’objectif de la Mission archéologique franco-chinoise au Xinjiang codirigée par C. Debaine-Francfort (CNRS) et A. Idriss (Institut d’Archéologie et du Patrimoine du Xinjiang) : combler le vide historique sur les périodes anciennes en tentant d’élucider l’histoire de ses peuplements dans l’évolution du milieu (désertification) et des contextes régionaux. Une équipe franco-chinoise s’est ainsi constituée autour du projet d’exploration d’une vallée endoréique du Sud Xinjiang, dans le désert du Taklamakan, la Keriya : projet fondé sur l’hypothèse de l’existence de peuplements agricoles dans des deltas aujourd’hui asséchés mais ayant pu offrir des terres arables dès la protohistoire grâce à l’irrigation. Suivant leurs traces, repérables sur les images satellitaires, nous en avons exploré les paléochenaux et vérifié notre hypothèse : près de 600 sites et points de collecte ont été découverts, dont l’analyse a permis de restituer un peuplement des deltas de la Keriya sur le temps long, de la fin du 3e millénaire av. J.-C. à la fin du IIIe siècle de notre ère, avec, dans chacun d’eux, une oasis irriguée centrée sur une bourgade principale. Révélant des ensembles culturels inconnus, les travaux réalisés en vingt ans ont ainsi profondément renouvelé les connaissances (fig. 1). [https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/p…].

Fig. 1

La découverte du site fortifié de Djoumboulak Koum (Yuansha), unique site d’habitat connu pour le 1er millénaire, associé à un vaste réseau d’irrigation et à plusieurs cimetières où furent mis au jour les restes de corps momifiés naturellement, nous a permis de donner au Xinjiang sa place dans le développement des sociétés sédentaires agricoles de l’Asie centrale et de montrer l’ancienneté de ses relations avec les régions voisines, des steppes du Nord au monde indien et à l’Asie centrale occidentale, suivant deux axes de communication majeurs (non seulement est-ouest, mais aussi nord-sud). L’exceptionnelle richesse du site en matériaux organiques est à l’origine d’un programme de recherche pluridisciplinaire sur les biomatériaux (momies, textiles, colorants…) grâce auquel ont été décelés des réseaux d’échanges indétectables à partir d’autres matériaux. La publication de cet ensemble, qui sera richement illustrée de reconstituions graphiques de costumes et de structures (fig. 2), est actuellement en préparation.

Fig. 2

Plus récemment, la mise en évidence de plusieurs ensembles inédits du Bronze témoignant de liens aussi bien avec les régions steppiques qu’avec les oasis d’Asie centrale occidentale a mis fin à un vide archéologique en apportant la preuve que les paléo-deltas de la Keriya avaient été occupés et irrigués dès l’âge du bronze (c. 2200-1500 av. J.-C.). Rattachée à un contexte d’habitat dont on n’a trouvé trace nulle part ailleurs, la découverte du cimetière nord de la Keriya – forêt de stèles en bois peint évoquant le genre du défunt et cercueils à momies et mannequins recouverts des peaux d’animaux sacrifiés – a permis d’établir un pont avec son jumeau, l’exceptionnel cimetière de Xiaohe fouillé à plus de 600 km de là par nos collègues chinois et jusqu’ici totalement isolé (fig. 3).

Fig. 3

L’ensemble renouvelle les connaissances sur la vie quotidienne et les pratiques funéraires et symboliques aux hautes époques, révélant ainsi, de façon inattendue, l’existence d’une civilisation du Bronze dont la reconnaissance repose essentiellement sur l’étude de matériaux périssables (mobilier, architecture domestique et funéraire en bois, momies ou textiles). L’équipe s’attache aujourd’hui à caractériser les vestiges de cette civilisation, qui dépassait sans doute largement les frontières du Xinjiang, mais dont nous ne faisons que commencer à percevoir l’ampleur, et à en expliquer la genèse. Le prix d’archéologie de la Fondation del Duca qu’elle a eu l’honneur de se voir décerner en 2014 [http://grands-prix-2014.institut-de…] lui a permis de développer pour ce faire un vaste programme d’analyses pluridisciplinaires (microscopiques, chromatographiques, isotopiques et protéomiques notamment) en collaboration avec divers spécialistes et laboratoires, dont le MNHN, portant sur les mobiliers organiques ; fourrures, fibres et colorants ; et sur l’étude anthropobiologique et funéraire des individus inhumés (identités biologiques et recrutement funéraire, caractères discrets, marqueurs osseux d’activités, d’une part ; découpe de cadavres et fabrique de « faux corps », d’autre part). L’accès qui nous a été donné par nos collègues chinois à l’exceptionnel matériel de comparaison fourni par le cimetière de Xiaohe, mieux conservé que celui de la Keriya, a permis des avancées substantielles dans la caractérisation des deux sites : mobilier, utilisation des ressources animales et végétales, importance du bœuf dans cette civilisation du Bronze, diète humaine et animale, pratiques funéraires, fabrication de mannequins hybrides associant des parties humaines et animales à des éléments en bois. Ces derniers, exceptionnels et précieux témoignages de remaniements de cadavres, signent la présence d’une chaine opératoire funéraire complexe et de longue durée posant questions sur l’identité des personnes qu’ils sont censés représenter et fournissent des clés pour la compréhension de pratiques d’inhumation secondaires difficiles à détecter par ailleurs (fig. 4).

Fig. 4

Parallèlement à la suite des études en cours et à l’élaboration des monographies des sites, nous préparons une dernière campagne de terrain dans le désert, axée sur la recherche de nouveaux sites de l’âge du Bronze et de leurs possibles antécédents dans la zone de jonction avec le Tarim.

Corinne Debaine-Francfort, directrice de recherche (DR2), CNRS – UMR 7041 « ArScAn », chef de la Mission archéologique franco-chinoise au Xinjiang [corinne.debaine@mae.cnrs.fr>corinne.debaine@mae.cnrs.fr]


Lien complémentaire :

Légendes des illustrations :

  • Fig. 1 : Carte du Xinjiang avec positionnement, dans l’ellipse jaune, des sites de la Keriya (bassin du Tarim) et de Xiaohe (région du Lopnor).
  • Fig. 2 : Reconstitution graphique du costume porté par les habitants de Djoumboulak Koum (Claire Martha).
  • Fig. 3 : A/Le cimetière de Xiaohe dans la région du Lopnor. B-C/ Le Cimetière Nord de la Keriya. Butte avant fouille, sépultures en cours de fouille et toisons animales recouvrant les cercueils ; costume des momies du Cimetière Nord et vannerie contenant des grains et galettes.
  • Fig. 4 : Xiaohe. Mannequin composite.


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