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Programme « Mission franco-brésilienne du Piaui » (Brésil) : Éric Boëda

Les premiers peuplements préhistoriques en Amérique du sud.
Mission archéologique française du Piaui, Brésil.


La thématique des premiers peuplements des Amériques, et plus spécifiquement de celle de l’Amérique du Sud, fait l’objet de nombreux débats passionnés qui ont connu leur apogée dans les années 1980-1990 à la suite de la découverte de cinq importants sites (figure : 1) :

les sites de Boqueirão da Pedra Furada dans le Piaui au Brésil (Guidon 1989, Parenti 2001, Parenti et al. 1996), de Monte Verde au sud du Chili (Dillehay et Collins 1988 ; Dillehay 1997), de Taima Taima au Venezuela (Cruxent 1967, 79 ; Ochsenius et Gruhn 1979), de Meadowcroft en Pennsylvanie aux Etats-Unis (Adovasio et al. 1990) et de Cactus Hill (Johnson 1997, McAvoy et McAvoy 1997). Ces sites ont livré des séquences archéologiques dont l’âge dépassait les 12/13 000 ans B.P., seuil traditionnellement considéré comme la limite ante quem de ce qui aurait dû être.

Les ensembles archéologiques dits de Clovis, présents uniquement en Amérique du Nord, datés aux alentours de 13 000 BP, étaient considérés jusqu’à encore très récemment comme les premiers témoins de présence humaine en Amérique du Nord. Si ce phénomène de « Clovis first » a dominé jusqu’à encore très récemment, il a fini par se fissurer devant l’afflux de nouvelles données, géographiques, chronologiques et culturelles (Collins et al. 2013 ; Waters et Stafford 2013). En effet, la plupart des sites, et en particulier les plus anciens, sont situés dans le quart sud-est de l’Amérique du Nord, et non ni à l’ouest ni au nord comme nous aurions pu nous y attendre dans l’idée d’une migration venant d’Asie de l’Est (Anderson et Faught 2000 ; Prasciunas 2011 ; Miller et al. 2013).
Dans ce schéma de « Clovis first », l’Amérique du Sud occupait une place de choix du fait de l’existence d’une « Bifacial Tradition » (Dillehay 2013) apparaissant vers 13500/13000 ans, au même moment que le phénomène « Clovis », mais aussi avec des sites plus anciens comme ceux de de Monte Verde (Chili) (Dillehay et Collins 1988 ; Dillehay 1997), ou de Taima Taima (Venezuela) ; (Bryan et al. 1978 ; Ochsenius et Gruhn. 1979). Bien évidemment, cette contemporanéité a soulevé de nombreuses discussions. Le tempo de la migration des populations Clovis d’un sous-continent à l’autre, et qui plus est dans des contrées aussi éloignées devenait trop rapide pour rester conforme au modèle.
Qu’en est-il du Brésil, de cet espace occupant plus de la moitié de l’Amérique du Sud ? L’absence de toute tradition bifaciale durant cette période charnière l’a tenu éloigné des débats contradictoires, des controverses, voire des scénarios de peuplement. Cette mise à l’écart ne signifiait pas qu’il ne s’y passait rien. Il y fut reconnu un phénomène culturel concomitant sur la côte ouest nommé « Itaparica » (Bueno 2007 ; Schmitz 1980, 1987 ; Schmitz et al. 1989, Schmitz et al. 2004), (Fogaça 2003, 2006 ; Fogaça et Lourdeau 2007 ; Lourdeau 2015). Mais le Brésil a pour particularité d’avoir livré deux séquences archéologiques provenant de deux sites d’une même région, la Serra da Capivara, située au sud du Piaui, et distants de quelques kimomètres (figure : 2) : Sitio di Meio (séquence archéologique datée entre 7 000 et 14 000 ans) (Guidon 1986 ; Guidon et al. 1980, 1986, 1993) et Boqueirão da Pedra Furada (séquence archéologique datée entre 7 000 et 40 000 ans) (Guidon 1989, Parenti 2001, Parenti et al. 1996).

Mais ces sites, antérieurs à la date de 13 000 ans, parcequ’ils ne se conformaient pas au paradigme de « Clovis », ne furent pas reconnus, et ce malgré les évidences scientifiques constatées par de nombreux chercheurs (Pessis 1996).
Si le phénomène d’ancienneté est une réalité, il doit être démontré à une échelle plus grande que celle d’un seul site. Pour ce faire, nous sommes allés le chercher là où cela est possible en termes sédimentaires. Les découvertes étant généralement fortuites, et se faisant aux dépens de sites avec des rupestres d’un âge plus récent, nous avons opté lors de nos premières missions de terrain en 2008 pour une analyse des modes de dépôt sédimentaire et d’érosion de façon à reconstituer une paléogéographie, qui nous orienterait directement vers des dépôts d’âge pléistocène. Ce travail nous a permis de mettre au jour six nouvelles séquences stratigraphiques d’âge pléistocène et holocène dans des contextes sédimentaires différents : site de plein air en position de piémont ou de terrasse -Vale da Pedra et Esperanza, site en abri sous roche -Sitio de Meio, Boqueirão da Pedra Furada, Tira Peia et Antoniao-, site en grotte -la Pena (figure : 3) (Boëda et al. 2013b, Boëda et al. 2014ab, Lahaye et al. 2013).

La profondeur temporelle des séquences obtenues nous permet de reculer la présence humaine au moins jusqu’à 30 000/28 000 ans (figure : 4), confirmant ainsi les premières données obtenues par N. Guidon avec Boqueirão da Pedra Furada.

L’occupation humaine est globalement continue depuis ces dates. Mais une lecture plus fine de chaque stratigraphie révèle trois moments où la densité d’occupation semblerait être plus importante : un premier vers 28 000 ans, un deuxième entre 25/21000 ans et un dernier entre 15/9000 ans (figure : 4). Ces pics de présence correspondent très certainement aux fluctuations climatiques observées dans les carottes marines au large de la côte nord-est du Brésil.
L’étude des cultures matérielles se réduit en réalité à l’étude des productions d’outils réalisées aux dépens de matières minérales, qui dans le cas présent sont pour l’essentiel en quartz et en quartzite. Sur le plan technique nous observons deux catégories de supports d’outils : éclats et galets (figure : 5). Selon ces catégories, nous retrouvons différents types d’outils qui témoignent d’activités différentes confirmées par les analyses tracéologiques.

De nouveaux scénarios de peuplement
Lorsque nous croisons les données culturelles avec les facteurs climatiques, nous nous rendons compte que nous sommes face à un phénomène d’une extrême complexité imbriquant de nombreux facteurs, dont les preuves sont difficiles à apporter : déplacements ou non, axes de migrations perceptibles ou non, modalités d’emprunt différentes, isolats géographiques, transmission. Toute modélisation se voulant globalisante est vouée à l’échec. C’est dans ce contexte où coexistent un grand nombre de possibles que s’inscrivent les découvertes faites dans le Piaui. Elles attestent d’occupations anciennes qui, si elles sont issues de l’Ouest, ont très certainement eu des devenirs différents. Comment imaginer que tout soit explicable selon un modèle unique. Les phénomènes migratoires ont certainement été multiples, avec des échecs et des réussites ; les populations implantées ont pu se développer, créant des aires culturelles sur le temps long. L’immensité des territoires doublée d’une démographie limitée entraînent nécessairement des spécificités locales qui peuvent se traduire sur le plan de la culture technique. Dans notre zone d’étude, ces spécificités techniques transcendent des industries des plus anciennes remontant jusqu’à l’Holocène.
Migrations successives, devenir aléatoire, immensité du territoire, développement local, adaptation climatique, différenciation culturelle sont autant de facteurs à prendre en compte lorsque l’on aborde les premiers peuplements américains. Souvent en préhistoire, les premiers peuplements donnent toujours l’image d’un patchwork qui, s’il est perçu à travers un prisme partisan, peut nous amener à nier les faits. A partir d’un certain temps d’occupation, une certaine forme d’homogénéité est souvent perceptible, et d’autant plus si on utilise un fossile directeur. Nous voudrions terminer sur un point qui nous semble important à souligner. Il porte sur la notion du fait. Nous devons faire très attention à ne pas évincer/oblitérer les faits lorsque ceux-ci ne valident pas telle ou telle hypothèse, au risque de perdre le sens commun et toute possibilité de communication.

Pr. Boëda Eric
UMR7041 ArScAn , équipe AnTET, 21 allée de l’Université, Nanterre 92000.


Bibliographie

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