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Programme « Apollonia du Pont » (Bulgarie) : Alexandre Baralis



Histoire de la cité
Fondée selon Pseudo-Skymnos « à peu près cinquante ans avant le règne de Cyrus » (ca. 610-609 av. J.-C.), Apollonia constituait dans l’Antiquité le premier port que le voyageur rencontrait à la sortie du Bosphore, le long des côtes occidentales de la Mer Noire. La plupart des sources attribuent sa fondation à Milet, mais Étienne de Byzance associe toutefois Rhodes à cette aventure. Le site, disposé 30 km à l’Est de la ville moderne de Bourgas, occupe la péninsule de Skamni, elle-même entourée de trois îles : Sveti Kirik (Saint-Cyriaque), la plus proche, qui n’est séparée de Skamni que par un mince bras de mer ; Sveti Ivan (Saint Jean) et Sveti Peter (Saint Pierre) plus au Nord (Fig. 1). Pourvue de deux excellents ports, la cité défendait l’entrée du golfe de Bourgas qui borde la Plaine supérieure de Thrace, tout en jouissant de la proximité des mines de cuivre du Medni Rid, ainsi que celle des ressources halieutiques que concentre plus au Sud l’embouchure du fleuve Ropotamo.

L’ensemble de ces facteurs explique qu’Apollonia du Pont soit devenue très tôt, dès la seconde moitié du VIe s. av. J.-C., la plus importante colonie grecque sur le littoral pontique de la Thrace. Les textes antiques évoquent la prospérité atteinte par la cité dont témoigne, au-delà de la célèbre statue d’Apollon, réalisée par Calamis, l’extension remarquable de ses nécropoles qui se succèdent, aux Ve-IVe s. av. J.-C., sur près de trois kilomètres au sud de la ville. Si les travaux de la mission ont permis d’établir l’importance particulière dévolue aux activités métallurgiques durant le premier siècle de son existence, la formation d’un territoire rural densément peuplé accompagne durant la période classique un changement de stratégies économiques auquel participe le dynamisme de ses ateliers. Ses productions de céramique fine dominent à partir du IVe s. av. J.-C. l’ensemble des marchés régionaux jusqu’à Odessos, au moment même où ses commerçants fréquentent les places de commerces que le Royaume odryse fonde dans l’arrière-pays thrace.

Cette prospérité décline cependant durant la période hellénistique. Apollonia doit alors affronter la rivalité que nourrit Mésambria, laquelle détruit sur l’île de St Cyriaque le sanctuaire d’Apollon Iétros (« le médecin »), tandis que se développe autour de son territoire un contexte plus incertain. Elle subit par la suite, en 72 av. J.-C., le sac des armées du général romain Marcus Lucullus en représailles à l’alliance établie avec le roi Mithridate VI Eupator.
Reconstruite progressivement par ses habitants, la cité reprend ses activités commerçantes et maritimes, puis abandonne avec le christianisme son nom d’Apollonia au profit de celui de Sozopolis, appellation sous laquelle elle entre dans le monde médiéval byzantin avant de traverser la période ottomane.

Histoire de la recherche
Si l’intérêt entourant le patrimoine d’Apollonia demeure ancien, comme le rappellent les premiers témoignages qui accompagnent en 1829 le séjour du corps expéditionnaire russe à Sozopol, l’histoire de son exploration archéologique s’avère étroitement associée à l’Institut de France et au Musée du Louvre. Les premières fouilles programmées ont en effet été menées par le consul de France à Plovdiv, Alexandre Degrand, sur un financement alloué par la commission Piot auprès de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Suivant les règles entourant alors la gestion du mobilier archéologique, celui-ci fut partagé entre l’Institut national d’archéologie de Bulgarie et le Musée du Louvre, avant que le résultat de ces fouilles ne soit publié deux décennies plus tard par Georges Seure dans la Revue archéologique.

Ces liens forts tissés par les archéologues français et bulgares autour de la cité expliquent le lancement en 2002 d’une nouvelle coopération bilatérale sous la houlette conjointe de l’Université d’Aix-Marseille (Centre Camille Jullian, UMR 7299) et de l’Institut national d’archéologie et Musée de Sofia (Académie des Sciences bulgare) avec l’aide active du Musée archéologique de Sozopol. Co-dirigée successivement par Antoine Hermary (2002-2009) puis Alexandre Baralis (2009-), aux côtés de Krastina Panayotova (2002-), la mission intègre désormais le Musée du Louvre au sein du programme de recherche dédié à la Mer Noire et aux Détroits lancé en 2014 sur l’initiative de Jean-Luc Martinez dans le cadre de la valorisation des collections dont le Musée dispose sur cette région clé du monde grec. Après avoir bénéficié d’un financement de l’Agence nationale de la recherche (programme « Pont-Euxin, dir. A. Baralis, 2010-2013), la mission est de nos jours soutenue par la Commission consultative des recherches archéologiques, du Ministère des affaires étrangères et du développement international, ainsi que par le Musée du Louvre.

Programme de recherche
Trois axes structurent ses travaux, lesquels reposent sur la conduite conjointe de fouilles programmées, sur la publication monographique des travaux plus anciens, ainsi que sur plusieurs programmes d’analyses archéométriques et paléoenvironnementales. Pour ce faire, la mission associe 10 centres universitaires et de recherche, répartis dans six pays, réunissant une trentaine de chercheurs et cinq doctorants.

1. Les nécropoles
Les nécropoles constituaient dans l’Antiquité le premier paysage que le voyageur rencontrait en quittant la cité. Elles représentent donc un élément essentiel du territoire poliade au sein duquel elles commandent, par leur structure, l’articulation entre le noyau urbain et le territoire rural. Cette importance, à laquelle s’ajoute la préservation exceptionnelle des structures funéraires autour de la cité, désormais menacées par une pression immobilière croissante, explique l’attention particulière accordée par la mission aux secteurs funéraires. Celle-ci s’est traduite par la conduite de trois campagnes de fouilles conjointes menées sur le secteur classique et hellénistique de Kalfata (2002-2004) dont les résultats sont disponibles sous format monographique (Hermary et al. 2010). Elle se poursuit depuis par l’étude et la publication des chantiers conduits par les équipes bulgares de l’Institut national d’archéologie en 2005 et 2006 sur les secteurs adjacents ; un engagement qui s’est accompagné d’importantes actions de restauration et de sauvegarde du mobilier archéologique (Fig. 2). Enfin, la découverte en 2011 d’une seconde nécropole disposée au Sud de la ville nous offre parallèlement l’opportunité d’étendre cette étude aux secteurs funéraires les plus éloignées de la cité (Fig. 7). Cette recherche restitue progressivement l’organisation spatiale des nécropoles d’Apollonia, lesquelles se développent le long de deux axes majeurs de circulation qui structurent le territoire de la cité. Par leurs métamorphoses successives, ponctuées par l’adoption de la couverture tumulaire, puis des enclos et terrasses funéraires, elles témoignent de l’ouverture de la cité face aux modes et aux innovations architecturales à l’œuvre dans l’espace égéen. La préservation exceptionnelle des contextes rituels explique par ailleurs le développement d’un programme d’analyses pluridisciplinaires, associant à l’archéologie des spécialistes en macrobiologie, en paléozoologie et en anthropologie. Les premiers résultats acquis, grâce aux restes organiques récoltés, dévoilent la nature parfois surprenante des offrandes alimentaires faites aux défunts, tout en précisant le calendrier religieux qui les entoure.

2. Aperçu sur l’espace urbain
La mission intervient ponctuellement dans l’espace urbain, en appui scientifique et technique aux équipes du Musée archéologique de Sozopol et du Musée d’histoire de Bourgas. Outre une couverture par drone des récentes fouilles, deux engagements majeurs sur d’importants chantiers sont à noter. Le premier concerne la parcelle cadastrale UPI XI-XII 515 (rue Milet) fouillée en 2007 et 2008 sous la direction de M. Gyuzelev. Ces travaux ont éclairé l’évolution d’un quartier résidentiel, disposé à proximité d’une zone artisanale, depuis le premier quart du VIe s. av. J.-C. jusqu’à la fin de la période hellénistique avant que la construction du rempart protobyzantin ne requalifie cette zone périphérique de la cité. L’étude du matériel est actuellement en cours et nourrit les travaux de deux doctorants.
Parallèlement, la fouille du site « Iujna krépostna sténa » (Musée archéologique de Sozopol ; dir. Ts. Drajeva, D. Nedev) a révélé la présence à l’entrée de la cité d’une imposante zone métallurgique riche d’une trentaine de fours. Elle succède à la nécropole des tout premiers colons. La mission, en partenariat avec le LA3M (Jacques Thiriot - UMR 7298, CNRS-Université d’Aix-Marseille) et l’Institut de géophysique de Sofia, a expertisé un four de potier du second quart du Ve s. av. J.-C. et réalisé plusieurs analyses archéométriques.

3. La trame du territoire poliade
En 2010 a été lancé un important volet d’étude portant sur le territoire de la cité. Il s’est traduit par la mise en place d’une véritable carte archéologique régionale intégrant l’ensemble des sites reconnus autour d’Apollonia. Pour ce faire, un environnement SIG a été développé en partenariat avec l’Atelier cartographique de l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes (USR 3131), lequel a créé un nouveau support cartographique reproduisant le modelé du relief (DEM). Cette recherche s’est enrichie parallèlement de travaux de photo-interprétation (A. Comfort, Université d’Exeter), tandis qu’une numérisation en trois dimensions du relief (Lidar) par laser embarquée a été menée sur deux secteurs clés du territoire proche du noyau urbain. L’analyse des données a ouvert ainsi la voie à une télédétection des sites archéologiques (Fig. 3). Couplées à des campagnes extensives de prospection destinées à l’expertise de ces signaux, ces recherches ont abouti à l’enregistrement de près de 300 terrasses agricoles et d’une cinquantaine d’édifices ruraux, associés à un parcellaire. Ensemble, ils restituent la trame du territoire d’Apollonia (Fig. 4). Cinq édifices ont été parallèlement fouillés ou sont encore en cours d’études (Messarite 2, 4, 6 et 25 ; Sveta Marina 1, Fig. 5) dans le cadre de chantiers menés en partenariat avec le Musée archéologique de Sozopol et le Musée régional d’histoire de Bourgas. Ces travaux permettent d’approcher l’organisation de ces bâtiments, ainsi que leur fonctionnement économique. Parmi les divers acquis, notons la découverte du plus ancien édifice rural à tours de Mer Noire, tout comme celle d’un important complexe rural (Messarite 4, Fig. 6 et 7) dont l’évolution reflète l’essor au début du Ve s. av. J.-C. du territoire poliade avant que les soucis défensifs ne l’emportent durant la période hellénistique. Apollonia apporte ainsi un premier éclairage sur l’organisation encore méconnue des territoires des cités grecques dans l’Ouest de la Mer noire.


4. Le cadre paléoenvironnemental
Ces recherches ne seraient guère envisageables sans un important volet d’analyses géomorphologiques et palynologiques confié au Cerege (UMR 6635, CNRS-Université d’Aix-Marseille, Christophe Morhange) et à Ecolab (UMR 5245, CNRS-Université Toulouse III, David Kaniewski). Deux campagnes de carottages ont nourri les travaux d’un post-doctorat (Clément Flaux), d’un doctorat (Ingrid Rossignol) et d’un master (Pauline Rouchet). Ils restituent l’évolution des paysages autour de la colonie sur une vaste période, depuis le Néolithique jusqu’à nos jours, en précisant la topographie antique de la cité et du littoral proche au moment de l’installation des premiers colons. Ces travaux ont permis par ailleurs la découverte de deux établissements protohistoriques, datés du Chalcolithique et du Bronze ancien (Sveti Toma, Alepou), dont l’étude apporte un éclairage inattendu sur les réseaux d’occupation spatiale précoloniaux.

5. Le programme archéométrique
Mené par Pierre Dupont (IMR 5138, CNRS, MOM), le programme d’analyses archéométriques s’est intéressé jusqu’ici à 128 échantillons provenant d’Apollonia, ainsi que de l’ensemble des établissements grecs du littoral bulgare. Les premiers résultats éclairent l’apparition précoce à Apollonia d’ateliers produisant dès le VIe s. av. J.-C. à la fois de la céramique fine et de la céramique commune, ainsi des éléments architecturaux en terre-cuite. Ces derniers, destinés au temple d’Apollon Iétros, ainsi qu’aux autres sanctuaires pontiques, favorisent ainsi directement l’essor en Mer Noire d’une koinè architecturale. Les ateliers d’Apollonia produisent par la suite, dès le second quart du Ve s. av. J.-C., une céramique fine figurée imitant les prototypes attiques avant de dominer durant le IVe s. av. J.-C. l’ensemble des marchés régionaux le long du littoral pontique de la Thrace, d’Apollonia à Odessos. Après la publication de ces premiers résultats (Dupont, Baralis 2014), le programme se poursuit désormais en étendant ses travaux à d’autres types de productions, comme les couronnes funéraires en terre-cuite dorée à l’or fin, dont l’usage se répand dans la colonie à la fin du IVe s. av. J.-C., ainsi qu’à la céramique figurée polychrome, très en vogue au second et troisième quart de ce siècle en Mer Noire et dans le Nord de l’Egée.

Alexandre Baralis
Musée du Louvre
Département des Antiquités Grecques, Etrusques et Romaines
75 058 Paris Cedex 1, France
Alexandre.Baralis@louvre.fr


Liens utiles

Références bibliographiques

  1. Hermary A., Panayotova K., Baralis A., Riapov A., Damyanov M., Apollonia du Pont (Sozopol), La nécropole de Kalfata (Ve-IIIe s. av. J.-C.). Fouilles franco-bulgares (2002-2004), Bibliothèque d’Archéologie Méditerranéenne et Africaine n°5, Edition Errance – Actes Sud, Paris-Aix-en-Provence, 2010, 300p. et 129 pl.
  2. Dupont P., Baralis, A., « Ateliers céramique et réseaux d’échanges dans le Sud-Ouest de la Mer noire à l’époque classique et au début de l’époque hellénistique », Bulletin de Correspondance Hellénique 138-1 (2014), p. 387-428.

Légende des figures

  • Fig. 1 Apollonia du pont (Sozopol, Bulgarie). La cité et son territoire proche. Fond B. Baudoin, Centre Camille Jullian.
  • Fig. 2 La nécropole de Kalfata. Le foyer funéraire F7-2005 restauré par la mission. Cliché L. Damelet, Centre Camille Jullian.
  • Fig. 3 Image Lidar du secteur de Sveti Ilia. Terrasses agricoles (en rouge), édifices ruraux (en bleu) et tumuli (en vert). Numérisation I. Panchev-Blom. Image générée par P. Lebouteiller, IFEA-Istanbul.
  • Fig. 4 La carte archéologique régionale. Fond généré par P. Lebouteiller, IFEA-Istanbul.
  • Fig. 5 Photographie aérienne du site de Sveta Marina (milieu du IVème s. – premier tiers du IIIème s. av. J.-C.). Cliché L. Damelet, Centre Camille Jullian.
  • Fig. 6 Photographie aérienne du site de Messarite 4, campagne 2015 (second quart du Vème s.- premier tiers du IIIème s. av. J.-C.). Cliché L. Damelet, Centre Camille Jullian.
  • Fig. 7 Les sépultures du IIIème s. av. J.-C. installées dans l’édifice 3 de Messarite 4, le long de la voie de circulation méridionale. Cliché L. Damelet, Centre Camille Jullian.


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